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rissaient de mieux en mieux de tout vent, de tout rayon et de toute rosée. Il allait tous les jours rêver devant ses chères tiges avec une incroyable tristesse; il vit bientôt se flétrir jusqu'à la dernière feuille. Ce jour-là, les autres tiges étaient en fleur.

Cet accident de la nature était un cruel horoscope. Trente ans plus tard le pauvre Grétry vit dans un autre climat se flétrir et tomber sous le vent amer de la mort trois autres fleurs aussi prédestinées. Il avait oublié le nom des fleurs du couvent romain, mais en mourant il disait encore le nom des autres. C'étaient ses trois filles, Jenny, Lucile, Antoinette. - Ah! s'écrie le pauvre musicien en racontant la mort de ses trois filles; j'ai violé les lois de la nature pour atteindre au génie; j'ai arrosé de mon sang le plus frivole de mes opéras, j'ai nourri ma vieille mère, et j'ai saisi la renommée en épuisant mon cœur et mon ame: la nature s'est vengée sur mes enfans. Mes pauvres filles! je les ai tuées d'avance.

Les filles de Grétry sont mortes toutes à seize ans. Dans leur vie et dans leur mort, il y a je ne sais quoi d'étrange qui frappe le rêveur et le poète. Ce feu de la destinée, cette distraction de la mort, cette vengeance de la nature apparaît ici avec toutes les séductions du roman. Voyez plutôt.

Jenny avait la pâle et douce figure d'une vierge; en la voyant, Greuze dit un jour : — Si jamais je peins la candeur, je peindrai Jenny.

– Dépêchez-vous, murmura Grétry déjà en proie aux tristes pressentimens.

Elle va donc se marier? demanda Greuze.

Grétry ne répondit pas. Mais bientôt, cherchant à s'aveugler, il reprit:-Ce sera mon bâton de vieillesse; comme Antigone, elle conduira son père au soleil sur le déclin de sa vie.

Le lendemain, Grétry surprit Jenny plus pâle et plus abattue; elle jouait du clavecin, mais doucement et lentement; elle jouait le doux air de la Rosière de Salency; le pauvre père s'imaginait entendre la musique des anges.

Une de ses amies survint: Eh bien! Jenny, tu viens ce soir au bal. - Oui, oui, au bal, répondit la pauvre Jenny en regardant le ciel. Et tout d'un coup se reprenant:- Non, je n'irai pas, ma danse est finie.

L'amie partit; Grétry prit sa fille sur son cœur: - Jenny, tu

souffres.

- C'est fini, dit-elle.

-

Elle pencha la tête et mourut sans secousses au même instant. Le pauvre Grétry lui demanda si elle dormait; elle dormait avec les anges. Lucile contrastait avec Jenny; c'était une belle fille gaie, ardente, folâtre, avec tous les caprices charmans de cette aimable nature; c'était presque le portrait du père, c'était en ontre le même cœur et le même esprit.Qui sait, disait le pauvre Grétry, si la gaieté ne la sauvera pas? Par malheur, c'était un de ces génies précoces qui dévorent leur jeunesse; à treize ans, Lucile avait imaginé un opéra qu'on jouait partout, le Mariage d'Antonio. Un journaliste, ami de Grétry, qui se trouvait un jour dans la chambre de Lucile sans qu'elle s'en doutât, tant elle était toute à sa harpe, raconte quel délire, quelle colère la transportait durant ses luttes avec l'inspiration souvent rebelle. Elle pleurait, elle chantait, elle pinçait de la harpe avec une énergie incroyable; elle ne me vit point ou ne prit pas garde à moi, car moi-même je pleurais de joie et de surprise en voyant cette petite fille transportée d'un si beau zèle et d'un si noble enthousiasme pour la musique..»

Lucile avait appris à lire la musique avant l'alphabet; elle avait été boccée: si long-temps par les airs de Grétry, qu'à l'âge où tant d'autres petites filles jouent au cerceau ou à la poupée, elle avait trouvé assez d'harmonie dans son ame pour tout un charmant opéra; c'était un prodige; sans la mort qui vint la prendre à seize ans comme sa sœur, le plus grand musicien du XVIIIe siècle serait peut-être une femme. Mais le rameau à peine reverdi cassa à l'heure où le pauvre oiseau commençait sa chanson.

Grétry maria Lucile, sur la sollicitation de ses amis. - Mariez-la, mariez-la, lui disait-on sans cesse; si l'amour devance la mort, elle est sauvée celle-la-Lucile se laissa marier avec la résignation d'un cœur pressentant que le mariage ne sera pas long. Elle se laissa marier à un de ces artistes de la pire espèce qui n'ont ni la religion de l'art, ni le feu du génie, et qui partant n'ont pas de cœur, car le cœur est le foyer du génie. La pauvre Lucile vit tout d'un coup le désert où sa famille l'exilait; elle se consola avec sa harpe et son clavecin. Mais son mari, qui avait été élevé en esclave, s'amusa cruellement, pour se venger en lâche, à lui faire subir toutes les chaînes de l'hymen. Elle serait morte comme Jenny sur le sein de son père, dans l'amour de la famille, après avoir chanté son air d'adieu à la terre. Mais, grace à ce barbare, elle mourut en face de lui, c'est-àdire toute seule. A l'heure de la mort :- Apportez-moi ma harpe, lui dit-elle en se soulevant un peu.

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Le médecin l'a défendu, dit ce sauvage.

Elle jeta un regard amer et encore suppliant: - Puisque je vais mourir, dit-elle.

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Elle retomba sur l'oreiller: Mon pauvre père, murmura-t-elle, je voulais te dire adieu à ma façon; mais ici je ne suis pas libre, si ce n'est de mourir.

Tout d'un coup, c'est la garde-malade qui a rapporté cette scène, Lucile tendit les bras dans le vide, appela Jenny d'une voix brisée, et s'endormit comme elle pour jamais.

Antoinette avait seize ans, elle était belle et souriante comme l'aurore; elle devait mourir comme les autres. Grétry priait et pleurait en la voyant pâlir, mais la mort ne s'arrête pas pour si peu : la cruelle qu'elle est se bouche les oreilles, on a beau la prier! Grétry espérait pourtant Dieu, disait-il, sera touché de mes larmes trois fois amères. Il abandonna à peu près la musique, du moins la science de la musique, pour avoir plus de temps à consacrer à sa chère Antoinette. I alla au-devant de toutes ses fantaisies, robes et parures, livres et promenades; enfin, tous les plaisirs de ce monde, elle les connut à son gré. A chaque hochet nouveau, elle souriait de ce divin sourire qui semble fait pour le ciel. Grétry parvint à s'abuser; mais un jour, elle lui révéla tout son malheur par ces mots, surpris par hasard : «Ma marraine est morte sur l'échafaud, c'est une marraine de mauvais augure; Jenny est morte à seize ans, Lucile est morte à seize ans, et voilà que j'ai seize ans, moi. » La marraine d'Antoinette, c'était la reine Marie-Antoinette.

Un autre jour, à la fenêtre, Antoinette consultait une marguerite. En la voyant, cette fleur à la main, Grétry s'imagina que la pauvre fille se laissait aller à un rêve d'amour. C'était le rêve de la mort. Il entendit bientôt Antoinette qui murmurait: Je mourrai ce printemps, cet été, cet automne, cet hiver... Elle était à la dernière feuille. -Tant pis, dit-elle, j'aimerais mieux l'automne.

-Que dis-tu? mon cher ange! s'écria Grétry en l'appuyant sur

son cœur.

-Rien, rien; je jouais avec la mort. Pourquoi ne laisses-tu pas jouer les enfans?

Grétry pensa qu'un voyage dans le midi serait une distraction salutaire; il emmena sa fille à Lyon, où elle avait des amies. Durant quelque temps, elle redevint gaie et insouciante; Grétry se remit au travail, il acheva Guillaume Tell. Il allait tous les matins attendre l'inspiration dans la chambre de sa fille, qui lui dit un jour à son

réveil Ta musique a toujours l'odeur du poème, celle-ci sentira le

serpolet.

Vers l'automne, elle reperdit sa gaieté naturelle; Grétry prit sa femme à part: « Tu vois ta fille, » lui dit-il. A ce seul mot, un froid glacial saisit le père et la mère, ils répandirent un torrent de larmes. Le même jour, ils songèrent à revenir à Paris. « Nous retournons donc à Paris? demanda Antoinette; c'est bien, j'y rejoindrai ceux que j'aime.» Elle voulait parler de ses sœurs. Arrivée à Paris, la pauvre prédestinée cacha avec soin tous les ravages de la mort; son cœur était triste, mais sa bouche souriait; elle voulut jusqu'à la fin abuser son père. Un jour qu'il pleurait à la dérobée, elle lui dit d'un air de gaieté Tu sais que je vais au bal demain, mais j'y veux être belle par ma parure. Il me faut un collier de perles, je l'attends demain à mon réveil.

Elle alla au bal. Comme elle partait avec sa mère, un musicien plus célèbre alors que Grétry, Rouget Delisle, qui se trouvait dans le salon, dit avec entraînement :-Ah! Grétry, que vous êtes heureux! Quelle charmante fille! quelle douceur et quelle grace!

-Oui, lui dit Grétry à l'oreille; elle est belle, plus aimable encore, elle va au bal, mais dans quelques semaines nous la conduirons ensemble au cimetière.

-Quelle idée affreuse! Vous perdez la tête.

- Que ne puis-je perdre le cœur! J'avais trois filles, c'est la seule qui me reste; mais je puis déjà la pleurer.

Peu de jours après ce bal, elle s'alita et tomba dans un triste et charmant délire : elle avait retrouvé ses sœurs en ce monde, elle se promenait avec elles, les mains enlacées; elle valsait dans le même salon, elle dansait au même quadrille, elle les conduisait au spectacle tout en leur racontant ses amours imaginaires. Quel tableau pour Grétry! « Elle eut, dit-il dans ses mémoires, quelques instans de sérénité avant de mourir. Elle prit ma main, celle de sa mère, et, avec un doux sourire :- Je vois bien, murmura-t-elle, qu'il faut prendre son parti: je ne crains pas la mort; mais vous deux, qu'allez-vous devenir? Elle s'était soulevée sur son oreiller en nous parlant ainsi pour la dernière fois; elle se coucha, ferma ses beaux yeux, et alla rejoindre ses sœurs. »

Grétry est très éloquent dans sa douleur; il y a, dans ce triste chapitre de ses mémoires, un cri parti de son cœur, qui vient déchirer le nôtre. «O mes amis! s'écrie-t-il en jetant la plume, une larme, une larme sur la tombe chérie de mes trois charmantes fleurs prédestinées à la mort, comme celles du bon moine italien. »

Pour mieux cultiver ses tristes souvenirs, le pauvre musicien jouait chaque jour au clavecin les vieux airs religieux qu'il entendait autrefois à Rome, tout en se promenant dans le jardin du couvent.

Mme Grétry reprit ses pinceaux, long-temps délaissés; elle passa tout son temps à rappeler les nobles et douces figures de ses trois filles. La révolution avait renversé la fortune de Grétry, Mme Grétry peignit bientôt pour le premier venu. Après la première tourmente, on chanta de plus belle la musique de Grétry; il laissa faire la fortune, qui lui rendit peu à peu ce qu'il avait perdu. Mais à quoi bon la fortune, quand le cœur est dévasté? Jusque-là cependant il n'avait pas bu le fond de la coupe; l'heure en était venue; il vit encore mourir sa chère Jeannette et sa vieille mère. Cette fois il était seul; il se souvint, dans sa douleur de plus en plus profonde, du vieil ermite du mont Millini. Pour vivre seul, il faut se faire ermite, dit-il. Mais où aller? Il y a, non loin de Paris, une jolie Thébaïde qu'un grand génie a illustrée par sa gloire et son malheur; cette Thébaïde s'appelle l'Ermitage. Grétry ira se réfugier à l'Ermitage; c'est là qu'il évoquera dans la nuit silencieuse toutes les ombres aimées de sa vie, c'est là qu'il attendra la mort avec une sombre volupté.

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A l'Ermitage, Grétry trouva le rosier de Jean-Jacques Je l'ai planté, je l'ai vu naitre; il trouva une nature pleine de force et de luxe, qui le ranima peu à peu à la vie. Il abandonņa la musique pour la philosophie. « Je suis dans le sanctuaire de la philosophie; JeanJacques a laissé ici le lit où il rêvait au Contrat social, la table qui était l'autel du génie, la lampe de cristal qui l'éclairait le soir dans son jardin quand il écrivait à Julie; je suis le sacristain de ces reliques précieuses.» Grétry trouva en outre un ami dans sa solitude, un vieux meunier du voisinage, dont le jargon rustique et la naïveté picarde charmaient le musicien fatigué du monde. J'oubliais de vous dire que Grétry n'avait pas perdu tous ses enfans. « Le destin m'a privé de mes trois filles, mais la mort de mon frère vient de me rendre sept enfans. » Ces sept enfans, Grétry les protégea de son nom et de sa fortune; par malheur la reconnaissance inspira à un de ses héritiers un poème épique.

Il mourut en 1813, en automne, avec les fleurs de son jardin; il mourut laissant des bienfaits et des chefs-d'œuvre, après avoir enchanté la France durant un demi-siècle. Demandez à nos aïeules avec quel charme, quel doux sourire et quelle gaieté de cœur, elles l'ont écouté!

ARSENE HOUSSAYE.

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