Page images
PDF
EPUB
[ocr errors]

tagé entre des projets d'invasion et des projets de défense ; il prodigue d'inutiles retranchemens ; il hérisse les côtes de forteresses ; il établit et déplace sans cesse ses batteries; il cherche s'il ne pourrait

pas

arrêter ou détourner le cours des fleuves. » Il projette des inondations sur ses propres campagnes. L'indolence des villes est dans ses camps; la turbulence des camps est dans ses villes.

L'Irlande, les Indes, les rivages mêmes de l'Angleterre sont un objet perpétuel et indéterminé d'inquiétudes. Tout ce qui appartient à l'Angleterre est incessamment menacé par quinze cents bâtimens qui composent notre flottille ; aujourd'hui par soixante vaisseaux de ligne, et par une armée valeureuse que les premiers généraux de l'univers cominandent. La plus effrayante de toutes les menaces ne serait-elle pas celle de la patience facile, qui nous ferait persister pendant dix ans dans cet état d'arrêt et d'attente qui laisse à nos hostilités l'intelligence et le choix des lieux , du temps et des moyens de nuire ?

» Ces considérations et ce contraste eussent dû, ce me semble , inspirer au gouvernement anglais la sage résolution de faire les premières démarches pour prévenir les hostilités : il ne l'a point fait. Il a laissé à l'empereur tout l'avantage de cette initiative honorable. Toutefois il a répondu aux propositions qui lui ont été faites ; et si on compare sa réponse aux déclamations si honteusement célèbres de lord Grenville en l'an 8, j'aime à le dire , elle n'est pas dépourvue de modération et de sagesse. Je vais avoir l'honneur de vous en faire la lecture.

Lettre de lord Mulgrave à S. Exc. M. de Talleyrand, ministre des

relations extérieures.

[ocr errors]

« Sa Majesté a reçu la lettre qui lui a été adressée par le » chef du gouvernement français, datée du deuxième jour de ce mois.

Il n'y a aucun objet que Sa Majesté ait plus à ceur que de » saisir la première occasion de procurer de nouveau à ses

sujels les avantages d'une paix fondée sur des bases qui ne » soient pas incompatibles avec la sûreté permanente et les » intérêts essentiels de ses états. Sa Majesté est persuadée que » ce but ne peut être atteint que par des arrangeinens qui puis» sent en même temps pourvoir à la sûreté et à la tranquillité » à venir de l'Europe, et prévenir le renouvellement des dan5o gers et des malheurs dans lesquels elle s'est trouvée enve» loppée. Conforınénient à ce sentiment, Sa Majesté sent qu'il » lui est impossible de répondre plus particulièrement à l'ou» verture qui lui a été faite , jusqu'à ce qu'elle ait eu le temps de cominuniquer avec les puissances du continent avec les » quelles elle se trouve engagée par des liaisons et des rapports

confidentiels, et particulièrement avec l'empereur de Russie, qui a donné les preuves les plus fortes de la sagesse et de

l'élévation des sentimens dont il est animé, et du vif intérêt » qu'il prend à la sûreté et à l'indépendance de l'Europe.

Downing-Street, 14 janvier 1805. Signé Mulgrave. »

Le caractère qui domine dans cette réponse est vague et sans détermination. Une seule idée se montre avec quelque précision , celle du recours à des puissances étrangères ; et cette idée n'est point pacifique : une intervention superflue ne doit point être réclamée, si on n'a pas l'envie d'embarrasser les discussions et de les rendre interminables. Le résultat ordinaire de toutes les négociations compliquées est d'aigrir les esprits , de lasser les bonnes intentions, et de rejeter les états dans une guerre devenue plus ardente par le dépit d'une tentative de rapprochement sans succes.

Cependant, dans une question qui tient à une multitude d'intérêis et de passions qui sont loin d'avoir jamais été en harınonie, il ne faut pas s'arrêter à un seul indice.

» Le temps nous dévoilera bientôt le secret des résolutions du gouvernement d'Angleterre. Si ces résolutions sont justes et modérées, nous verrons finir les calamités de la

guerre;

si au contraire, cette premiere apparence de rapprochement n'était qu'une lueur trompeuse , destinée seulement à servir des spéculations de crédit, à faciliter un emprunt, des rentrées d'argent, des achats et des entreprises, alors nous saurions sans incertitude à quel point les dispositions de l'ennemi sont implacables et obstinées, et nous n'aurions plus qu'à rejeter loin de nous des espérances d'un attrait dangereux, et à nous confier sans réserve en la bonté de notre cause, à la justice de la Providence et au génie de l'empereur.

» En attendant que de nouvelles lumières nous éclairent sur l'obscurité de la situation des affaires, S. M. l'empereur a pensé que la révélation imparfaite que S. M. le roi d'Angleterre a jugé à propos de faire des premières démarches de la France exigeait de sa part une exposition complète de ce qu'elle a voulu, de ce qu'elle a fait, et de la réponse du gouvernement. anglais.

* En même tentps elle me charge d'annoncer qu'elle tre sa vera toujours une satisfaction réelle et chère à son cœur de faire connaître au Sénat et à son peuple , par des communications franches, entières, et jamais douteuses, tout ce qui tiendra aux grands intérêts de sa prospérité et de sa gloire , toutes

lu

les fois que cette cominucication sera compatible avec les principes de la politique et avec les règles de la prudence.

[ocr errors]

RAPPORT fait au Sénat (sur la communication ci

dessus ) par M. François ( de Neufchâteau ). Séance du 18 pluviose an 13. (7 février 1805.)

Messieurs, dans votre séance extraordinaire du 15 de ce mois Sa Majesté l'empereur vous a fait présenter, par sota ministre des relations extérieures, un rapport d'un haut intérêt. Vous l'avez écouté avec l'attention profonde qu'exigeait du Sénat une communication si importante et si auguste. Une commission de cinq membres (1) nommés au scrutin a été chargée de présenter au Sénat un projet d'adresse pour exprimer å Sa Majesté impériale les sentimens de gratitude , de respect et d'amour qu'a redoublés dans le Sénat ce nouveau témoignage de sa confiance. C'est sur ce grand objet que je viens vous entretenir au nom de la commission dont j'ai l'honneur d'être l'organe.

» Le résultat de l'examen ne pouvait pas être douteux : personne en France n'a

pu

lire sans une émotion profonde la lettre

que S. M. l'empereur a adressée le 12 nivose dernier au roi de la Grande-Bretagne.

» La politique tortueuse marche dans les ténèbres; elle obligé l'empereur de révéler au monde un secret qui honore tout à la fois son caractère et son gouvernement.

» Peut-être , en éludant des offres si loyales, le cabinet de Londres ne s'est-il pas douté de l'avantage immense qu'il allait nous donner sur lui. Du moins S. M. I. a prouvé qu'elle ne craint

pas la lumière ; et comme elle n'est point capable de combattre dans l'ombre , elle est digne en effet de négocier au grand jour.

» Une première idée nous est venue à ce sujet. Si c'eût été le roi de la Grande-Bretagne qui eût provoqué l'empereur afin de recourir aux voies de la négociation , peut-être sa démarche eût-elle été sujette à être mal interprétée ; car il a été l'aggresseur : le public, trop souvent complice de la mauvaise honte, accuse de faiblesse celuy qui revient sur ses pas. Cependant

tres circonstances pouvaient faire prévoir un autre résultat. » qvait dit qu'on ne pouvait traiter en sûreté avec la Répu

a

(1) Les sénateurs Barthélemy, Cacault, Hédouville, Pérignon , et le rapporteur, président du Sénat.

blique. A raisonner ainsi on pouvait donc sans crainte se rapprocher de nous quand nous vivons nous-mêmes avec plus de sécurité sous un pouvoir héréditaire. On pouvait être sûr que S. M. I. se serait empressée d'écouter des principes de modération, et qu'elle n'aurait eu d'autre regret à cet égard que d'avoir été prévenue: surtout elle n'eût pas voulu que l'on fit en son nom, à une lettre franche et si bien motivée , une réponse vague, équivoque, évasive. A l'offre d'un traité direct elle n'eût jamais répliqué par un appel à des puissances qui doivent y être étrangères ; mais nous n'avons point à partir de cette supposition. La pensée de la paix n'a pu éclore dans l'esprit des conseils du roi d'Angleterre. Quand ils en auraient eu l'idée, ils n'auraient pas cru inspirer assez de confiance pour paraître de bonne foi. Infracteurs du traité d'Amiens , ils n'auraient

pas osé en proposer un autre. Voilà ce qui relève encore le prix de cette lettre à jamais mémorable écrite par S. M.; c'est qu'il est impossible aux esprits les plus prévenus de ne la croire

pas

sincere. » D'ailleurs tout en est remarquable : il n'en est pas jusqu'à la date qui n'ait dû faire naître une réflexion frappante. C'était le 2 janvier que S. M. I. préférait au droit du plus fort la puissance de la raison et les temperamens d'une mutuelle équité pour régler la transaction entre l'Angleterre et la France. C'était donc au milieu des hommages touchans de la nouvelle année;

c'était bien peu de jours après les fêtes solennelles du sacre et du couronnement de S. M. ; c'était après qu'au champ de Mars avait défilé sous ses yeux cette armée formidable qui lui répond de la victoire ; c'était alors, messieurs, que son humanité sublime a conçu cette grande idée en faveur de deux peuples , dont l'un s'est reposé sur elle du soin de son bonheur, et dont l'autre , quoique ennemi, ne peut être insensible à la démarche spontanée qu'elle faisait pour son repos. Quelle conception vraiment royale et magnanime d'oublier toutes ses injures, de fouler à ses pieds tant de justes ressentimens, et d'inmoler tout ainour-propre , afin de consacrer par une paix universelle l'époque fortunée de son avénement au trône impérial ! Quel beau présent à faire à l'univers entier que ce noble projet de réconcilier deux peuples dont les querelles le tourmentent, et pour qui toutefois, comme le dit si bien S. M. elle-même , l'univers doit être assez grand ! S. M. a bien lu dans le coeur des Français. Nous ne saurions douter que sa démarche ne réveille une estime cachée dans le coeur des Anglais. Oui, malgré les antipathies qu'on veut rendre nationales, les individus qui composent la famille du genre humain ont les mêmes affections ; le même sentiment jugera cette lettre à Paris, à Madrid, à Londres ; et partout où seront des hommes susceptibles de s'attendrir sur les malheurs de leurs semblables, on doit apprécier la résolution d'un prince qui a voulu mettre sa gloire à faire cesser ces malheurs , ces saccagemens, ces pilJages, ces incendies, ces catastrophes, ce vaste enchaînement d'atrocités et de désastres , suites inévitables du fléau de la guerre.

» On a vu des héros sensibles gémir sur leurs propres trophées ; mais tout en pleurant leurs succès ils n'en continuaient pas moins leur sanglante carrière. Napoléon est le premier qu'une pitié profonde pour les malheurs publics ait engagé à s'arrêter sur le chemin de la victoire. Qu'il est digne , mess eurs, de commander aux hommes celui qui porle un coeur humain! celui qui sent si vivement que , de tous les fléaux qui peuvent désoler ce globe, la guerre est le fléau que les peuples redoutent et détestent le plus ? Comment leurs conducteurs peuvent-ils l'oublier? Quand le ciel commande la paix , quand les nations la désirent, par quelle impiété envers Dieu et les hommes peut-on vouloir la guerre? La paix est le devoir des rois, puisqu'elle est le besoin du monde.

Que dis-je, messieurs ! cette paix est bien plus nécessaire encore aux bords de la Tamise qu'à tout le reste de l'Europe. La nation anglaise , si active et si éclairée, qui soumet tout à ses calculs, ne sait-elle donc plus calculer ses vrais intérêts ? Si elle veut compter pour le présent et l'avenir , que peut donc lui valoir la prolongation du fléau de la guerre ? Que peut-elle gagner à ces calamités qui menacent de l'engloutir, qui n'ont de chances que contre elle , qui peuvent l'entraîner vers sa destruction, tandis qu'elles ne peuvent effleurer la solidité de notre immense territoire ? Jamais la France ne s'est vue dans une situation plus tranquille et plus redoutable ; jamais elle n'eut moins à craindre des hasards de la guerre ; et lorsque c'est la France qui pourtant propose la paix, on se demande avec surprise quelle est la raison puissante qui porte l'Angleterre à ne pas l'accepter d'abord.

» Une chose est à observer; c'est que dans la réponse à la lettre de l'empereur le cabinet de Londres n'allegue rien qui ait rapport à la nation britannique. La guerre n'a pour les Anglais aucun motif qui leur soit propre. A en croire le lord Mulgrave, leur objet est de maintenir la liberté du continent. Eh!

qui donc les en a chargés ? Si cette liberté pouvait être en péril, comment serait-elle affranchie en se mettant sous la lutelle d'un gouvernement insulaire? L'indépendance de la terre serait-elle bien protégée par ceux qui veulent établir la servitude de la mer? N'est-ce pas insulter l'Europe de lui don

« PreviousContinue »