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de vive l'empereur ! et l'idée de célébrer si glorieusement l'anniversaire du couronnement animait encore le soldat.

» L'armée française , quoique nombreuse et belle , était moins nombreuse que l'armée ennemie, qui était forte de cent cinq mille hommes , dont quatre-vingt mille Russes et vingt-cinq mille Autrichiens. 'La moitié de cette armée est détruite ; le reste a été mis en déroule complète , et la plus grande partie a jeté ses armes.

» Cette journée coûtera des larmes de sang à St.-Pétersbourg. Puisse-t-elle y faire rejeter avec indignation l'or de l'Angleterre! et puisse ce jeune prince, que tant de vertus appelaient à être le père de ses sujets, s'arracher à l'influene de ces trente freluquets que l'Angleterre solde , et dont les impertinences obscurcissent ses intentions, lui font perdre l'amour de ses soldats , et le jettent dans les opérations les plus erronées ! La nature, en le douant de si grandes qualités , l'avait appelé à être le consolateur de l'Europe : des conseils perfides, en le rendant l'auxiliaire de l'Angleterre, le placeront dans l'histoire au rang des hommes qui, en perpétuant la guerre sur le continent,

auront consolidé la tyrannie britannique sur les mers, et fait le malheur de notre génération. Si la France ne peut arriver à la paix qu'aux conditions que l'aide-de-camp Dolgorouki a proposées à l'empereur , et que M. Novozilzof avait été chargé de porter, la Russie ne les obtiendrait pas quand même son armée serait campée sur les hauteurs de Montmartre.

» Dans une relation plus détaillée de cette bataille, l'étatmajor fera connaître ce que chaque corps, chaque officier, chaque général ont fait pour illustrer le nom français, et donner un témoignage de leur amour à leur empereur

» Le 12, à la pointe du jour, le prince Jean de Lichtenstein , commandant l'armée autrichienne, est venu trouver l'empereur à son quartier général , établi dans une grange. Il en a eu une longue audience. Cependant nous poursuivons nos succès. L'ennemi s'est retiré sur le chemin d'Austerlitz à Godding. Dans cette retraite il prête le flanc; l'armée française est déjà sur ses derrières , et le suit l'épée dans les reins.

» Jamais champ de bataille ne fut plus horrible. Du milieu de lacs immenses on entend encore les cris de milliers d'hommes qu'on ne peut secourir. Il faudra trois jours pour que tous les blessés ennemis soient évacués sur Brunn. Le coeur saigne. Puisse tant de sang versé, puisse tant de malheurs relomber enfin sur les perfides insulaires qui en sont la cause! puisse les lâches olygarques de Londres porter la peine de tani de inaux ! »

PROCLAMATION.

Austerlitz , le 12 frimaire an 14.

* Soldats, je suis content de vous! Vous avez à la journée d'Austerlitz justifié tout ce que j'attendais de votre intrépidité. Vous avez décoré vos aigles d'une immortelle gloire. Une armée de cent mille hommes, commandée par les empereurs de Russie et d'Autriche, a été en moins de quatre heures ou coupée ou dispersée; ce qui a échappé à votre fer s'est noyé dans les lacs.

Quarante drapeaux, les étendards de la garde impériale de Russie, cent vingt pièces de canon , vingt généraux , plus de trente mille prisonniers, sont le résultat de cette journée à jamais célèbre. Cette infanterie tant vantée, et en nombre supérieur, n'a

pu résister à votre choc, et désormais vous n'avez plus de rivaux à redouter. Ainsi en deux mois cette troisième coalition a été vaincue et dissoute! La paix ne peut plus être éloignée; mais, comme je l'ai promis à mon peuple, avant de repasser le Rhin je ne ferai qu'une paix qui nous donne des garanties, et assure des récoinpenses à nos alliés.

Soldats , lorsque le peuple français plaça sur ma tête la couronne impériale , je me confiai à vous pour la maintenir toujours dans ce haut éclat de gloire qui seul pouvait lui donner du prix à mes yeux; mais dans le même moment nos ennemis pensaient à la détruire et à l'avilir; et cette couronne de fer, conquise par le sang de tant de Français, ils voulaient m'obliger à la placer sur la tête de nos plus cruels ennemis : projets téméraires et insensés, que le jour même de l'anniversaire du couronnement de votre empereur vous avez anéantis et confondus! Vous leur avez appris qu'il est plus facile de nous braver et de nous menacer que

de nous vaincre. » Soldats , lorsque tout ce qui est nécessaire pour assurer le bonheur et la prospérité de notre patrie sera accompli, je vous ramenerai en France. Là vous serez l'objet de mes plus tendres sollicitudes. Mon peuple vous reverra avec joie , et il vous suffira de dire : J'étais à la bataille d'Austerlitz , pour que l'on réponde : Voilà un brave! - Signé NAPOLÉON. »

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Dans la journée du 13 Napoléon reçut à son bivouac l'empereur d'Allemagne. L'entrevue dura deux heures. 'Je vous reçois dans le seul palais que j'habite depuis deux mois, dit Napoléon à l'empereur d'Autriche en le faisant approcher du feu. Vous tirez si bien parti de cette habitation qu'elle doit vous plaire , répondit le monarque vaincu. Dans la conversation Napoléon lui reprocha sa faiblesse pour les agens du cabinet anglais , et il ajouta : - - M. et Mad. Colloreita,

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MM. Paget et Rasumowski ne font qu'um avec votre ministre Cobentzel. Voilà la vraie cause de la guerre ; et si Votre Majesté continue à se livrer à ces intrigans, elle ruinera toutes ses affaires et s'aliénera le coeur de ses sujets; elle cependant qui a tant de qualités pour étre heureuse et aimée! L'empereur d'Allemagne ne cacha point le mépris que lui inspirait la conduite de l'Angleterre : - Les Anglais , s'écria-t-il, ce sont des marchands qui mettent le feu au continent pour s'assurer le commerce du monde... Il n'y a point de doute , dans sa querelle avec l'Angleterre la France a raison. — Un armistice et les principales conditions de la paix furent convenus entre les deux monarques,

L'empereur d'Allemagne, en informant Napoléon que l'empereur de Russie voulait faire sa paix séparément, qu'il abandonnait également les affaires de l'Angleterre, et n'y prenait plus aucun intérêt , demandait qu'en attendant cette paix une trève fût aussi accordée aux restes de l'armée russc. Napoléon lui fit observer que les Russes étaient cernes , que pas un ne pourrait échapper... Cependant, reprit-il, je désire faire une chose agréable à l'empereur Alexandre ; laisserai passer l'armée russe ; j'arréterai la marche de mes colonnes. Mais Votre Majesté me promet que cette armée retournera en Russie... - C'est l'intention de l'empereur Alexandre , répliqua le monarque autrichien; et il se retira accompagné jusqu'à sa voiture par Napoléon, qui se fit présenter les princes de Lichtenstein et le général de Schwartzenberg ; c'est du prince Jean de Lichtenstein dont il faisait surtout le plus grand cas. En revenant à son bivouac Napoléon disait : Comment, lorsqu'on a des hommes d'aussi grande distinction, laisse-t-on mener ses affaires par des sots et des intrigans ! On l'entendit répéter plusieurs fois , lorsqu'on lui parlait de M. de Cobentzel : - Je ne veux rien de commun avec cet homme, qui s'est vendu à l'Angleterre pour payer ses dettes , et qui a ruiné son maître et sa nation en suivant les conseils de sa soeur et de Mad. Colloredo.

Napoléon disait encore dans son bivouac, en se rappelant ce qu'il venait de promettre à l'empereur d'Allemagne :

Cet homme me fait faire une faute , car j'aurais pu suivre ma victoire, et prendre toute l'armée russe et autrichienne; mais enfin quelques larmes de moins seront versées.

En effet, le général Savary , aide-de-camp de Napoléon, qui avait accompagné l'empereur d'Allemagne après l'entrevue pour savoir les intentions de l'enupereur Alexandre, trouva les débris de l'armée russe dans un épouvantable désordre; ainsi que Napoléon l'avait avancé, pas un homme n'aurait pu échapper. Aussitôt que l'empereur Alexandre aperçut l'aide-de-camp de Napoléon il lui cria :Dites à votre maitre que je m'en vais ; qu'il a fait hier des miracles ;

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que cette journée a accru mon ailmiration pour lui; que c'est un prédestiné du ciel ; qu'il faut à mon armée cent ans pour égaler la sienne. Mais puis-je me retirer avec súreté ? Qui , Sire, répondit le général Savary, si Votre Majesté ratifie ce que les deux empereurs de France et d'Allemagne ont arrété dans leur entrevue. El qu'est-ce? Que l'armée de Votre Majesté se retirera chez elle par les journées d'étape qui seront réglées par l'empereur, et qu'elle évacuera l'Allemagne et la Pologne autrichienne, A cette condition j'ai l'ordre de l'empereur de me rendre à nos avant-postes , qui vous ont déjà tourné, et d'y donner ses ordres pour protéger votre retraite, l'empereur voulant respecter l'ami du premier consul. Quelle garantie faut-il pour cela ? Sire, votre parole. Je vous la donne. L'empereur Alexandre s'entretint quelques momens sur la journée du 11 avec le général Savary : Vous étiez inférieurs à moi, lui dit-il, et cependant vous étiez supérieurs sur tous les points d'attaque. Sire, c'est l'art de la guerre, et le fruit de quinze ans de gloire : c'est la quarantième tataille que donne l'empereur,

- Cela est vrai; c'est un grand homme de guerre. Pour moi c'est la première fois que je vois le feu. Je n'ai jamais eu la prétention de me mesurer avec lui... Je m'en vais donc dans ma capitale. J'étuis venu au secours de l'empereur d'Allemagne : il m'a fait dire qu'il est content ; je le suis aussi. (1)

Napoléon , qui dans un autre temps avait renvoyé, tout habillés et rééquipés, six mille hommes à l'empereur Paul, voulut encore essayer de se gagner la Russie par un acte de générosité. Il appela le prince Repnin, fait prisonnier à la tête des chevaliers-gardes , dont il était le colonel , et lui dit : Je ne veux pas priver l'empereur Alexandre d'aussi braves gens; vous pouvez réunir tous les prisonniers de sa garde impériale , et retourner avec eux en Russie.

L'armistice entre les armées française et autrichienne fut conclu à Austerlitz même, le 15 frimaire , par le maréchal Berthier pour Napoléon , et le lieutenant général prince Jean de Lichtenstein pour l'empereur d'Allemagne. Ce même prince entra immédiatement en contérences pour la paix avec le ministre des relations extérieures de France, M. de Talleyrand.

Le 20 frimaire Napoléon écrivit en ces termes au cardinal archc= vêque de Paris ;

« Mon cousin , nous avons pris quarante-cinq drapeaux sur nos ennemis le jour de l'anniversaire de notre couronnement,

(1) Ces différens détails sont consignés dans le trente-unième bullefin de la grande armée.

en

de ce jour ou le Saint-Pere, ses cardinaux et tout le clergé de France firent des prières dans le sanctuaire de Notre-Dame pour la prospérité de notre règne. Nous avons résolu de déposer lesdits drapeaux dans l'église de Notre-Dame, métropole de notre bonne ville de Paris. Nous avons ordonné en conséquence qu'ils vous soient adressés, pour la garde en être confiée à votre Chapitre métropolitain. Notre intention est que tous les ans audit jour un office solennel soit chanté dans ladite métropole, en mémoire des braves morts pour la patrie dans cette grande journée, lequel office sera suivi d'actious de grâces pour la victoire qu'il a plu au Dieu des armées de nous accorder. Cette lettre n'étant pas à une autre fin , nous prions Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde. »

De son camp impérial d'Austerlitz, Napoléon décréta , tr’autres dispositions : « Les veuves des généraux morts à la » bataille d'Austerlitz jouiront d'une pension de six mille franes » leur vie durant; les veuves des colonels et des majors, d'une

pen» sion de deux mille quatre cents francs ; les veuves des capitaines, » d'une pension de douze cents francs; les veuves des lieutenans et » sous-lieutenans d'une pension de huit cents francs ; les veuves des » soldats, d'une pension de deux cents francs. Napoléon, etc. » Nous adoptons tous les enfans des généraux, officiers et soldats » français morts à la bataille d'Austerlitz. Ils seront tous entretenus » et élevés à nos frais, les garçons dans notre palais impérial de » Rambouillet, et les filles dans notre palais impérial de Saint» Germain. Les garçons seront ensuite placés et les filles mariées i par nous. Indépendamment de leurs noms de baptême et de » famille , ils auront le droit d'y joindre celui de Napoléan. »

Dans un ordre du jour daté de Schonbrunn, 4 nivose an 14, on lit :

« L'empereur a passé la revue, etc.
» Arrivé au premier bataillon du quatrième régiment de ligne ,

qui avait été entamé à la bataille d'Austerlitz, et y avait perdu » son Aigle, l'empereur lui dit : Soldats , qu'avez-vous fait de

l'Aigle que je vous avais donnée? Vous aviez juré qu'elle vous - » servirait de point de ralliement, et que vous la défendriez au peril » de votre vie ; comment avez-vous tenu votre promesse ? Le major a

répondu que, le porte-drapeau ayant été tué dans une cliarge au » nioment de la plus forte mêlée , personne ne s'en était aperçu au » milicu de la fumée; que cependant la division avait fait un » mouvement à droite ; que le bataillon avait appuyé ce mouvev incnt, et que ce n'était que longtemps après que l'on s'était

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