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chercher dans les mêmes contrées, et presque sur les meines champs de bataille. Mais devant Olmutz Frédéric reçoit un grand échec, et Napoléon gagne une grande victoire. Les revers et les triomphes se succèdent presque en égal nombre dans ces immortelles campagnes de Frédéric; se défendre avec succès est toute sa gloire , et ses victoires mêmes détruisent plusieurs fois ses armées. La fortune n'a point avec Napoléon de ces alternatives et de ces incertitudes ; là où il commande la guerre n'a plus de hasards ; la victoire ne déserte pas un seul instant les drapeaux de la France, et trois armées de nos ennemis sont dispersées ou détruites lorsque l'arınée qui a combattu sous les ordres de Napoléon chante presque tout entière les victoires qu'elle a remportées. Frédéric ne fit renoncer ses ennemis à leurs espérances qu'au bout d'une guerre de sept ans: Napoléon a confondu toutes les espérances des siens dans une campagne de sept semaines. Enfin, lorsque Frédéric rentra avec la paix dans ses états , les conserver sans qu'ils eussent été entamés fut l'unique avantage de tant de sacrifices, de tant d'héroïsme, de tant de batailles ; et Napoléon, en déposant le glaive, va paraître au milieu des nations de l'Europe comme Parbitre des destinées humaines , comme celui qui ôte et donne les états aux puissances. Quels prodiges! et comme, en remplissant d'un bout de l'Occident à l'autre les imaginations éblouies, ils reculent et enfoncent pour ainsi dire dans la nuit des âges toutes les renommées historiques !

» Cependant toute cette grandeur qui environne le nom de Napoléon , lorsqu'à peine il est arrivé encore à la moitié de la vie humaine, ne peut pas être l'ambition de sa vie; il en a une bien plus digne d'un homme que ses destinées ont appelé à balancer les destinées de tant de peuples. Les monumens élevés à la seule pais. sance foulent la terre qui les porte sur son sein; ceux qu'on érige aux seules victoires l'embellissent trop souvent comme ces illusions qui cachentet enfantent des malheurs ; et cette véritéj'aime à la proclamer devant ces drapeaux mêmes, qui font naître tant d'autres pensées que celle de la guerre! Quand les nations sont éclairées, la terre ne peut ni se parer que de ce qui la féconde , ni se réjouir que de ce qui prépare aux générations humaines plus de lumières, de sagesse et de bonheur. La protection accordée à ces arts utiles, unique patrimoine du pauvre qui les cultive; les encouragemens prodigués à ces beaux-arts, seules jouissances de la richesse qui soient sans excès et sans remords ; tous ces bienfaits , les plus grands que les peuples aient reçus jusqu'à ce jour de la puissance, seraient même désormais pour elle des titres insuflisans et précaires à la gloire des siècles. La première place dans le coeur des hommes,

et jusqu'à ce jour elle est restée vacante , appartient à celui qui
va se servir de toutes les lumières réunies dans son esprit et
de toutes les forces réunies dans ses mains pour perfectionner
cet art social, le plus utile et le plus beau de tous les arts ;
elle appartient à celui qui fondera sa politique sur les principes
de la morale universelle, qui va faire du code de la nature le
code de plusieurs empires, et, comme l'éternel géomètre,
n'aura pour volontés que des lois éternelles.
» Ainsi seulement pourra

s'arrêter sur ce globe , toujours arrosé de sang et de larmes, ce cercle perpétuel de révolutions où les lois sont effacées par les lois , les renommées par les renommées, et où, en changeant sans cesse de situation, l'espèce humaine passe incessamment des malheurs aux malheurs. A peu près comme dans ces doctrines que l'orgueil des savans appelait les lois de l'univers, les systèmes ont succédé aux systères, et les erreurs aux erreurs ; jusqu'à l'époque où les Galilée, les Kepler et les Newton ont gravé devant l'esprit humain ces lois de la mécanique céleste, devenues aussi immuables dans nos sciences que dans la nature.

» Les législateurs du monde physique ont paru , et leur gloire , qui ne peut être éclipsée , ne peut même être partagée que par ceux qui confirment et qui étendent leurs découvertes. Le législateur du monde social, de son char de victoire , va se faire entendre à la terre, et la terre ne se taira point devant ce conquérant de toutes les vérités , devant le propagateur invincible de tous ces principes de l'ordre social, qui sont divins , puisqu'ils sont vrais , puisqu'ils contiennent les droits des nations et leurs prospérités; la terre retentira de bénédictions, et les siècles , qui ne peuvent recevoir un pareil bienfait qu'une seule fois , et d'un seul homme, ne se lasseront point de raconter et de se transmettre sa gloire.

J'appuie la proposition de mon collegue M. le maréchal Pérignon. »

Discours de M. le sénateur Lacépède. * Des orateurs éloquens viennent d'exprimer des sentimens que nous éprouvons tous ; ils ont émis des voeux que chacun de nous a formés.

» Pourquoi viens-je donc, sénateurs, suspendre les effets de votre dévouement, de votre gratitude et de votre admiration?

» Une grande objection a combattu longtemps dans ina pensée le voeu qui vient de vous être présenté.

Elle pourrait arrêter le suffrage de plusieurs de mes collègues.

»

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J'ai cru de mon devoir d'y répondre. » On demande de toutes parts que l'on élève des monumens et que l'on prépare des pompes triomphales pour le plus grand des héros.

Qui les a mieux mérités que Napoléon!
Mais, ajoutera-t-on, pourquoi les décerner ?

Quels monumens , quels triomphes manquent à sa gloire? » lì a couvert le monde de ses trophées.

» Le Pô, le Tésin, l'Adda, le Mincio , l'Adige , le Nil, les antiques pyramides des sables brûlans de l'Egypte, les rives du Jourdain, la cité africaine qui vit triompher Alexandre et César; les Alpes, dont le passage aurait seul immortalisé Annibal et Charlemagne ; les champs de Marengo, où le génie des batailles déploya toute sa puissance ; et, pour ne parler que de ce petit nombre de jours dont l'empereur a fait de longs siècles de gloire, les hauteurs d'Ulm, l'Iller, le Danube, l'Iser, les monts escarpés du Tyrol, l'Inn, la Drave, la Teya , et ce plateau d'Austerlitz , illustré à jamais par le bivouac du plus grand des capitaines, ne sont-ils pas pour les prodiges de Napoléon des témoins impérissables comme la nature ?

» Quelles pompes comparables à celles qui accompagnent ses pas !

Depuis le moment où le Rhin a vu s'éloigner de ses rivages nos intrépides phalanges et leur chef invincible, quelles acclamations n'ont pas marqué sa marche triomphale!

Quels voux la Germanie méridionale, délivrée ou conquise avec la rapidité de l'éclair, n'a-t-elle pas adressés vers * celui qui a fait asseoir la sainte humanité sur son char de victoire !

» Ces concerts de louanges , qui de génération en génération se propageront jusques a la postérité la plus reculée ; ces cris d'amour et de joie que de toutes les parties de notre vaste Empire les Français élèvent vers leur empereur,

retentissent depuis les colonnes d'Hercule jusques à ces plages hyperboréennes où expire la puissance des czars !

» On dirait que le souverain de toutes les Russies n'a rassemblé toutes les hordes de ses déserts dans les plaines de la Moravie que pour qu'il n'y eût, ni sous l'Ourse glacée, ni vers les contrées orientales et lointaines où finit l'ancien monde aucun point du globe qui ne montrât un témoin des exploits de Napoléon et de sa grande armée.

» Pendant que, comme les éclats d'un tonnerre vengeur, ces chants de victoire mille fois répétés portent l'épouvante au milieu de ces fiers iosulaires auxquels on veut en vain gacher l'arrêt des destinées , ils traversent les mers comme autant de

présages de paix et de prospérité, et, pénétrant jusques au fond des contrées immenses du Nouveau-Monde, partout ils font tressaillir tous les cours généreux et amans de la véritable gloire.

» Le nom de Napoléon sera à jainais célébré et sous le toit hospitalier des habitans de l'Amérique, et sous la tente de l'Arabe et du Maure , et sous la cabane de l'Indien qui soupire après un libérateur, et sous les peaux sauvages que déploie se Tartare indompté près des murs fameux du vieux empire des Chinois.

» Dans les régions les plus reculées son image vénérée ornera les palais des rois, embellira la retraite du sage, et, ce qui est bien plus encore , sera consacrée sous le chaume du pauvre.

» Ah! depuis que les progrès de la civilisation ont répandu sur la surface du globe les bienfaits de l'imprimerie, il n'est plus d'obstacles pour la gloire des héros.

» Ni le temps ni l'espace ne peuvent l'arrêter.

» Lorsque la barbarie régnait, lors même qu'elle ne faisait encore que menacer d'envahir la terre , de quelle gloire pouvait-on dire qu'elle résisterait au temps ?

Qu'on rappelle ces ruines imposantes que le voyageur étonne rencontre au milieu des vastes forêts et des monts agrestes de la grande Tartarie; elles portent l'empreinte d'un vainqueur redoutable : on cherche son nom; il est ignoré à jamais.

» Telle serait la destinée des héros sans le progrès des lumières.

» C'est maintenant que l'on peut dire que le grand homme est de tous les pays et de tous les âges.

Quelle contrée ne rappellera donc pas dans la suite des siècles Napoléon le Grand comme celui auquel on essaiera de comparer le héros que l'on voudra louer le plus !

Quels triomphes , quels monumens peut-on maintenant demander?

Tout est aujourd'hui superflu pour l'empereur. · Mais tout ne l'est pas pour la France ni pour vous. » Vous avez, sénateurs, un grand devoir à remplir.

La nation vous demande avec impatience un signal éclatant.

» Elle a recours à votre sagesse. » Elle veut

que

vous donniez à l'ardente expression des sentimens qui l'animent et l'entraînent le sceau de la réflexion et de la durée.

» Elle demande que vous imprimiez à ses veux un caractère sacré.

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• Elle désire que du baut de ce palais une grande et solennelle acclamation se fasse entendre pour ainsi dire comme la voix de la patrie reconnaissante.

» Ne retardez pas le noble élan de la nation la plus aimante!

» Et quel moment pourriez-vous préférer pour ce grand acte national ?

» L'auguste et digne frère du plus grand des monarques vous préside.

» Un prince grand dignitaire, les ministres, de grands officiers et de grands fonctionnaires de l'Empire siégeat dans cette enceinte.

» Le Tribunat tout entier, rassemblé pour la première fois dans ce palais , vous environne de votre heureuse famille.

» Vous délibérez sous ces drapeaux que la bienveillance impériale et l'affection des braves ont décernés au Sénat.

» Je crois voir autour de nous la grande armée qui les a conquis, et le jour qui nous éclairé est le premier de l'année qui verra Napoléon donner la paix au monde.

Cependant que pouvez-vous pour le peuple et pour vois? » Proclamez ce qui est. Montrez aux siècles à venir que Napoléon est, aux yeux de la France, tel

que

le verra l'im. partiale postérité.

» J'émets le même vou que les sénateurs qui m'ont précédé dans cette tribune. »

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M. Lacépède propose immédiatement un projet de décret que

le Sénat adopte par acclamation ; il est conçu en ces termes :

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« Le Sénat conservateur, réuni au nombre de membres

prescrit par l'article go de l'Acte des Constitutions du 22 » frimaire an 8;

► Après avoir , en séance publique , procédé à la réception » et à l'inauguration des drapeaux ennemis, au nombre de » cinqnanle-quatre, apportés aujourd'hui au Sénat par le » Tribunat en corps , en vertu des ordres de S. M. l'empereur

et roi;
» Délibérant sur les propositions qui ont été faites par

plusieurs membres relativement aux moyens de consacrer » le souvenir des événemens glorieux qui ont rempli la cam» pagne de deux mois , terminée par la bataille d'Austerlitz;

» Décrète ce qui suit :
» Art. 1er. Le Sénat conservateur , au nom du peuple frap-

çais, consacre un monument triomphal à Napoléon le v Grand.

» 2. Le Sénat en corps ira au-devant de S. M. impéria le

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