Page images
PDF
EPUB

solennelle circonstance , il lui convenait arant tout de faire un libre et digne usage de sa puissance.

» Tout n'est pas incertain dans l'avenir; les âmes fories et les esprits élevés savent y distinguer ce qui est du domaine de leur prudence et ce qui appartient au grand arbitre des événemens. Votre Majesté prévoit avec certitude l'événement futur de l'affranchissement de Malte, et de l'indépendance légitime de la république Ionienne. Elle ne veut pas mettre un prix à la séparation des couronnes d'Italie et de France, et c'est

pour cela même qu'elle en détermine l'époque, pour ne pas s'exposer un jour à s'entendre proposer l'alternative offensante de la séparation des couronnes ou de la guerre ; car alors le soin de sa dignité lui imposerait de faire prévaloir la voix de l'honneur sur le væu même de l'humanité.

» La générosité est un sentiment qui dans les âmes élevées s'associe toujours à une sorte de délicatesse jalouse. Renoncer à une couronne,

dissoudre soi-même ces liens de dépendance et de fidélité, d'autant plus flatteurs qu'ils sont un résultat légitime et comme un monument consacré d'une grande gloire , acquise par des efforts heureux de courage et de génie, abdiquer enfin le suprême pouvoir est une détermination assez grande pour qu'on ait le droit de vouloir que rien n'altère la satisfaction noble et pure de l'avoir prise par la simple et libre impulsion d'une disposition magnanime et modérée.

» Et la France , sur qui doit rejaillir l'éclat d'une telle mođération, ne peut que sentir avec orgueil et reconnaissance toute la grandeur de la position à laquelle Votre Majesté l'élève. Cette noble détermination l'honore et l'agrandit autant et plus que la plus brillante conquête : elle peut se dire, et dire à l'univers , qu’ainsi que l'Océan elle a vu poser les bornes de sa puissance et les limites de l'ascendant de son souverain dans ses propres lois , dans la mesure de ses droits, dans la règle de ses intérêts , et non pas dans de vaines digues qui pourraient être élevées par les prétentions de la jalousie, de la susceptibilité et de la haine.

» L'avenir, le passé sont pour la malveillance un iexte inépuisable de mensonges : elle calomnie par de vains présages; elle calomnie

par de vaines comparaisons. N'a-t-elle pas souveut affecté d'abuser de l'éclat des victoires de Votre Majesté en exagérant leurs résultats ? N'a-t-elle pas cherché à répandre l'alarme en rappelant la gloire , le nom et la destinée d'Alexandre et de Charlemagne ? Frivoles et trompeuses analogies ! Charlemagne n'a eu ni successeurs ni voisins : son empire ne lui a pas survécu; il fut partagé, et il devait l'être. Charlemagne a été conquérant, et non pas fondateur. Les fondateurs gourernent pendant leur vie , et ensuite pendant des siecles. Charlemagne vivait à une époque où l'esprit humain, affaibli par l'ignorance, ne pouvait se porter sur l'avenir.

» Alexandre , en reculant sans cesse les limites de ses conquêtes , ne fit que se préparer des funérailles sanglantes ; la grande , l'héroïque pensée de succession n'entra jamais dans son esprit.

Charlemagne, Alexandre léguèrent leur empire à l'anarchie.

» Coinme ces grands hommes, nous avons vu Votre Majesté porter avec rapidité ses armes en Europe et en Asie; son activité , comme la leur, a su embrasser en peu de temps la plus vaste étendue, et franchir les plus grandes distances. Mais dans ses plus glorieuses expéditions et dans ses plus hardics entreprises a-t-elle été entraînée par une passion vague et indéfinie de dominer et d'envahir ? Non, sans doute, et l'histoire l'a déjà inscrit dans ses fastes dès le début de sa noble carrière. Votre Majesté voulut rappeler la France à des idées d'ordre , et l'Europe à des idées de paix. Elle vit avec horreur une guerre qui menaçait de ramener la barbarie, et avec effroi une révolution qui couvrait la France de deuil, de destruction et de débris, et elle crut que la Providence l'avait suscitée pour mettre un terme à ces deux grandes calamités. En Italie elle a vaincu

pour réconcilier l'Allemagne avec la France : elle est allée vaincre en Asie pour attendre le temps où elle pourrait en revenir triomphante , et à son retour réconcilier la France avec elle-même. Telles ont été les vues , telle a été la noble ambitiou de Votre Majesté.

» Et, agissant toujours d'après l'impulsion d'un caractère incapable de se démentir , aujourd'hui , en organisant un état nouveau , Votre Majesté est occupée du désir de manifester encore à tous les peuples ses principes de stabilité , de conservation et de justice ; et en même temps elle donne à la paix future un gage généreux de ses invariables dispositions.

» J'ose l'assurer à Votre Majesté, quelque effort que l'on puisse faire pour égarer l'opinion, cet irrésistible penchant qui entraîne tous les esprits vers la gloire des nobles actions, qui attache tous les cours par l'enthousiasme qu'inspirent les grands sacrifices , triomphera de toutes les mécréances. La France , l'Italie vous chérissent comme fondateur de leurs lois, et comme défenseur de leurs droits et de leur puissance ;

l'Europe révère en vous le conservateur de ses intérêts ; et, pourquoi craindrais-je de le dire! un teinps viendra où l’Angleterre même , vaincue par l'ascendant de votre modération , abjurera ses haines , et, à l'exemple de tous les peuples com

et

temporains , ne manifestera plus envers vous que le sentiment de l'estime, de l'admiration et de la reconnaissance, qu'en secret même aujourd'hui les hommes justes et éclairés de cette nation ne refusent pas à Votre Majesté.

» Le Sénat va entendre avec reconnaissance la communication des actes constitutionnels qui ont fondé le royaume d'Italie, »

(M. Marescalchi fait lecture du stai ut constitutionnel délibéré le 17 mars par la Consulte d'état, et portant « lo que Napoléon est roi » d'Italie ; 20 que la couronne est héréditaire dans sa descendance » directe et légitime, soit naturelle, soit adoptive, de mâle en » mâle, à l'exclusion perpétuelle des femmes, etc.; 3° qu'au » moment où les armées étrangères auront évacué l'état de Naples, » les îles Ioniennes et l'ile de Malte, l'empereur Napoléon trans» mettra la couronne à un de ses enfans mâles légitimes, soit naturel, » soit adoptif; 4° qu'à dater de cette époque la couronne d'Italic » ne pourra plus être réunie à la couronne de France sur la même » tête, etc., etc. » Sont ensuite appelés au serment d'obéissance aux constitutions et de fidélité au roi, qu'ils prêtent devant Sa Majesté, le vice-président, les membres de la Consulte et les députés de la république italienne , etc. Le serment prêté, l'empereur et roi prend la parole.)

Discours de l'empereur et roi.

Sénateurs, nous avons voulu dans cette circonstance nous rendre au milieu de vous pour vous faire connaître , sur un des objets les plus importans de l'Etat, notre pensée tout entière.

· La force et la puissance de l'Empire français sont surpassées par la modération qui préside à toutes nos transactions politiques.

» Nous avons conquis la Hollande , les trois parts de l'Allemagne , la Suisse , l'Italie tout entière : nous avons été modérés au milieu de la plus grande prospérité. De tant de provinces , nous n'avons gardé que ce qui était nécessaire pour nous maintenir au même point de considération et de puissance ou a toujours été la France. Le partage de la Pologne , les provinces soustraites à la Turquie, la conquête des Indes et de presque toutes les colonies avaient rompu à notre détriinent l'équilibre général.

» Tout ce que nous avons jugé inutile pour le rétablir nous l'avons rendu, et par là nous avons agi conformément al principe qui nous a constamment dirigé, de ne janais prendre

les armes pour de vains projets de grandeur, ni par l'appat des conquêtes.

» L'Allemagne a été évacuée; ses provinces ont été restituées aux descendans de tant d'illustres maisons qui étaient perdues pour toujours si nous ne leur eussions accordé une généreuse protection. Nous les avons relevées et raffermies, et les princes d'Allemagne ont aujourd'hui plus d'éclat et de splendeur que n'en ont jamais eu leurs ancêtres.

» L'Autriche elle-même , après deux guerres malheureuses , a obtenu l'état de Venise. Dans tous les temps elle eût échangé de gré à gré Venise contre les provinces qu'elle a perdues.

* A peine conquise, la Hollande a été déclarée indépendante. Sa réunion à notre Empire eût été le complément de notre système commercial, puisque les plus grandes rivières de la moitié de notre territoire débouchent en Hollande; cependant la Hollande est indépendante , et ses douanes , son commerce et son administration se régissent au gré de son gouvernement.

» La Suisse était occupée par nos armées ; nous l'avions défendue contre les forces combinées de l'Europe. Sa réunion eût complété notre frontière militaire ; toutefois la Suisse se gouverne par l'acte de médiation, au gré de ses dix-neuf cantons, indépendante et libre.

» La réunion du territoire de la république italienne à l’Empire français eût été utile au développement de notre agriculture ; cependant, après la seconde conquête , nous avons à Lyon confirmé son indépendance. Nous faisons plus aujourd'hui ; nous proclamons le principe de la séparation des couronnes de France et d'Italie, en assignant pour l'époque de cette séparation l'instant où elle devient possible et sans danger pour nos peuples d'Italie.

· Nous avons acceplé et nous placerons sur notre tête cette couronne de fer des anciens Lombards, pour la retremper, pour la raffermir, et pour qu'elle ne soit point brisée au milieu des tempêtes qui la menaceront tant que la Méditerranée ne sera pas rentrée dans son état habituel.

» Mais nous n'hésitons pas à déclarer que nous transmettrons cette couronne à un de nos enfans légitimes, soit naturel, soit adoptif, le jour où nous serons sans alarme sur l'indépendance, que nous avons garantie, des autres états de la Méditerranée.

» Le génie du mal cherchera en vain des prétextes pour remettre le continent en guerre : ce qui a été réuni á notre Empire par les lois constitutionnelles de l'État y restera réani; aucune nouvelle province n'y sera incorporée ; mais les lois de la république Batave, l'acte de médiation des dix-neuf cantons suisses , et ce premier statut du royaume d'Italie , seront constamment sous la protection de notre couronne, et nous ne souffrirons jamais qu'il y soit porté atteinte.

» Dans toutes les circonstances et dans toutes les transactions nous montrerons la même modération, et nous espérons que notre peuple n'aura plus besoin de déployer ce courage et cette énergie qu'il a toujours montrés pour défendre ses légitimes droits. »

RAPPORT sur les communications données au Sénat

dans la séance impériale du 27 ventose an 13; fait par M. Lacépède, le 2 germinal suivant. (23 mars 1805.)

Sénateurs , vous avez renvoyé à votre commission spéciale (1) les actes et le rapport dont vous aviez entendu la lecture dans la séance mémorable ou S. M. imperiale et royale a bien voulu venir parmi vous pour vous faire connaitre sa pensée tout entière sur un des objets les plus importans de l'État.

» Telles sont, sénateurs, les propres expressions du discours de S. M. l'empereur et roi.

» Seules elles montreraient combien est grand et élevé l'objet dont votre commission va vous entretenir.

L'empereur vous a annoncélui-même qu'il avait accepté la couronne d'Italie. » Quel grand événement pour le monde et pour la

postérité !

Qu'il inspire de vastes pensées et de sentimens profonds!

Quel spectacle que celui du héros des Français fixant le destin de l'Italie !

» La voix de vingt peuples de cette Italie, deux fois sauvée par l'einpereur, s'est fait entendre autour de lui ; leurs représentans ont paru devant son trône ; ils ont réclamé la permanence pour leurs institutions, et la garantie de leur bonheur pour leurs descendans.

» Eclairés par l'expérience des siècles et par les heureux

[ocr errors]

(1) Composée des sénateurs Barthélemy, Cacault, Demeunier , François (de Neufchâteau) et Lacépède.

« PreviousContinue »