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» L'éducation, qui parmi les peuplades san vages se borne à peu de chose près à favoriser le développement des forces physiques , a chez les nations civilisées un bat et d'ane toute autre importance et bien plus difficile à atteindre , céloi de faire parcourir à l'enfance de l'homme les mêmes périodes qu’a parcourues l'enfance des peuples , de le conduire comme par onchantement et en quelques années au point où la société n'est parvenue qu'après une longue saite de siècles ; enfin de lui abréger à la fois et de lui faciliter la route par tous les moyens que les lettres, les sciences, les arts ont mis à notre disposition. C'est le sage emploi de ces moyens qui, sans épuiser cette plante nouvelle , peut lui donner une maturité précoce; qui , sans surcharger cette jeune tête , peut l'enrichir des trésors d'une vieille expérience.

» Si l'Europe est enfin sortie de cet état de barbarie pt d'abrátissement ou elle fut si longtemps plongée, à qui en est-elle redevable , sinon aux grands écrivains de l'Italie et de la Grèce, les plus précieux et presque les seuls restes de l'antiquité qui soient échappés aux naufrages des temps. C'est l'étude de ces génies immortels qui a dissipé la rouille épaisse dont nos esprits étaient couverts, qui leur a inspiré le sentiment đa beau dans tous les genres , leur a donné cette élévation qui seule rend capable des grandes choses, les a dirigés vers les connaissances les plus utiles , les a mis sur la voie des découvertes les plus sublimes.

» Qui pourrait nier l'influence des lettres ou méconnaitre leurs bienfaits? Ah! sans doute cet excès d'aveuglement et d'ingratitude, qui serait un présage certain du retour à la barbarie, n'entrera jamais dans l'esprit des Français, auxquels, plus qu'à tous les autres peuples, semblent être dévolues comme par droit d'héritage ces richesses de la littérature antique , et qui seuls ont naturalisé parmi eux cette délicatesse et cette purelé de goût qui rappellent les beaux siècles d'Athènes et de Rome.

» Cette prééminence que nous obtenons dans tout ce qui lient à l'esprit et au goût, et qui n'est pas même contestée par nos rivaux, nous la devons peut-être à une cause bien glorieuse, à ce que le sang français n'a point depuis quatorze siècles été altéré par le mélange d'un sang étranger. Les Sarrasins n'ont paru sur notre territoire que pour l'illustrer par une délaite éclatante : les Normands , malgré la faiblesse des successeurs de Charlemagne, ont inutilement assiégé Paris , et il semble que nous ne leur ayons permis de s'étab ir sur notre territoire que pour les envoyer conquérir l'Angleterre : l'Anglais luimême, que la traħison d'une femme avait introduit dans le

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coeur du royaume, en fut bientôt chassé par le bras d'une femme; en sorte qu'il serait difficile de dire s'il est plus honteux pour lui d'être entré en France

que

d'en être sorti. » Les Francs , qui durent la conquête des Gaules plutôt à leur courage qu'à leur uombre, prirent les meurs des vaincus, qui depuis Jules César avaient adopté celles des Romains. Ce sont eux qui nous ont donné nos usages , nos lois, notre langue.

Notre littérature est formée sur la leur et sur celle des Grecs, dont nous avons aussi emprunté une foule de mots, et surtout les termes de sciences et d'arts. On ne peut donc ré

que l'étude des langues anciennes ne soit chez les modernes , et spécialement chez les Français, la clef des autres connaissances.

» La nécessité d'étudier les langues anciennes et les auteurs classiques a été consacrée par le gouvernement dans toutes les lois sur l'instruction publique; mais parce qu'il a reconnu que le temps qu'on donnait dans les universités à l'étude des sciences était insuffisant, ou au moins mal employé ; parce qu'il a pris les moyens de remédier à cet abus, on s'est háté de publier que dans les lycées on s'occupait presque exclusivement des mathématiques, et qu'on y négligeait les lettres. Il est temps d'éclairer l'opinion, et d'avertir enfin les pères de famille qu'on leur en impose quand on leur dit que l'étude des mathématiques est exclusive dans les lycées, ou même qu'elle y nuit à. celle des langues. On abuse également de leur crédulité quand on cherche à leur persuader que ces établissemens ont uniquement pour but de faire des hommes de guerre. Si une partie des formes militaires a été introduite dans les lycées, c'est qu'on a reconnu combien ces formes étaient favorables à Pordre, sans lequel il n'y a point de bonnes études. On a aussi pensé que les exercices inilitaires, employés sobrement et dans les dernières années de l'éducation, auraient le double avantage et de développer les forces des élèves, et de les accoutumer au port et au maniement des armes, ce qui abrége leur travail et accélère leur avancement lorsque la loi de la conscription les appelle au service de l'Etat.

» De même le gouvernement a jugé que l'étude des sciences mathématiques et physiques était le complément de toute éducation libérale , soit parce que ces connaissances sont d'une utilité immédiate dans beaucoup de conditions de la vie , soit parce qu'elles étendent la sphère des idées, et qu'elles donnent la clef d'une foule de phénomènes que nous offrent à chaque pas la nature et la société, et dont il est honteux de ne pouvoir se rendre compte.

» Il faut pourtant l'avouer, ces imputations, qu'on s'est plu à diriger contre les lycées au moment où ils commençaient à s'établir , perdent beaucoup de leur crédit aujourd'hui, que la plupart de ces écoles sont dans la situation la plus florissante , et que les succès publics dans tous les genres d'instruction ferment la bouche à leurs détracteurs. Mais il est une espèce d'incrédules que l'évidence même ne peut pas convaincre , parce qu'ils ont intérêt à ne pas croire ce dont vous leur offrez la preuve. Tels sont ceux qui , sans mission et sans talen's, se sont accoutumes à exploiter l'éducation de la jeunesse comme une propriété exclusive , et, craignant une coneurrence dangereuse et une comparaison qui mettrait leur nullité au grand jour , regardent comme des ennemis personnels tous ceux qui courent la même carrière. Les lycées sont principalement en but à leur haine et à leurs calomnies : quand ils ne peuvent pas les attaquer sous le rapport de l'instruction, ils se rejettent sur la religion et sur les meurs.

» A les en croire , ces deux bases fondamentales de l'éducation de la jeunesse sont comptées pour rien dans les écoles nouvelles ; tous les reproches qu'on peut faire dans ce genre aux institutions révolutionnaires, qui sacrifierent plus ou moins au délire du moment, ils les accumulent pour les adresser aux lycées. Heureusement le gouvernement a pris soin de leur répondre d'avance : qu'ils ouvrent la loi sur les lycées , et ils verront que les devoirs religieux y sont prescrits d'une manière spéciale ; que les exercices religieux, recommandés par les réglemens , sont confiés aux soins d'un aumônier attaché à chacun de ces établissemens ; ils verront quelles précautions ont été prises, quelle surveillance établie pour écarter de la jeunesse tout ce qui pourrait tendre à corrompre ses moeurs, dont l'ordre et la discipline sont là, plus que partout ailleurs, une sûre garantie. On peut même assurer que sous ces deux rapports les lycées n'ont rien à envier aux anciens colléges, puisque ce qui dans ces derniers était en grande partie à la disposition des chefs , et pouvait recevoir plus ou moins d'extension de leur volonté particulière , est dans les premiers déterminé expressément par la loi , qui en a réglé la discipline.

» Les bases de l'éducation étant bien déterminées , si on ne l'envisageait que par rapport à l'individu qui la reçoit, le gouvernement pourrait l'abandonner à la sollicitude paternelle, et n'en faire que l'objet d'une surveillance générale ; mais il est un autre point de vue sous lequel elle doit être considérée. C'est à elle qu'il appartient de former les fonctionnaires publics , c'est à dire les hommes dont la capacité et les lumières constituent la force des états, et dont les opinions influent d'une manière si puissante , soit en bien , soit en mal-, sur toutes les

classes de la société, avec lesquelles ils sont continuellement en contact. Et par les fonctionnaires publics je n'entends pas seulement' ceux auxquels le gouvernement a délégué ane partie de ses pouvoirs, qui occupent les places administratives, ou qui siégent dans les tribunaux ; j'entends aussi toutes les personnes revêtues d'un caractère public : les ministres des cultes , chargés du dépôt auguste de la religion ; les avocats, qui interpretent les lois; les notaires, qui rédigent les volontés des citoyens; les instituteurs de la jeunesse , auxquels 'Etat confie ses plus chères espérances.

L'éducation de tels hommes pourrait-elle être totalement abandonnée à l'insouciance ou aux caprices des particuliers ? Le gouvernement , qui connait la nature et l'étendue des besoins de l'État, n'est-il pas dans l'obligation de préparer d'avance les ressorts les plus importans du corps politique ? N'est-il pas personnellement responsable des fonctionnaires qu'il admet au partage de l'autorité qui lui est confiée pour le bonheur du peuple? Et cominent pourrait-il en répondre s'il était étranger à leur éducation, à leurs mours, à leurs connaissances , à leurs principes, et si, sur des points aussi importans, et qui peuvent seuls éclairer son choix , il était réduit à s'en rapporter à des épreuves toujours insuffisantes , ou à des informations si souvent trompeuses?

* Ainsi, messieurs, le gouvernement n'exerce pas seulement un droit, il remplit encore un devoir sacré quand il intervient dans l'éducation de la jeunesse. Mais c'est en vain qu'il marquerait la route qu'on doit suivre , s'il ne rendait encore cette route praticable et même facile; si, en ouvrant la carrière, il ne donnait en même temps les moyens de la parcourir et d'arriver au but. Le premier , le plus immanquable de ces moyens p'est-il pas

l'établissement d'écoles ou la capacité des maîtres, la bonté de leur méthode soit sans cesse garantie par la publicité des leçons, par le degré d'instruction dont ils auront dû faire preuve pour être déclarés capables de communiquer l'instruction à leurs éleves", par les examens qu'ils auront subis avant d'obtenir le droit d'examiner les autres? Ces écoles, soutenues par la protection spéciale et placées sous la surveillance immédiate du gouvernement, seront et indépendantes du caprice des hommes , et à l'abri du danger des systèmes et des fausses doctrines. Ces avantages sont tellement incontestables, qu'on voit tous les jours s'accroître le nombre des élèves qui suivent les écoles publiques , et qu'il n'est presque point de parens, parmi ceux qui ont reçu eux-mêmes de l'éducation , qui ne placent leurs enfans ou dans les lycées , ou dans les pensions qui suivent les lycées. Et ici, messieurs , l'intérêt public est entièrement d'accord avec l'in térêt particulier. De quelle importance n'est-il pas en effet pour

le gouvernement de voir croître et élever sous ses yeux ces jeunes plantes, l'espoir de la patrie! de les réunir dans des enceintes ou leur culture soit confiée à des maius habiles et pures; où le mode d'éducation, reconnu pour le meilleur, joigne à cet avantage celui d'être uniforme pour tout l'Empire ; de donner les mêmes connaissances, d'inculquer les mêmes principes à des individus qui doivent vivre dans la même société, ne faire en quelque sorte qu'un seul corps, y'avoir qu'un même esprit, et concourir au bien public par l'unanimité des sentimens et des efforts!

» Des considérations de cette importance sufliraient pour faire donner la préférence à l'éducation publique sur l'éducation

particuliere; et quand bien même on accorderait que celle-ci peut dans certains cas avoir des résultats avantageux, une telle question , qui peut intéresser quelques pères de famille , mérite à peine d'être agitée devant des hommes éclairés. Combieu en effet trouvera-t-on de pères qui puissent faire pour leurs enfans les frais d'une telle éducation ? Combien d'instituteurs pourrontils s'y adonner? Et, pour ne point faire mention du faible résultat qu’ont toujours obtenu les essais de ce genre , ce mode ne présente-t-il pas l'inconvénient très grave d’occuper un homme tout entier à l'instruction d'un seul enfant ? Je n'envisage ici que sous le rapport politique cette question, que Quintilien et Rollin ont discutée dans le plus grand détail, et je ne développerai pas les motifs qui les ont décidés en faveur de l'éducation pablique. Je ne parle ni de l'émulation, qui ne peut exister que dans les grands établissemens; ni de l'avantage d'accoutumer les jeunes élèves à une vie régulière, avantage si précieux et pour la santé et pour les moeurs ; ni de la publicité des leçons et des concours , qui donne la juste mesure dy, travail et du talent: ni de ces amitiés que l'on contracte dans les colléges, et qui sont souvent si utiles lorqu'on en est sorti; ni enfin du talent que déploie toujours un maître en raison du nombre de ses auditeurs.

» Ce preinier point décidé, faut-il abandonner exclusivemenţ la jeunesse à ceux qui l'élèvent par spéculation , ou, si l'on veul, par goût et par zèle, mais indépendamment de la surveillance plus ou moins immédiate du gouvernement ? Doiton s'en reposer uniquement sur des hommes qui peuvent, par mille motifs , s'écarler de la marche que l'Etat juge la plus utile, et qu'il a intérêt de voir généralenient suivie ? Non, mes sieurs, il est de la plus grande importance qu'il y ait des maisons publiques où l'on s'attache scrupuleusement à la méthode

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