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ne peut être fait que par vous. Apprenez à vous faire soulager; il vous en restera toujours plus qu'à toute autre : je crains votre courage, votre activité, votre dureté pour vous-même , ou pour mieux dire je crains que ces qualités ne vous fassent entrer dans des détails qui usent votre santé , et tout votre temps. Ne yous pressez pas trop de connoître le temporel; allez peu à peu : le plus presse est de former les dames, de les tenir dans la régularité où elles sont , et de vous faire aimer d'elles, sans qu'il vous en coûte le moindre relâchement, c'està-dire , relâchement des regles. Si je vous dis des choses utiles , je vous conjure d'en profiter ; si elles sont inutiles , jetez ma lettre au feu.

LET TRE XVI.

A la même.

Versailles , ce 12 mars 1694.

JI

E suis bien contente , ma chere mere,

du compte que vous me rendez de notre maison. Il faut que nos filles ne se lassent jamais d'être averties, reprises,

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excitées : seul moyen de maintenir la régularité. A quelle perfection qu'elles tendent , ou qu'elles parviennent, il y. aura toujours de petites fautes; si l'on ne les censure pas sur-le-champ, on tombera dans les grandes aussi imperceptiblement qu'il leur est marqué dans l'esprit de l'institut. Qu'elles ne regardent donc pas les repréhensions comme des marques du peu de satisfaction qu'on a d'elles, ou comme la suite d'une idée de perfection impossible; elles en seroient attristées et découragées : on ne leur veut rien imposer de nouveau. Mais elles veulent autant que nous, établir la régularité, qui est l'observance des regles: pour cela, il ne faut tolérer aucun rélachement , quelque petit qu'il puisse être.

Mr. le curé de Versailles me dit en partant pour Forges , qu'il ne seroit pas revenu pour notre sermon de St. Candide. Je voudrois bien , sous le bon plaisir de Mr. l'évêque de Chartres , que vous ne vous fissiez point de regle ni d'habitude d'avoir nécessairement des sermons en de certains jours ; vous éviteriez l'inconvénient de la plupart des couvents, qui en ont souvent qu'il seroit meilleur de ne pas avoir : je voudrois en avoir de gens sûrs, approuvés de votre évêque ; je prendrois le temps de ceux-là , et les entendrois un jour ouvrier , s'ils ne pou, voient prêcher un jour de fête; je préférerois la veille de la fête , afin d'être instruite et préparée pour la mieux passer. Mais, encore une fois, j'aimerois mieux que mes cheres filles n'entendissent pas de sermon un jour de Pâques , que d'être réduites à tous les jeunes cordeliers qui viendront s'essayer chez vous. Joignez à cela la peine de les inviter

inviter , de les remercier , et beaucoup plus encore le hasard de leur doctrine dans un temps, et un temps qui durera autant que le monde, où l'on niarche au milieu des précipices. Je crois que Mr. l'évêque de Chartres ne désapprouvera pas ce que je pense; et si cela étoit autrement, vous savez si je suis soumise, et si je désire que vous le soyez! J'avoue que j'ai de la peine à voir sortir des filles en qui on trouve une bonne vocation , une grande piété, de la douceur dans le naturel : ces caracteres-là sont bien commodes dans une maison. Je crois que vous aurez Veilleine, Jaucour et Vandam: voilà bien de l'esprit : cependant il ne faut pas que tout soit tête dans un corps ; il faut des pieds et des bras, mais toujours des membres sains. Soyez ravie d'être aimée , estimée , respectée, obéie pour l'amour de Dieu et renoncez à l'amour propre qui voudroit s'attribuer ces sentiments. Quand je vois nos cheres filles agir en esprit de foi , j'ai une grande espérance qu'elles s'établiront sur des fondements solides : l'inclination manque encore plus souvent que

la vertu. Je me suis rapprochée de vous avec plaisir , quoique je craigne la misere que je crois trouver; car on nous mande que le bled enchérit tous les jours.

LETTRE XVII.

A la même. 1695. .

N

OU S avons ici un malade , dont les

jours sont utiles à l'état : c'est Mr. de Luxembourg : priez pour lui , je vous en conjure. Conduisez ma sæur(1)Prévot, de maniere qu'elle ne perde rien de son humilité et de sa simplicité. Je croirois qu'il ne lui faut pas beaucoup parler de

(1) Sour converse , qui recouvra subitement

Ja yue.

ce qui est arrivé : ma sæur Marie Constance en sait plus que moi. Ne vous familiarisez pas trop : souvenez - vous toujours du personnage de mere, de sæur aînée, de religieuse. Sous prétexte de former nos filles, n'en faites pas des rhétoriciennes ; ne leur inspirez pas le goût de la conversation ; elles s'ennuyeroient à mourir dans leur famille : qu'elles aiment le silence , il convient à notre sexe. Ne vous attachez à rieni. Je ne veux pas vous affliger, en vous déclarant que vous perdrez bientôt votre maîtresse chérie ; je voudrois pourtant bien vous presser de vous perfectionner, en vous confiant que vous ne la garderez pas encore long-temps: aidez-moi dans cet embarras, en ne la pleurant pas avant le temps, et en vous hâtant de profiter de ses instructions et de ses exemples.

Plus votre communauté est réguliere, plus elle a besoin de plaisirs innocents, pour reprendre le travail avec plus de courage. Que ne puis-je faire voir le fond de mon cæur et de mon état à toutes les religieuses ! elles verroient le bonheur de leur vocation. Le monde est un menteur : il nous promet des plaisirs , et il ne donne que des peines; et je sais mieux que personne qu'elles sont propor

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