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dans la production ou lorsqu'un nouveau progrès de l'industrie mécanique rétrécit soudain la part de travail dévolue à chacun, des milliers d'ouvriers se trouvent tout à coup rejetės de l'atelier dans la rue, sans moyens d'existence, sans autre alternative que celle de mendier ou de mourir de faim. Le travail est en effet tout le capital des prolétaires, et ses époques d'intermittence sont mortelles aux travailleurs. Cependant il est rare qu'il vienne à manquer tout à la fois dans tout un pays. Il y a toujours des endroits où il est plus demandé, d'autres où il est plus offert. Cette inégalité résulte encore de la cherté et de la lenteur des moyens de transport. Si les travailleurs pouvaient parcourir rapidement et à peu de frais toute la surface d'un pays, ils ne se trouveraient pas si souvent condamnés à vivre de privations dans des villes où le travail manque, tandis qu'à cent lieues, ou même à vingt lieues, le nombre des bras disponibles ne suffit pas aux exigences de la production. Le perfectionnement des voies de communication, en rendant facile le déplacement de l'ouvrier, aura donc pour effet d'uniformiser et de relever le taux du salaire. La situation des masses laborieuses deviendra par là moins précaire, et elle pourra s'améliorer graduellement.

Un mot encore quant à l'influence des chemins de fer sur l'extension de l'industrie et les progrès de la civilisation.

Les chemins de fer ont principalement pour effet de faire disparaître les distances, de mettre les extrémités d'un royaume en contact avec le centre, de réduire en quelque sorte à un point unique toute la surface de ce royaume.

C'est ainsi qu'aujourd'hui, en France et généralement en Europe, l'Angleterre exceptée, la vitesse moyenne des voitures publiques n'est que de deux lieues à l'heure. La malle- poste, qui ne sert qu'à un très-petit nombre de privilégiés, atteint tout au plus la vitesse de trois lieues et demie. Le chemin de fer le plus grossièrement établi réalise une vitesse moyenne de six lieues à l'heure, c'est-à-dire trois fois plus grande que celle de nos diligences. D'où il résulte, ainsi que l'a fait remarquer M. Michel Chevalier, qu'à l'aide

des chemins de fer un pays trois fois plus long et trois fois plus large que la France, et par conséquent neuf fois plus vaste, se trouvera, sous le rapport des communications et pour les relations des hommes entre eux, dans la même situation que la France actuelle dépourvue de chemins de fer. Si l'on' suppose une vitesse de dix lieues à l'heure, quintuple par conséquent de celle des voitures ordinaires, le rapprochement des hommes et des choses s'accélère dans la même proportion, c'est-à-dire qu'avec des chemins de fer de dix lieues à l'heure un territoire vingt-cinq fois plus grand que la France, ou quatre fois et demie aussi étendu que l'Europe occidentale (1), serait centralisé au mème degré qu'aujourd'hui la France et pourrait s'administrer aussi vite. Or, nous le demandons, quel plus puissant moyen la France pourrait-elle employer pour consolider et rendre plus intime cette admirable unité dont l'Assemblée constituante a posé les premiers fondements? Quel plus puissant moyen pour réaliser cette association universelle vers laquelle le monde marche à grands pas, et qui naguère encore n'apparaissait qu'à l'état d'utopie et de chimère?

« L'effet naturel du commerce, dit Montesquieu, est de porter à la paix. Deux nations qui négocient ensemble se rendent réciproquement dépendantes: si l'une a intérêt d'acheter, l'autre a intérêt de vendre, et toutes leurs unions sont fondées sur des besoins mutuels. » Or rien ne facilite et ne développe les relations commerciales comme des voies de communication économiques et rapides. Lors donc que toutes les nations se trouveront plus rapprochées les unes des autres, elles multiplieront inévitablement leurs échanges, les industries se classeront mieux, et le grand commerce prendra une nouvelle extension. Les relations d'intérêts feront naître les sympathies morales et

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(1) Comprenant la France, l'Angleterre, l'Espagne et le Portugal, la Suisse, l'Italie, la Prusse, la confédération germanique, la Hollande, la Belgique, le Danemark.

détermineront les unions politiques. Après s'être si longtemps visitės pour se combattre, les peuples se visiteront désormais pour se connaître et s'aimer. Les barrières matérielles finiront par s'abaisser devant l'impossibilité absolue d'empêcher la fraude tentée chaque jour par des milliers de voyageurs; elles seront emportées par le grand courant de la circulation. Avec elles disparaîtront peut-être aussi ces vieilles antipathies nationales ou politiques qui de tout temps ont divisé et ruiné les peuples.

Que si, malgré la tendance générale des esprits vers le progrès pacifique, une guerre devait éclater encore, les chemins de fer donneraient les moyens de la terminer promptement. En quelques jours, grâce à ces admirables véhicules de locomotion, toute la population armée d'un pays pourrait être portée sur un même point; une seule bataille déciderait du sort d'un royaume, et la plus longue guerre ne durerait que quelques mois.

En rendant les communications plus fréquentes entre les personnes, les chemins de fer contribueront à la diffusion des lumières et au mélange des populations. En Angleterre et aux Etats-Unis, on voit des professeurs habiles employer leurs vacances à parcourir les différentes villes du royaume, en propageant la science autant à leur avantage personnel qu'au profit des masses. Il n'est pas douteux qu'un tel usage ne s'introduise en France avec le perfectionnement des voies de communication, et qu'il ne remédie aux inconvénients de l'agglomération dans Paris des premières capacités du pays.

Comme véhicules de la pensée, ils sont encore appelés à remplir un autre rôle non moins important. Les télégraphes actuels, ne pouvant fonctionner ni de nuit ni par le mauvais temps, ne remplissent que très-imparfaitement leur objet. L'application de l'électricité aux communications télégraphiques n'est déjà plus à l'état de projet : des télégraphes galvaniques, construits parallèlement aux chemins de fer en différents points d'Angleterre, d'Allemagne et des Etats-Unis, transmettent les ordres d'une extrémité à l'autre du chemin avec une rapidité

prodigieuse, à peu de frais, à toute heure et par tous les temps.

Ce système de télégraphie va être établi en France sur les lignes de fer déjà construites; nul doute que les avantages qui résulteront de ce nouveau moyen de communication ne portent le pays à en réclamer une juste part, au lieu d'en laisser au gouvernement le monopole exclusif.

Les chemins de fer n'ayant pu jusqu'à présent rivaliser avec les canaux pour le transport économique des objets qui, tels que les engrais, n'ont que peu de valeur sous un grand volume, sous ce rapport leur influence sur l'accroissement de la production agricole paraît devoir être moins sensible que celle des canaux; mais, en revanche, elle sera immense sur un grand nombre d'industries, par l'activité qu'ils imprimeront à l'exploitation du combustible minéral, et aussi par l'action directe qu'ils exerceront sur d'autres branches de la fabrication. Déjà en Angleterre et aux Etats-Unis on voit des lignes desservant les bassins houillers se substituer aux canaux dans des lieux où l'établissement de ces voies navigables eût été trop coûteux, exercer sur le chiffre de la production de la houille et sur son prix de revient une très-grande influence, et contribuer ainsi puissamment aux développements de l'industrie métallurgique, cette mère de toutes les autres industries.

Mais, pour que les chemins de fer puissent partout exercer cette bienfaisante influence, il est indispensable qu'ils soient mis à la portée de toutes les classes de la société. Il faut qu'ils soient exploités de telle sorte qu'ils présentent à la fois des commodités à l'homme riche et de l'économie au pauvre. Il faut aussi que dans leurs tarifs les produits agricoles, les substances alimentaires de la masse du peuple, aient une place exceptionnelle, que le transport de ces objets de grande consommation s'opère à des prix extrêmement bas. - Si ces conditions essentielles ne sont point remplies, les nouvelles voies de communication, au lieu de contribuer à effacer l'antagonisme d'intérêts qui règne entre les différentes classes de la société, auront plutôt pour effet de le consolider et de le perpétuer. Si, par suite de l'élévation de leurs tarifs, les chemins à

vapeur ne sont accessibles qu'à la classe bourgeoise et ne peuvent servir qu'au transport de ses voyageurs et des produits spécialement destinés à son usage, sans doute ils ne cesseront point d'être une cause active de prospérité pour lą société, mais les bénéfices de cette prospérité seront monopolisés entre les mains de quelques-uns, au lieu d'être recueillis par tous, et les nations, en acquérant cette puissante machine de transport économique, auront fait un pas de plus vers la féodalité industrielle, ce dangereux écueil de la civilisation moderne!

Tels sont les avantages principaux que la découverte des chemins de fer promet à l'humanité; l'expérience et le temps en feront connaître sans doute d'autres encore, de plus grands et de plus salutaires, que notre génération ne soupçonne même pas. Qui aurait pu dire, à la naissance de l'imprimerie, que de la presse inventée par Guttemberg sortirait un jour la liberté de la pensée?..... Il ne faut donc pas traiter de rêveurs ceux qui disent que la machine à vapeur affranchira l'homme de la servitude matérielle comme l'imprimerie l'a relevé de la servitude intellectuelle, et que, grâce aux progrès de la science mécanique, les classes laborieuses, demeurées si longtemps déshéritées de leur part de bonheur sur la terre, finiront par s'émanciper à leur tour, qu'elles cesseront enfin de se disputer avidement les miettes du festin des riches pour aller s'asseoir, elles aussi, au banquet de la communauté chrétienne. Non, tout cela n'est point un rêve; car la loi du progrès régit le monde, car la condition matérielle et morale de l'humanité s'améliore et s'élève sans cesse... Et qu'on le remarque encore, tous les progrès sont solidaires, tous dérivent de la même pensée et concourent au même but, tous sont des fils mystérieux dont la Providence se sert pour conduire l'humanité au bien; tous par conséquent, à quelque ordre qu'ils appartiennent, ont la même importance et la même grandeur.

Dans un discours prononcé à la chambre des députés sur la loi des chemins de fer, M. de Lamartine a admirablement

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