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obéissante. Je ne puis vous voir sentir vos besoins, en convenir, demander du secours, en chercher avec confiance et respect aux pieds des ministres de J.C. sans tout espérer pour vous. Reconnoissez donc le miracle qu'il opere présentement en vous : il se fait lentement, parce que Dieu veut que vous travailliez avec lui :: mais enfin, il se fait ; et ayant eu de la peine depuis trois jours à écrire à Mr. B.... vous m'écrivez aujourd'hui des choses plus, fortes, plus soumises, et plus humbles, que tout ce que vous lui avez écrit. Cous rage, ma chere fille ! ne soyez plus en peine de vos maux ; je vous regardecomme une personne qui souffre, et dont on plaint la douleur, sans en être alarmé nul péril, pour les malades qui s'abandonnent entre les mains de Dieu, et qui se laissent conduire par ceux à qui il a donné le pouvoir et la

grace. Autant que vous êtes inquiete et agitée, livrée à vous-même ; autant serez-vous tranquille et paisible, quand vous aurez renoncé à vos foibles lumieres et à votre propre volonté : vous vous approcherez, ou vous vous éloignerez des sacrements, pir obéissance, et vous ne jugerez plus vous - méme de vos dispositions ; vous serez fidelle et forte dans les

tentations : ce que vous ferez sera béni, et vous le sentirez visiblement. Que Dieu est bon de vous forcer ainsi à recourir à lui , et de ne vous pas abandonner à un entier découragement ! Il vous donne, dites-vous, des lumieres vives sur le bonheur qu'il y a de le servir ; c'est qu'il veut que vous le serviez: mais il veut aussi que vous lui sacrifiiez ce que vous avez de plus cher, votre esprit, votre volonté, votre liberté ; il n'y a que cela en nous qui soit digne de lui être offert. Donnonslui tout, madame! servons-le ensemble et n'oublions jamais ses miséricordes; réjouissez - vous comme une personne assurée de sa guérison :

vous m'allez devenir plus chere que jamais.

LET TRE I X.

A la même.

A Maubeuge, ce 24 mai 1692 E suis ravie , madame, de tout ce que Je , espere beaucoup de fruit. Il y a vingtquatre heures que je n'ai parlé : cet état seroit trop doux, mais il est troublé par un peu d'inquiétude,

. Le roi nous a ordonné de séjourner aujourd'hui et demain ici , afin de donner à tout le monde le temps de faire ses dévotions pour la fête ;

il

songe à tout comme vous voyez: car c'est de l'armée qu'il nous a envoyé cet ordre : ce n'est pas mal l'entendre, que d'être à la fois héros et chrétien. Dites, s'il vous plait à madame de Veilhant , que le siege de Namur est plus considérable que celui de Mons; que le roi l'attaque avec quarante ou cinquante mille hommes, que Mr. de Luxembourg en a quatre-vingt-dix mille pour opposer à Mr. le prince d'Orange s'il vouloit traverser le dessein du roi ; que j'ai vu de mes yeux tous ces hommeslà , et qu'elle n'a pas l'ame plus guerriere qu'eux. Nous partirons pour Philippeville, qui ne sera qu' à six ou sept lieues, du roi : il est en parfaite santé , et toute l'armée enchantée de sa douceur, de son affabilité, de la facilité qu'il y a de lui parler , et du travail continuel auquel il est appliqué. Dites à Me. la supérieure qu'au milieu de cette prodigieuse puissance, il met toute sa confiance en Dieu. Dites à toute la communauté, que j'aurois besoin de l'abandon de Me. de la Maison - fort , pour n'avoir pas quelque peine d'être si loin de mes enfants : leur chere mere à toutes se porte à merveille..

LET TRE X.

A Me. de Veillhant.

Mai 1692

I Maginez-vous , madame, qu'hier après

avoir marché six heures dans un assez bon chemin , nous vîmes un château bâti sur un roc , qui ne nous parut pas fort logeable , quand même on nous y auroit guindés. Nous en approchâmes sans trouver de chemin pour aborder: nous vîmes enfin au pied de ce château dans un abyme , et comme dans un puits fort profond, les toits d'un nombre de petites maisons qui nous parurent des poupées, environnées de tous côtés de rochers affreux par leur hauteur ; ils paroissent de fer, et sont tout-à-fait escarpés : il fallut descendre dans cette horrible habis tation par un chemin non moins horrible; les carrosses faisoient des sauts à rompre: tous les ressorts ; les dames se prenoient à tout ce qu'elles pouvoient attrapper : nous descendîmes après un quart d'heure

d'effroi, et nous tombâmes dans une ville (1) composée d'une rue , qui s'appelle la grande , quoique deux tarrosses n'y puissent passer de front: en plein midi on n'y voit goutte ; les maisons sont effroyables , et Me. de la Villeneuve y auroit quelques vapeurs : l'eau y est mauvaise, et le vin rare : les boulangers ont ordre de ne cuire que pour l'armée, et de laisser mourir de faim tout le reste. On porte tout au camp : il y pleut à verse, depuis que nous y sommes. Je n'ai encore vu que deux églises : elles sont au premier étage, et l'on n'y sauroit entrer que par civilité. On nous dit un salut avec une fort mauvaise musique ; et un encens si parfumé, si abondant, et si continuel, que nous ne nous vîmes plus les uns les autres. Je ne vous dis rien de la saleté des rues; mais en vérité, le roi a grand tort de prendre de pareilles villes. Le siege de Namur va fort bien ; on avance ; et jusqu'à présent on nous tue très - peu de monde : la ville sera prise vers le quatre ou le cinq de ce mois ; le château tiendra apparemment davantage. M. le prince d'Orange assure

(1) Dinant,

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