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que, à moins de créer des voies de communication plus économiques, les expéditions du commerce seraient toujours restreintes, et que les provinces éloignées ne pourraient que difficilement se transmettre l'une à l'autre les produits de leur sol et de leur industrie. De là les efforts tentés, pendant plusieurs siècles, pour améliorer les rivières et les unir entre elles par des canaux.

L'invention des écluses, en permettant l'ouverture des canaux et l'amélioration des rivières, a créé un ordre de choses tout à fait nouveau. Les relations des hommes entre eux se sont multipliées et agrandies, les transports lointains sont devenus à la fois plus faciles, plus considérables et moins coûteux, le commerce a étendu ses échanges, l'industrie a pu porter au loin ses produits, et les diverses provinces d'un même pays se sont unies par des liens plus intimes, depuis que ces améliorations utiles leur ont permis de communiquer plus fréquemment entre elles et d'échanger leurs denrées.

De tels échanges servent depuis longtemps et serviront sans doute de plus en plus à créer l'aisance et la richesse. Cependant, malgré le développement que prenait dans toute l'Europe l'établissement des voies de communication, l'avènement de la grande industrie avait produit une activité trop grande pour que les anciens moyens de communication pussent encore longtemps suffire à cette immense circulation d'hommes et de choses qui venait de naître de l'application de la vapeur à l'industrie. Il fallait des véhicules nouveaux, par lesquels on pût transporter d'une manière rapide et peu coûteuse ces masses de produits qui se forment instantanément dans les vastes ateliers de nos manufactures; il fallait aussi que les industriels. dont les relations allaient s'étendre désormais dans une plus vaste sphère, eussent la faculté de ménager davantage leur temps devenu plus précieux; il fallait enfin que l'étendue des distances à parcourir ne se présentât plus comme un obstacle insurmontable à la rapide conclusion des affaires commerciales. L'invention des chemins de fer est venue à son heure satisfaire à ce besoin nouveau d'une locomotion plus économique et mieux en rapport avec les exigences actuelles de la société.

L'invention des chemins de fer commence une nouvelle ère dans les relations des cités et des peuples. En réduisant consi

dérablement et le temps et l'argent employés jusqu'ici au parcours des distances, qu'elle supprime même pour ainsi dire, elle a donné au pauvre comme au riche la faculté de se déplacer, avantage précieux, inestimable, demeuré jusqu'ici l'apanage exclusif de quelques-uns. Aussi cette magnifique invention du génie moderne a-t-elle déjà conquis partout son droit de nationalité. Il semble que tous les peuples possèdent l'instinct de sa grandeur, tant ils l'accueillent avec empressement, avec enthousiasme; ils ne reculent devant aucun sacrifice pour avoir des chemins de fer, pour en avoir un grand nombre et le plus promptement possible; on dirait que leur salut soit attaché à ces entreprises. L'esprit industriel s'y abandonne avec une vivacité, une ardeur, une confiance presque comparables à celles dont l'esprit religieux avait donné l'exemple à l'époque des croisades. C'est un grand mouvement d'émulation qui a gagné toute l'Europe de proche en proche, et qui a atteint même les nations les plus rétives au progrès.

Lorsqu'une même opinion, un même sentiment, se manifeste à la fois avec autant de vivacité parmi des peuples que n'unissent ni les mêmes lois, ni le même langage, ni les mêmes habitudes, il est évident que ce sentiment est l'expression d'un besoin universel et profondément senti. L'espèce humaine contribuant en effet directement et pour une forte part à l'indus trie des transports, une invention qui a pour effet de réduire la somme d'efforts que ce service exige ne peut que tendre au soulagement de la classe laborieuse; de même, tout ce qui est de nature à diminuer le prix des denrées, à augmenter le taux du salaire, à régulariser la répartition du travail, à déterminer l'amélioration matérielle et morale de l'immense majorité des citoyens, et telle est, sans aucun doute, l'action économique des chemins de fer, concourt directement à reconstituer toute l'organisation sociale, un moment ébranlée, et justifie complétement l'ardeur avec laquelle les peuples réclament aujourd'hui l'établissement de ce puissant levier de bien-être et de civilisation.

Lorsque l'application de la vapeur à la locomotion vint donner une si heureuse solution au problème du transport économique des produits, le système des routes de terre était complet en Angleterre et celui des canaux offrait, comparativement à l'étendue du pays, un développement considérable. Dans un

tel état de choses, ce pays devait devancer, et il a devancé en effet, toutes les nations de l'Europe dans l'établissement des voies de communication parfaites : il a pu, pendant un intervalle de moins de quinze années, tracer à travers son territoire treize cent vingt lieues de chemins de fer. Plus de trois cents lieues sont en cours de construction, et cependant de nouveaux projets se préparent encore.

Les Etats-Unis, peuple jeune encore, n'ayant sur un immense territoire et pour réunir des populations placées à de grandes distances que des voies imparfaites et peu nombreuses, devaient nécessairement mettre à profit cette nouvelle découverte des arts, et saisir avec empressement un mode de communication si propre à entretenir et consolider leur union récente. L'unité nationale y est en effet le résultat de la facilité des communications. Les progrès rapides des Européens dans l'intérieur des terres dérivent de la même cause. Aujourd'hui, le développement des chemins de fer exécutés ou en cours de construction aux Etats-Unis s'élève à plus de 14,000 kilomètres, c'est-à-dire à près du double de la totalité des chemins de fer qui existent en Europe.

Mais, laissant de côté l'Angleterre et les Etats-Unis, placés dans des conditions spéciales, examinons les faits non moins saisissants qui s'accomplissent autour de nous.

La Belgique vient de mettre le sceau à la grande œuvre qu'elle poursuit depuis près de dix années avec une persévérance remarquable. La grande ligne d'Anvers à Cologne est livrée à l'exploitation, et donne naissance à un prodigieux mouvement de personnes et de choses. Au point de vue industriel et politique, ce fait a une immense portée: il ne tient à rien moins qu'à faire d'Anvers le grand port commercial de l'Allemagne, et à établir à travers la Belgique un immense transit, au grand détriment de la France.

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La Hollande commence à imiter l'exemple de la Belgique, et trace à travers un sol facile de nombreuses lignes de railways. Les plus petits Etats de l'Allemagne s'imposent les plus lourds sacritices, afin de ne pas se laisser distancer par leurs voisins. La Prusse s'efforce de multiplier ces voies nouvelles et de les relier à celles des royaumes qui l'entourent, de manière à former sur son territoire des centres importants d'industrie et de commerce. La Russie elle-même cède au mouvement qui agite

le continent; elle s'occupe à réunir ses deux capitales et à les rattacher aux railways de l'Allemagne. L'Autriche, toujours si prudente et si réservée en fait d'innovations, voit relier, par ces voies rapides qui effacent les distances, les points les plus éloigues de son vaste empire.

La France, que l'on avait toujours vu marcher à la tête des autres peuples dans les voies de la civilisation et du progrès, ne peut rester plus longtemps stationnaire : s'arrêter quand tout marche, c'est rétrograder, c'est déchoir de son rang. Après s'être longtemps et péniblement débattues au milieu de discussions arides, d'études sans résultats et d'essais malheureux, ses chambres législatives ont enfin ordonné l'exécution d'un vaste réseau de chemins de fer destiné à satisfaire aux intérêts les plus généraux du pays. La loi du 11 juin 1842 fixe l'étendue de ce réseau à 3,155 kilomètres : 788 lieues. Espérons que, mieux instruits des vrais intérêts du pays, les hommes que les événements ont portés au timon des affaires s'occuperont sérieusement de réparer le temps perdu, et qu'ils sauront enfin tracer ailleurs que sur le papier le vaste réseau de lignes de fer qui doit maintenir à la France ses éléments de puissance et de richesse: qu'ils joignent aux canaux, ces chemins qui marchent suivant la belle expression de Pascal, les railways, ces chemins qui courent, et ils auront contribué à élever la civilisation matérielle du pays à la plénitude de la puissance qu'elle est destinée à atteindre.

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Mais si l'utilité des chemins de fer est incontestable aujourd'hui et s'il n'y a plus lieu de débattre leur établissement, il n'en est pas de même des conditions de cet établissement. Le tracé qu'il convient d'adopter, les límites dans lesquelles on doit se renfermer pour la détermination du rayon des courbes et pour la déclivité des pentes dont les aspérités du sol nécessitent l'établissement, le système d'exécution des travaux, le mode d'assujettissement de la voie de fer, constituent des questions essentielles et sur lesquelles cependant la science n'est pas toujours en état de prononcer : c'est en se servant des leçons de l'expérience et en mettant à profit le fruit de ses observations personnelles que l'ingénieur chargé de la construction d'un chemin de fer pourra espérer d'accomplir convenablement la tâche importante qui lui aura été confiée.

Mais la question des chemins de fer n'est pas seulement une question d'art : les voies nouvelles doivent être principalement considérées comme les futurs agents du commerce, de l'industrie et de la généralisation du progrès démocratique et civilisateur. Elles doivent abaisser avec le prix des matières premières et des objets fabriqués, celui des denrées de première nécessité; elles doivent accroître et multiplier à l'infini les forces matérielles et morales de l'homme, et, avec celles-ci, son indépendance, sa dignité, son bien-être, et ce louable sentiment d'association de la grande famille humaine qui la fait sans cesse graviter vers l'unité politique et religieuse. De ces faits il résulte que le meilleur système pour l'établissement des chemins de fer sera celui qui rendra les transports aussi économiques que possible. Les chemins de fer impriment plus d'activité au com· merce, plus d'énergie à la production, ils tendent à rendre la société plus heureuse en la rendant plus riche: par la vitesse aérienne de leur marche, chaque produit va trouver des consommateurs ignorés, des débouchés nouveaux vont provoquer des créations nouvelles; mais tous ces avantages, un seul mot les résume : c'est l'ÉCONOMIE DU TRANSPORT. Il y aura donc à se demander, aussitôt la construction des chemins de fer terminée et les problèmes auxquels elle a pu donner lieu étant résolus, quel sera le mode d'exploitation qui pourra nous conduire à la réalisation de ce résultat? Ici deux solutions se trouvent en présence : l'une qui remet au pouvoir social la gestion des voies nouvelles, l'autre qui la confie aux soins d'associations particulières. Qui donc, de l'Etat ou des compagnies, devra desservir les chemins de fer si l'on veut que ces magnifiques voies de communication procurent tous les avantages économiques et sociaux qui sont en elles?

Cette question résolue, quels devront être alors les droits à établir sur la circulation de ces voies? Mais ces droits euxmêmes ne dépendent pas uniquement, quant à leur taux, du système qui a prévalu pour la gestion du chemin : les frais de construction, ceux de l'établissement du matériel et le montant des dépenses de l'exploitation exercent sur ce point une trèsgrande influence. Quelle sera donc la moyenne de la totalité de ces dépenses; quelles circonstances pourront, ou les modifier, ou en faire varier l'influence et les résultats?

Nous nous arrêterons suffisamment à l'examen de chacune

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