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oubli. Aujourd'hui les craintes n'ont plus même de prétextes : Napoléon a cessé de vivre; il n'y a plus ni inconvénient ni danger à retracer les actions de cet homme extraordinaire. Sans doute, on ne peut ni tout dire ni tout savoir sur Napoléon; mais sans avoir la prétention d'offrir aux lecteurs un tableau complet de sa vie, il convient de saisir, pour raconter les faits dont elle se compose, le moment où les contemporains, encore tout pleins de leurs souvenirs, peuvent approuver du contredire l'écrivain.

Napoléon a laissé et devait laisser une impression profonde en France; avec lui nous étions montés au sommet de la gloire et de la puissance; avec lui on nous a vus tomber dans un abime; il est resté au fond; nous nous sommes relevés, parce qu’un peuple ne périt pas comme un homme, mais chaque jour nous rappelle notre chute et ses funestes conséquences. Ainsi notre orgueil national et notre patriotisme nous entretiennent sans cesse de Napoléon; mais d'autres causes encore expliquent comment sa mémoire reste gravée si avant dans les cæurs.

Dans ses premières campagnes d'Italie, il avait conquis la paix; après une absence ou un exil de deux années, il était revenu, couvert des lauriers d'Égypte, pour établir un gouvernement ferme et sage, et réparer les désastres qui nous avaient enlevé toutes les conquêtes que nous assurait le traité de Campo-Formio. Grâce à sa prudence et à sa fermeté, les partis, près de s'entr’égorger de nouveau, s'étaient réconciliés; les ennemis déclarés d'autrefois ne se haïssaient plús, et goûtaient les fruits de la concorde. La France aurait préféré la liberté constitutionnelle à l'empire ; ses voeux étaient déçus sous le rapport politique; mais elle se plaisait du moins à reconnaitre que Napoléon, qui la voulait grande, s'occupait sans relâche de la rendre florissante ; d'ailleurs le nouveau chef de l'État remplissait les devoirs d'un prince avec une application et une constance qu'elle n'avait vues peut-être , au même degré, dans aucun de ses rois, Charlemagne et Louis XIV exceptés; encore Napoléon l'emporte-t-il sur tous deux par la passion et la puissance du travail, et surtout parce qu'exempt des faiblesses de l'amour, il savait commander, même à son goût pour les plaisirs. Si le pouvoir de Napoléon paraissait excessif à la nation, si elle se voyait avec peine sous un maître, ce maître était du moins un grand homme; il régnait seul sur elle, et ne l'abandonnait ni au caprice des maîtresses, ni au pouvoir des favoris, ni à l'insolence des gens

de

guerre, ni à la tyrannie des ministres, ni à l'avidité des hommes de cour : plus ferme, plus réservé que Henri IV et deux de ses successeurs, il défendait le trésor public, sans avoir besoin d'un Sully pour le garder, et ne donnait pas le fruit des sucurs du peuple à des marquises de Verneuil, à des Montespan, à des Pompadour ou à des Dubarry. En administration, il avait des lumières ; il se montrait appliqué; il était ami de la justice et beaucoup plus esclave des règles et des lois, qu'on ne l'aurait attendu de son caractère et d'un penchant si marqué pour la domination : mais ce qui caractérisait particulièrement le règne de Napoléon, ce que le peuple tout entier savait par une expérience plus éloquente que de belles paroles , ce que l'on sentait avec reconnaissance, surtout dans les chaumières, c'est qu'il conservait, avec l'égalité si chère aux Français, tous les bienfaits réels d'une révolution à laquelle plusieurs millions d'hommes doivent des vêtemens, une cabane, un champ, et du pain qui n'est plus trempé des sueurs ou des larmes de l'esclavage : aussi plus nous allons en avant, plus un système qui ne blesse

pas

moins les vrais intérêts du trône que ceux du peuple, acquiert de développement; plus une conjuration habilement ourdie, mais qu'un seul acte de la volonté royale pourrait anéantir, s'applique et réussit à nous enlever les conquêtes de la révolution sur l'injuste système qui sacrifiait la majorité au petit nombre, et ravissait le nécessaire et les droits les plus sacrés à tant d'hommes, pour faire de quelquesuns des élus sur la terre , plus le nom de Napoléon devient populaire. Il l'était déjà beaucoup plus qu'on ne le pense communément; il le devient chaque jour davantage. Nous en sommes arrivés au point qu'écrire contre Napoléon, même au nom de la liberté qui l'accuse avec justice, paraît une chose hors de propos, et que le peuple français demande , au lieu des déclamations passionnées qui ont fatigué sa patience, un récit naïf et sincère de la vie d'un capitaine sous lequel il a dicté pendant vingt ans la loi à l'Europe ; d'un chef illustre, dont le génie, le

règne, les créations, les triomphes, les revers, appartiennent à l'histoire nationale, et en font une partie essentielle.

Ces considérations expliquent assez les motifs de notre entreprise ; elles annoncent aussi le caractère particulier de l'ouvrage. Il sera simple et sans faste mais surtout il dira la vérité. Convaincu que la vérité seule est bonne, nous ne chercherons ni à louer ni à blâmer Napoléon ; nous nous appliquerons à le montrer tel qu'il a été, mais non à le faire plus grand ou plus petit que nature, à le peindre meilleur ou pire que l'Europe ne l'a vu; au lieu d’être panégyristes ou dépréciateurs, nous nous efforcerons d'être peintres fidèles.

Napoléon Bonaparte naquit le 15 août 1769, à Ajaccio, dans l'île de Corse, réunie à la France en 1768. On à répandu le bruit que M. de Marbeuf était son père; mais on sait maintenant que le jeune Napoléon avait deux ans au moment où ce gouverneur passa pour la première fois en Corse. Napoléon devait le jour à Charles de Bonaparte, membre d'une cour de justice, et à Lætitia Ramolino, son épouse. Les Bonaparte étaient originaires de San-Miniato en Toscane; leur maison avait été souveraine à Trévise. L'avantage de la naissance, et surtout une grande protection, firent entrer Napoléon à l'école militaire de Brienne. «Ma vie a été si » étonnante, dit-il lui-même quelque part, que

les » admirateurs de mon pouvoir ont pensé que mon » enfance avait été extraordinaire, ils se sont trom» pés; mes premières années n'ont rien eu de singu» lier : je n'étais qu'un enfant obstiné et curieux. » Il paraît que sa pauvreté lui fit éprouver des humiliations que sa fierté dévorait en silence, mais avec une espèce de rage, au milieu des élèves plus favorisés que lui par

la fortune. Il eut aussi beaucoup à souffrir des bruits injurieux répandus, soit sur la liaison de sa mère avec M. de Marbeuf, soit sur la profession de son père qui, cependant, membre de la cour royale d'Ajaccio, comme nous l'avons dit plus haut, avait été encore choisi, en 1779, par les États de la Corse, pour représenter la noblesse dans une députation envoyée au roi de France. Ces outrages lui fournirent deux occasions de faire éclater jusqu'à la plus haute imprudence, mais avec beaucoup

d'honneur pour son caractère, la profonde indignation d'un fils attaqué dans ce qu'il a de plus cher au monde, les auteurs de ses jours. A dater de cette époque, il se fit, à son égard, un changement favorable dans l'esprit des maîtres et des élèves de l'école; les uns concurent de l'estime, les autres presque du respect pour Bonaparte. Appliqué, laborieux, solitaire, renfermé en lui-même, il exerçait déjà sur ses condisciples l'influence d'un grand caractère; on lui obéissait déjà comme à un homme fait

pour commander; on subissait l'ascendant de sa supériorité : pour lui, inflexible avec ses égaux, il paraissait docile à ses chefs, et respectait surtout les règles établies; jamais il ne se révolta contre l'ordre.

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