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affreux camarade de chambre, il s'éloigna au hasard dans la campagne de Rome, confiant son mal à Dieu et à la nature. Le lendemain, se trouvant sur la montagne de Millini, il entra chez un ermite assez bon homme, quoique Italien (c'est Grétry qui parle). L'ermite l'accueillit comme un pèlerin et lui conseilla de s'établir dans son ermitage pour y respirer un air pur et pour reprendre des forces. Trois mois durant, Grétry devint son compagnon de retraite; ce petit pèlerinage acheva ce que n'avait pu achever l'étude au sortir de cette Thébaïde, Grétry se sentit tout d'un coup un grand musicien. Le jour de son départ, voulant imaginer un air sur des paroles de Metastasio, quel fut son ravissement de sentir qu'enfin il était maître de la musique, qu'il la dominait, qu'il en avait toutes les clefs. Ah! fra Mauro! dit-il à son ermite, je me souviendrai de vous jusqu'à la mort.

A son retour à Rome il mit en musique, pour le carnaval et pour le théâtre d'Aliberti, les Vendangeuses. Les musiciens du pays crièrent au scandale. Quoi! ce petit abbé de Liége (Grétry avait un costume d'abbé) est venu pour nous couper l'herbe! Le triomphe de Grétry n'en fut que plus célèbre. Il n'oubliait pas Liége, son cher pays, et sa chère famille. Il avait envoyé, pour concourir à une place de maître de chapelle, le psaume Confitebor. Il obtint la place, mais il ne partit pas. Cependant il quitta bientôt l'Italie. Il partit de Rome pour Genève, non pas à pied, comme il y était venu. Il voyagea avec un baron allemand des plus silencieux, pour ses péchés. Ils passèrent ensemble le mont Cénis; ils descendirent en traîneau sur le dos de deux Savoyards de douze ans, comme des gens qui ne craignent pas le danger. Arrivé à Genève, Grétry courut au théâtre entendre la musique française, qu'il n'aimait pas trop, après quoi il eut hâte d'aller à Ferney. Voltaire l'accueillit à merveille. Allez à Paris, lui dit-il, c'est de là que le génie vole à l'immortalité. bien à votre aise, dit Grétry; on voit bien que le mot vous est familier. Moi! dit Voltaire; je donnerais cent ans d'immortalité pour une bonne digestion.-Grétry partit pour Paris après avoir laissé un souvenir de passage aux Genevois, l'opéra de Gertrude.

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Vous en parlez

A Paris il se trouva un peu dépaysé. Comme il était jeune, joli garçon et garçon d'esprit, il se fit bientôt des amis, entre autres Greuze, Vernet, Suard, Arnault. Malgré ces amis, qui en valaient bien d'autres, il désespéra d'un peuple qui tombait en pamoison à la musique de Rameau. Le prince de Conti le convia, grace à Vernet, à lui donner quelque note de sa musique; mais, après l'avoir en

tendu, le prince parut fort ennuyé. Grétry rentra à son hôtel la mort dans le cœur; on lui remit fort à propos deux lettres anonymes, l'une de Liége: « Téméraire! ne vas-tu pas lutter contre les Philidor et les Monsigny? » l'autre de Paris: « Vous croyez donc, honnête Liégeois, venir enchanter les Parisiens? Désabusez-vous, mon cher. Pliez bagage, retournez à Liége chanter votre musique baroque, qui n'a ni rime ni raison. » Puisque les lettres anonymes s'en mêlent, dit Grétry, je n'ai garde de perdre courage. Après une année tristement et pauvrement passée, Marmontel vint à lui avec l'opéra le Huron; Grétry, désespéré, fit un petit chef-d'œuvre musical sur les mauvais vers du poète. L'opéra fut bientôt joué avec beau succès. Tout ou rien à Paris. La veille, Grétry était un pauvre diable sans ressources, un aventurier sans avenir et sans passé; le lendemain c'était un grand musicien partout recherché, partout applaudi. Son triomphe fut rapide; il ne dormit pas de la nuit; il pensait à son père; mais cette nuit même le pauvre joueur de violon flamand s'endormait pour toujours.

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Le matin Greuze vint dire à Grétry : Viens avec moi, je veux te montrer une peinture qui te fera grand plaisir. Greuze conduisit Grétry près de la Comédie-Italienne, et lui indiqua du doigt une enseigne toute fraîche : Au Huron, Nicolle, marchand de tabac. Grétry, qui ne fumait pas, entra tout de suite chez le marchand et demanda une livre de tabac. — Quel bon tabac! s'écriait-il plus tard.

Je ne veux pas vous conduire à tous les opéras de Grétry, qui sont au nombre de quarante-quatre. Vous savez aussi bien que moi que le Tableau parlant, Zémire et Azor, la Caravane, Richard Cœur-deLion, Colinette à la cour, ont, durant un demi-siècle, retenti sur toutes les lèvres, sur tous les clavecins, dans tous les théâtres et dans tous les cœurs. Il n'y a pas long-temps qu'une chanteuse célèbre nous apprenait cet air ravissant de la fauvette; l'Opéra-Comique, un jour de bonne inspiration, a repris Zėmire et Azor; il va reprendre bientôt Richard Cœur-de-Lion.

M. de Fontenelle disait par distraction : « Il y a trois choses en ce monde que j'ai beaucoup aimées sans y rien comprendre : la musique, la peinture et la femme. » Je suis bien un peu de son avis làdessus; on aime d'autant plus qu'on ne comprend pas : les femmes le savent trop bien. Or ce joli mot du poète normand tombe à propos sous ma plume, qui ne veut pas faire de science sur une musique aimable, gaie et naïve avant tout. Grétry était presque un grand musicien, comme Van Ostade ou comme Greuze était presque un grand

TOME XXXI. JUILLET.

¿peintre. Il y a dans son inspiration un doux et tendre souvenir de la Flandre; en même temps, il y a la grace et la gaieté parisiennes. Il n'était d'aucune école, mais lui-même avait ouvert une école; c'est grace à lui que Dalayrac et Della Maria ont chanté. Il recherchait la vérité plutôt que Féclat, le sentiment plutôt que le bruit, la grace plutôt que la force; il laissait la statue sur le théâtre, et le piédestal à l'orchestre; tout savant qu'il était, il aimait mieux l'inspiration que la science: « Je veux faire des fautes, disait-il; l'harmonie n'y perdra rien. » A cette heure, bien des maîtres plus bruyans ont effarouché l'ombre aimable de Grétry; ils ont un peu souri au souvenir de la Rosière ou de Colinette, mais qui sait si un beau soir, après tout le bruit qu'ils font, Grétry ne viendra pas encore ranimer notre plus doux sourire?

Grétry n'était pas seulement un charmant musicien, c'était le plus aimable des philosophes; tout le monde l'a dit, ses mémoires l'ont -prouvé, il écrivait sans façon, dans le déshabillé d'un bon bourgeois de Liége, mais avec l'esprit naïf des riches natures. Quoique Flamand, il avait de l'a-propos. A l'Institut, David était presque toujours son voisin; le peintre, ennuyé des discours, s'amusa un jour à faire le croquis d'une jeune Africaine - Ce dessin peut devenir précieux, lui dit Grétry. Veux-tu qu'il le devienne? dit David, écris au-dessous quelque idée analogue à ton art. Grétry prend le crayon et écrit à l'instant: Une blanche vaut deux noires.

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Voltaire n'oublia pas le jeune pèlerin flamand, il écrivit pour lui un mauvais opéra qui n'inspira pas du tout le musicien. Voltaire prit son parti en grand homme d'esprit; ayant appris qu'un opéra de Grétry, le Jugement de Midas, avait été applaudi aux Italiens après avoir été sifflé par les grands seigneurs sur le théâtre de Mme de Montesson, il envoya ce joli quatrain au musicien :

Nos seigneurs ont sifflé tes chants
Dont Paris a dit des merveilles;
Grétry, les oreilles des grands

Sont souvent de grandes oreilles.

Mais je reviens aux amours de Grétry. Greuze l'avait un jour conduit dans l'atelier de Grandon, son ancien maître. Dans cet atelier comme dans tous les autres, il y avait des ébauches de toutes les façons, mais il s'y trouvait aussi une ravissante figure comme n'en eût pas peint Murillo ou Van Dick. C'était la fille du maître; à coup sûr, c'était son chef-d'œuvre. Dans l'atelier, notre cher musicien n'eut

garde de voir un autre tableau; il s'en alta on s'écriant: Quel grand peintre!

Il retourna à l'atelier; Greuze y retourna aussi; mais le dirai-je, Greuze y était entraîné par un amour fatal qu'il renfermait en tremblant tout au fond de son cœur; it aimait la femme de son maître; mais ce n'est pas ici l'histoire de Greuze. Dans ce temps-là l'amour venu d'un cœur pur finissait par le mariage. Après les obstacles qui surviennent toujours, Grétry épousa sa chère Jeannette. Il arran gea à son gré un doux intérieur presque flamand; il réalisa le rêve de ses fraîches années; il saisit le bonheur à deux mains, et par miracle sans doute le bonheur vint de lui-même s'asseoir à son foyer, quoique la gloire y fût déjà. C'était un beau temps. Jeannette, comme l'oiseau au mois d'avril, chantait dès le matin les airs charmans du musicien; elle peignait des amours et des bergères de Boucher avec d'aimables distractions; l'amour, c'était Grétry; la bergère, c'était elle-même. Enfin, dans ce beau temps, ce n'étaient que roses et sourires, baisers et chansons!

Il leur vint bientôt trois filles, trois fleurs charmantes dans le jardin de la famille. Je dis trois fleurs, vous verrez pourquoi. Jeannette les allaita toutes, en vraie mère qu'elle était. Grétry les berça lui-même comme trois songes d'amour. Ce ne furent que des songes, hélas!

Cependant, si l'homme avait toutes les joies du mariage et de la famille, le musicien avait toutes les joies plus bruyantes de l'orgueil; on le chantait dans les quatre parties chantantes de l'Europe. C'était l'homme à la mode dans tout Paris, même à la cour, où il trouva un parrain et une marraine pour sa troisième fille. La reine aimait beaucoup la figure de Grétry, qui, selon Vernet, était le portrait fidèle de Pergolèse.

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Ce fut vers ce temps qu'il rencontra Jean-Jacques Rousseau, qui était pour lui le plus grand homme de France et de Navarre. A une représentation de la Fausse Magie, il entendit ces mots à deux pas de lui: Monsieur Rousseau, voilà Grétry que vous nous demandiez tout à l'heure. Grétry s'élance vers Rousseau. - Que je suis aise de vous voir! lui dit le philosophe; je croyais mon cœur mort, votre musique l'a retrouvé vivant. Je veux vous connaître, ou, pour mieux dire, je vous connais déjà par vos opéras; je veux être votre ami. Êtes-vous marié? — Oui. —Une femme d'esprit? Non. Je m'en doutais. -C'est la fille d'un peintre, elle est simple comme la nature. — Je m'en doutais. J'aime les artistes; ils sont enfans de la nature. Je veux voir votre femme. Jean-Jacques pressa plusieurs fois la main à Gré

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try. Ils sortirent ensemble; en passant par la rue Française, Rousseau voulut franchir un amas de grès; Grétry lui prit le bras. - Prenez garde, monsieur Rousseau. Le philosophe, irrité, retira brusquement son bras. Laissez-moi me servir de mes forces. Là-dessus il prit son chemin sans s'inquiéter de Grétry, et Grétry ne le revit jamais. Pour un philosophe, c'était s'irriter un peu vite.

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Grétry donc était heureux, heureux par sa femme, par ses enfans, par sa vieille mère, qui était venue sanctifier sa maison par sa douce et vénérable figure; heureux par la fortune, heureux par la renommée. Les années passaient vite; il fut un jour tout étonné d'apprendre que sa fille Jenny avait quinze ans. Hélas! un an après, la pauvre Jenny n'était plus dans la famille, ni le bonheur non plus.

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Mais pour cette triste histoire, retournons dans le passé. Grétry, durant son séjour à Rome, au printemps de sa vie, aimait à poursuivre l'inspiration religieuse dans le jardin d'un couvent presque désert; il entrevit un jour au pavillon un vieux religieux de vénérable figure qui séparait des graines d'un air méditatif tout en les observant avec le microscope. Le musicien distrait s'approche en silence. Aimez-vous les fleurs? lui demanda le religieux. - Beaucoup. Mais à votre âge on ne cultive encore que les fleurs de la vie; la culture des fleurs de la terre n'est aimable que pour l'homme qui a rempli sa tâche. Alors c'est presque cultiver ses souvenirs : les fleurs rappellent la naissance, le pays natal, le jardin de la famille, quoi encore? Vous le savez mieux que moi, qui ai mis en oubli toutes les joies profanes! -Je ne vois pas bien, mon père, reprit Grétry, pourquoi vous séparez ces graines, qui me semblent toutes pareilles. - Voyez à travers ce microscope, voyez ce point noir sur celles que je mets de côté... Mais je veux pousser plus loin la leçon d'horticulture. Il prit un pot de grès, il fit six trous, planta trois graines des meilleures, et trois graines mouchetées. Souvenez-vous bien que les mauvaises sont du côté de la brèche; quand vous viendrez vous promener, n'oubliez pas de voir les tiges à mesure qu'elles pousseront. Grétry trouvait un charme mélancolique à revenir dans le jardin du couvent; à chaque promenade il jetait un regard sur le vieux pot; d'abord les six tiges s'élancèrent toutes aussi verdoyantes; bientôt les graines mouchetées prirent le dessus, à sa grande surprise; déjà il accusait le bon père d'avoir perdu la tête; mais quelle fut ensuite sa tristesse, quand il vit peu à peu ses trois tiges aimées se faner dans leur printemps! A chaque soleil couchant une feuille penchait et se desséchait, tandis que les feuilles des tiges bien heureuses se nour

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