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l'ordre Teutonique Allkousen , ce qui la rendait maitresse d'un poste important, le poste de la Rhinau ; elle avait agrandi son territoire par une foule d'autres acquisitions ; elle en méditait de nouvelles.

» Comme moyen d'agrandissement, elle ne craignait pas d'employer des usurpations évidentes, qu'elle cherchait à voiler par des formes légales.

» C'est ainsi que, sous le prétexte d'un droit d'épave, droit auquel elle avait expressément renoncé par un traité, et dont l'exercice était incompatible avec l'exécution du recès de l'empire germanique , elle s'appropriait des possessions qu'elle feignait

de croire en deshérence et sans propriétaires légitimes , quoique le recès en eût formellement disposé pour la répartition des indemnités ; elle frustrait par là plusieurs princes de celles qu'il avait été trouvé juste de leur assigner. Sous prétexte de ce même droit d'épave , que relativement aux Suisses elle appelait droit d'incamération, elle enlevait à l'Helvétie des capitaux considérables. Elle sequestrait en Bohême les fiefs appartenans à un prince voisin, sous le prétexte de compensations dues à l'électeur de Salzbourg, et dont elle prétendait contre tout droit , se constituer seule l'arbitre. Elle insistait, avec menaces , pour conserver des recruteurs dans les provinces bavaroises, en Franconie et en Souabe , et elle y entravait de tout son pouvoir la conscription pour l'armée électorale. Abusant de prérogatives autrefois données au chef de l'empire germanique pour l'utilité commune des états qui le composent, et tombées en désuétude , elle les faisait revivre

pour

troubler l'exercice de la souveraineté des princes voisins sur les possessions qui leur étaient échues en partage , et pour les priver dans les diètes de l'accroissement d'influence qui devait résulter de ces possessions.

» Le recès de l'empire , conséquence et complément du traité de Lunéville , avait pour objet, indépendamment de la répartition des indemnités, d'établir par cette répartition même, dans le midi de l'Allemagne, un équilibre qui en assurât l'indépendance, et de prévenir les causes éventuelles de mésiatelligence et de guerre qu'un contact immédiat des territoires de la France et de l'Autriche aurait pu fréquemment faire naître. Tel était le vou des médiateurs et de l'empire germanique; c'était le veu de la justice, de la raison, d'une politique humaine et conforme aux vrais intérêts de l'Autriche ellemême.

» L'Autriche renversait donc ce que le recès avait établi si sagement, lorsque, par ses acquisitions en Souabe, elle affaiblissait la barrière qui devait la séparer de la France; lorsqu'elle

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tendait à s'interposer entre la France et les principaux états du midi de l'Allemagne, et lorsque , par un système combiné de sequestres, de prétentions, de caresses et de menaces , elle tendait sans relâche à s'assurer une influence exclusive , universelle et arbitraire sur cette partie de l'einpire germanique ; elle violait donc évidemment les traités, et chacun de ses actes devait être considéré comme une infraction de la paixi

Depuis la rupture du traité d'Amiens, l'Autriche s'était plus d'une fois montrée partiale en faveur de l'Angleterre ; elle avait reconnu par le fait ce prétendu droit de blocus que le cabinet de Saint-James a osé s'arr ger, et suivant lequel une simple déclaration de l'amirauté anglaise suffit pour mettre en interdit toutes les côtes d'un vaste empire ; elle avait souffert sans réclamer et sans se plaindre que la neutralité de son pavillon fût continuelleinent violée au détriment de la France, contre laquelle toutes les violences faites aux pavillons neutres étaient évidemment dirigées.

» Tous ces faits étaient connus de l'empereur : plusieurs exciterent sa sollicitude. C'étaient de véritables griefs ; ils auraient été de justes motifs de guerre ; mais , par amour de la paix, l'empereur s'abstint même de toute plainte , et la cour de Vienne ne reçut de lui que de nouveaux témoignages de déférence.

» Il s'était fait une loi d'éviter tout ce qui aurait pu causer à l'Autriche le plus léger ombrage.

» Lorsqu'appelé par les veux de ses peuples d'Italie il se rendit à Milan , des troupes furent rassemblées , des

camps furent formés , dans l'unique vue de mêler les pompes militaires aux solennités religieuses et politiques, et de présenter la majesté souveraine au milieu de cet appareil qui plaît aux yeux des peuples : l'empereur conviendra qu'il avait aussi quelque plaisir à voir réunis ses compagnons d'armes dans des lieux et sur les terreins mêmes consacrés par la victoire ; mais, voulant prévenir les inquiétudes de la cour de Vienne, s'il était possible qu'elle en conçût aucune , il la fit assurer de ses intentions pacifiques en déclarant que les camps qui avaient été formés seraient levés au bout de quelques jours, et cette promesse fut exactement remplie.

L'Autriche répondit par des protestations également amicales et pacifiques, et l'empereur quitta l'Italie avec la douce persuasion que la paix du continent serait maintenue.

Quel fut son étonnement lorsqu'à peine de retour en France, étant à Boulogne, håtant les préparatifs d'une expédition qu'il était enfin au moment d'effectuer, il reçut de toutes parts la nouvelle qu'un mouvement général était imprinie

à toutes les forces de la monarchie autrichienne; qu'elles se portaient à marches forcées sur l'Adige , dans le Tyrol et sur les rives de l'Inn ; qu'on rappelait les semestriers , qu'on formait des magasins, qu'on fabriquait des armes , qu'on faisait des levées de chevaux, qu'on fortifiait les gorges du Tyrol, qu'on fortifiait Venise, qu'on faisait enfin tout ce qui annonce et caractérise une guerre imminente.

» L'empereur ne put d'abord croire que l'Autriche voulût sérieusement la guerre , qu'elle voulût se commettre à de nouveaux hasards , et condamner à de nouvelles calamnités ses peuples, fatigués par tant de revers, épuisés par tant de sacrifices.

» Maître par deux fois de priver pour toujours la maison d'Autriche de la moitié de ses états héréditaires, loin de diminuer sa puissance, il l'avait accrue. S'il ne pouvait pas compter sur sa reconnaissance, il croyait pouvoir compter sur sa loyauté. Il lui avait donné la plus haute marque de confiance qu'il lui fût possible de donner en laissant dégarnies et désarmées ses frontières continentales. Il la croyait incapable d'en abuser parce qu'il l'aurait été lui-même. Il est des soupçons qui ne peuvent entrer dans les cours généreux, ni trouver place dans un esprit réfléchi.

L'empereur se plaisait à s'affermir dans ces favorables présomptions, et il ne craignait pas de manifester à quel point il désirait de les voir fondées. La cour de Vienne ne négligea rien pour en prolonger l'illusion. Elle multiplia les déclarations pacifiques ; elle protesta de son religieux attachement aux traités ; eīle autorisa son ambassadeur à faire les déclarations les plus rassurantes; elle chercha enfin , soit par des explications plausibles , soit par des dénégations formelles, à dissiper les soupçons que ses mesures pouvaient faire naître.

» Cependant les préparatifs hostiles, redoublant tous les jours d'activité et d'étendue , devenaient plus difficiles à justifier. L'empereur ordonna que M. le comte Philippe de Cobentzel, ambassadeur de la cour de Vienne, fût invité à de nouvelles conférences , et que la correspondance des agens diplomatiques et commerciaux de Sa Majesté lui fût communiquée. Quatre jours consécutifs, M. de Cobentzel se rendit chez le ministre des relations extérieures, qui mit sous ses yeux les dépêches précédemment reçues , et celles qui arrivaient successivement de tous les points de l'Allemagne et de l'Italie. Les cabinets de l'Europe trouveront dans leurs archives peu

d'exemples de communications semblables , faites dans des circonstances où le soupçon était si paturel. L'empereur ne pouvait donner une preuve plus convaincante de sa bonne foi; il ne pouvait porter plus loin la loyauté et la délicatesse. L'ambassadeur de Vienne prenait connaissance des renseignemens les plus positifs , les plus incontestables , qui de toutes parts annonçaient l'éclat prochain d'une guerre, toujours préparée et si soigneusement dissimulée.

» Que pouvait-il répondre ? Jusqu'à ce moment la paix avait été hautement professée par sa cour à Paris et à Vienne ; mais sur toutes ses frontières la guerre était enfin ouvertement organisée.

: Toutefois l'empereur ne voulut pas rejeter tout espoir de rapprochement; il se persuada que l'Autriche pouvait être entraînée par des suggestions étrangères ; il résolut de tout faire pour la ramener au sentiment de ses véritables intérêts. Il lui représenta que si elle ne voulait pas la guerre , tous ses préparatifs étaient sans objet, puisque tous ses voisins étaient en paix ; qu'elle servait alors, contre son intention et à son insu, le parti de l'Angleterre, en faisant en sa faveur une diversion non moins puissante et plus nuisible à la France que ne le serait une guerre

déclarée. » Si elle voulait la guerre , il lui en fit envisager les suites probables. Supérieur à toutes les considérations qui n'arrêtent que la faiblesse , il ne dissimula pas qu'il craignait la guerre ; non qu'après tant de combats livrés dans les trois parties de l'ancien monde, il puisse craindre des dangers bravés tant de fois et tant de fois surmontés ; mais il craignait la guerre à cause du sang qu'elle fait verser, à cause des sacrifices sans nombre qu'elle devait coûter à l'Europe ; et, par suite d'un amour peut-être excessif pour la paix , il conjura l'Autriche de cesser des préparatifs qui, dans l'état présent de l'Europe et dans la situation particulière de la France, ne pouvaient être considérés que comme une déclaration de guerre , comme le résultat d'un accord qu'elle aurait fait avec l'Angleterre.

» Bien plus, il désira que des représentations semblables fussent adressées à la cour de Vienne par tous ses voisins, qui quoique étrangers à la cause de la guerre, quelle que puisse être cette cause, devaient craindre d'en être les victimes:

» La conduite de la cour de Vienne affaiblissait chaque jour l'espérance. Loin de cesser ses préparatifs , elle les augmentait; elle effrayait par ses armemens les peuples de la Bavière et de la Souabe ; elle faisait craindre à ceux de l'Helvétie de se voir ravir le repos que l'acte de médiation leur a rendu. Tous inyoquaient la France comme leur appui , comme le garant de leurs droits.

Cependant elle dissimulait encore , et , comme un gage de ses inteutions pacifiques , elle offrait one sorte d'intervention

»

XIX.

IO

qu'il est difficile de caractériser, inais qui, à ne considerer que son objet apparent , pouvait être regardée comme oiseuse et puérile. L'empereur de Russie avait fait demander des passe. ports pour l'un de ses chambellans, qu'il était dans l'intention d'envoyer à Paris. L'empereur ignorait quelles étaient les vues du cabinet de Pétersbourg ; elles ne lui furent jamais officiellement communiquées; mais , toujours prêt à saisir tout ce qui pouvait conduire à un rapprochement, il avait accordé les passe-ports , sans délai comme sans explication. Toute l'Europe sait quel était le prix de sa déférence. L'empereur apprit ensuite par des voies indirectes, et aussi par les bruits qui s'en sont répandus en Europe, que le dessein de la cour de Russie avait été d'essayer par des pourparlers de faire goû!er à Paris un système de médiation fort étrange, d'après lequel elle aurait à la fois stipulé pour l'Angleterre , dont elle avait, disait-elle, les pleins pouvoirs (ce qui prouve jusqu'à quel point l'Angleterre était sûre d'elle), et négocié pour son propre compte ; de sorte que, médiatrice de nom, elle aurait été partie de fait, et à deux titres différens. Tel était le but de l'intervention

que la Russie avait projetée , et à laquelle elle avait elle-mêine renoncé, sans doute parce que la réflexion lui en avait fait sentir l'inconvenance. Or c'était précisément cetle même intervention

que

les bons offices de l'Autriche auraient eu pour objet de reproduire. Il n'était pas vraisemblable que la France se laissât placer dans une situation où ses ennemis réels , sous le doux nom de médiateurs , osaient se flatter de lui imposer une loi dure et outrageante; mais le cabinet de Vienne , sans espérer peut-être que ses bons offices pussent être acceptés, trouvait un grand avantage à les offrir, celui d'abuser plus longtemps la France, de lui faire perdre du temps et d'en gagner lui-même.

» Enfin , levant le masque , l'Autriche a , dans une réponse tardive, manifesté par son langage ce qu'elle avait annoncé par ses préparatifs ; aux représentations de la France, elle a répondu par des accusations. Elle s'est faite l'apologiste de l'Angleterre; et, annonçant qu'elle ouvrait ses états à deux armées russes ,

elle a avoué hautement le concert dans lequel elle est entrée avec la Russie en faveur de l’Angleterre.

» Cette réponse de la cour de Vienne , pleine à la fois d'allégations injurieuses, de menaces et d'astuce , avait dû naturellement exciter l'indignation de l'empereur; mais , à travers ces injures et ces menaces, croyant entrevoir quelques idées qui semblaient permettre d'espérer qu'un arrangement serait encore possible , l'empereur fii céder sa fierté naturelle à des considérations toutes puissantes sur son cour.

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