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cette égalité des droits; c'est un principe dont personne ne peut contester l'évidence.

» Sans doute les avis different autant que les individus. Que l'on propose à tous les hommes toutes les lois possibles ; il est probable que chacun en choisirait de singulières, et que par ce moyen l'on ne parviendrait pas à faire un code général. Nous avons cependant une règle infaillible pour discerner les bonnes et les mauvaises lois ; c'est leur conformité à la loi naturelle qui décide leur excellence : or l'application des droits et des besoins des hommes réunis en société se distingue à deux caractères qu'on ne peut méconnaître , savoir, l'utilité commune et l'égalité naturelle.

» Je dis en premier lieu l'utilité commune. L'avantage du plus grand nombre est la mesure la plus juste du statut que prescrit la volonté de tous.

» 2o. De l'égalité primitive résulte un autre caractère de l'équité suprême : rien n'est juste en effet que ce qui est égal aux regards de la loi pour tous les citoyens. Or quel était à cet égard avant la révolution ce qu'on nommait pourtant le droit commun de nos provinces ? Quel droit commun, bon Dieu! Quel amas de bizarreries, de contradictions, de bigarrares monstrueuses !

» Sous le point de vue politique, combien de peuples dans un peuple! Combien d'états dans un état! Quelles barrieres révoltantes du bord d'une rivière à l'autre !

» Sous les rapports civils, qui touchent de plus près les hommes, quel mur de separation et entre les familles des castes différentes , et même entre les membres d'une même famille !

» N'était-il pas inique que les successions fussent distribuées à des enfans d'un même père de façon qu'un seul avait tout, et que ses frères et ses sours le voyaient s'enrichir de leur propre substance?

» N'était-il pas intolerable qu'un petit nombre d'hommes soi-disant de naissance, aqcaparassent les honneurs, les dignités , les fonctions , et que la multitude laborieuse instruite, maniant presque seule le soc, et la plume, et l'épée, portant tout le fardeau des contributions publiques, et forinant le vrai fonds du peuple, fût réduite à maudire ce régime anti-social, dont toutes les faveurs étaient de droit le patrimoine de quelques courtisans?

» Voilà une partie des abus qu'a détruits la révolution; et voilà les seuls avantages que nous aurait rendus la contrerévolution!

Ah! plaignons les victimes de cette révolution! Plaignons

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Ccux qu'elle a moissonnes, et qui sont morts, hélas ! dans ces luttes terribles sans espérer ou sans prévoir le jour que nous voyons éclore! Les mânes généreux des martyrs de la liberté seraient sans doute consolés s'ils pouvaient jnuír du spectacle que présente aujourd'hui la France. Pour nous, qui avons par miracle traversé quinze années d'orages, nous vous félicitons d'être venus assez avant dans la carrière de la vie pour voir notre patrie enfin indépendante, calme, tranquille , réfléchie retournant d'elle-même au seul gouvernement qui peut lui assurer l'égalité et le repos", et la préserver "désormais des dissensions intestines, des invasions du dehors, et de la rage parricide de ceux de ses enfans qui veulent déchirer le sein de leur mère.

Grâce à votre étoile, Sire, ils sont donc arrivés pour nous ces jours si longtemps attendus , si chèrement payés ! ces' jours où nous pouvons asseoir sur une base stable et à jamais invariable les Constitutions de la République française ! Grâce à votre génie, l'égalité des droits n'est plus une chimère; et en la cimentant nous avons pù nous garantir des deux excès qui sont à craindre dans la formation du pacte social. Je ne viens point, conme tant d'autres, accuser après coup ceux qui ont essayé des 'modest

U'arriver à ce but plus ou moins raisonnés, plus ou moins Tusbires : rendons grâces plutôt au courage de ceux qui ont voulu la République, et qui n'ont pas désespéré de la cause du peuple ! Mais en voulant servir cette cause sacrée on se trompe de deux manières. On craint toujours de trop donner ou à la multitude , qui ne peut êxercer

' ses droits, ou aux hommes qu'elle commet pour les'exercer en son nom; Plés mandans et les mandataires récriminent sans cesse les uns contre les autres. Entre ces deux écueils , l'auteur qui a le mieux tracé la seule route à suivre est un grand écrivain français, celui qui a parlé avec une onction'si rare pour les peuples et pour les princes', ce même Fénélon qui dessina pour Télémaque un bouclier supérieur aux armes d'Achille et d'Enée ; c'est lui qui, en faisant parler le vertueux Socrate , développe énergiquement l'esprit et les motifs d'un corps de lois fondamentales. Socrate et Fénélon sont des autorités qu'on peut *citer à Bonaparte: Ecoutez , Sire, ce qu'ils disent :

« Un peuple gâté par une liberté excessive est le plus insup

portable de tous les tyrans': ainsi la populace soulevée » contre les lois est le plus insolent de tous les maîtres. Mais il » faut un milieu : ce milieu est qu'un peuple ait des lois écrites,

toujours constantes , et consacrées par toute la nation; » qu'elles soient au-dessus de tout; que ceux qui gouvernent

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» n'aient d'autorité que par elles ; qu'ils puissent tout pour le

bien, et suivant les lois; qu'ils ne puissent rien contre ces lois » pour autoriser le mal. Voilà ce que les hommes, s'ils n'étaient . pas aveugles et ennemis d'eux-mêmes, établiraient unani» mement

pour leur propre félicité. Mais les uns, comme les Athéniens, renversent les lois de peur de donner trop d'au» torité aux magistrats, par qui les lois devraient régner ; et » les autres, comme les Perses, par un respect superstitieux

des lois , se mettent dans un tel esclavage sous ceux qui » devraient faire régner les lois, que ceux-ci règnent eux

mêmes, et qu'il n'y a plus d'autre loi réelle que leur volonté absolue. Ainsi les uns et les autres s'éloignent du but, qui » est une liberté modérée par la seule autorité des lois , dont

ceux qui gouvernent ne devraient être que les simples défen» scurs. Celui qui gouverne doit être le plus obéissant à la loi;

sa personne, détachée de la loi , n'est rien, et elle n'est consacrée qu'autant qu'il est lui-même, sans intérêt et sans passion, la loi vivante donnée pour le bien des hommes (1).»

» En lisant ce morceau, si digne de l'archevêque de Cambrai et de celui qu'il fait parler, on croit lire le préambule du senalus-consulte du 28 floréal; ces lignes remarquables forment en quelque sorte la préface et l'extrait du contrat synallagmatique établi dans les clauses du grand acte ou l'on a stipulé les engagemens réciproques et les droits respectifs entre le peuple et l'empereur.

» Plus on étudierales dispositions de ce contrat auguste, pesées pendant deux mois avec une maturité et un calme si imposans, plus on se convaincra que le Sénat conservateur a tâché de répondre, non par esprit de corps, mais par esprit national, à sa mission et à la confiance que vous lui avez témoignée; plus on y trouvera surtout l'empreinte de votre génie. Le Sénat, fidèle à son titre, a voulu conserver toutes nos institutions en les fortifiant. Vous avez partagé ses vues; non content de les accueillir , vous avez provoqué toutes les idées libérales. Ceux qui ont pu être témoins de ces discussions profondes par lesquelles on préparait un acte de cette importance se sont félicités d'admirer de plus près et votre amour pour la patrie, et votre respect pour le peuple. Ab! sans doute , avec un grand homme tel que notre auguste empereur, nous n'aurions

pas besoin de prendre tant de précautions pour garantir nos droits, dont il est pénétré; nous n'aurions eu qu'à nous livrer, qu'à

(1) OEuvres de Fénélon , tome 4, in-4°, page 106 x édition de F. A. Didot.

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nous confier à lui-même. Nous aurions

pu nous dire

que Votre Majesté, poursuivie à toute heure par un génie inexorable , par le soin de sa propre gloire , se délassant par le travail, n'ayant qu'un but et qu’un objet, n'existe en quelque sorte que pour la noble ambition de rendre les Français heureux. Oui, Votre Majesté est vraiment cette loi vivante et donnée

pour

le bien des hommes, dont parle Fénélon. Mais qu'il est consolant pour nous d'avoir vu sa sollicitude pour les chances de l'avenir aller en quelque sorte au devant de nos craintes! Que nous sommes encouragés par les mesures qu'elle a prises pour perpétuer son esprit dans tous les rejetons de la famille impériale , et pour assurer parnii eux la survivance des lumières et de l'instruction, qui les rendra plus dignes de la transmission du sceptre et de l'autorité! Que nous sommes heureux de pouvoir annoncer à nos concitoyens que si l'expérience ou le besoin du peuple indiquent par la suite qu'il manque quelque chose au senatusconsulte médité avec tant de soin, Votre Majesté, informée des désirs du peuple français, s'empressera d'y déférer ; que vous n'avez en vue que la félicité publique, l'encouragement des vertus, le triomphe des bonnes moeurs, les progrès de l'agriculture, la splendeur du commerce, l'éclat des arts et des sciences, l'essor de tous les grands talens, la propagation de toutes les lumières, enfin, pardessus tout, l'honneur du nom français , et que, si vous suivez toujours vos propres inspirations, chaque moment de votre règne resserrera de plus en plus les liens du contrat qui vient d'intervenir de l'empereur au peuple, et les oblige l'un et l'autre !

Mais, Sire, en ce grand jour nos yeux cherchent en vain auprès de Votre Majesté impériale celui de vos augustes frères appelé le premier dans la charte nationale au tilre de l’hérédité. En lui les membres du Sénat chérissent un collègue aimable et vertueux; en lui plusieurs peuples révèrent un négociateur integre. Le Sénat aurait désiré de le voir ici à sa têle comme grand électeur , et de le saluer sous le titre qui lui est dû, et' qu'il rendra si glorieux, de Son Altesse impériale le prince Joseph Bonaparte! Mais vous avez voulu qu'il eût de nouveaux droits à l'amour de la nation ; vous l'avez envoyé à l'armée sur les côtes. Cette main respectée, qui a signé trois fois la paix à Lunéville, à Morfontaine, et enfin dans Amiens, a quitté tout à coup la plume pacifique pour l'épée vengeresse de l'infraction des traités. Sire, quels souvenirs et quel rapprochement ! C'est le 6 germinal an X que votre illustre frere signait la paix d'Amiens avec un cabinet perfide ; c'est le 6 germinal an XII

que

la preuve authentique des attentats ourdis contre votre existence par un agent diplomatique de ce gouvernement

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parjure nous a déterminés à vous presser de mettre un terme aux trames des conspirateurs, aux rêves des ambitieux , et aux inquiétudes de tous les bons Français ! Vous avez rempli nos désirs. Le senatus-consulte du 28 floréal est un monument immortel dont nous devons peut-être remercier nos ennemis. Jamais la haine aveugle du ministère britannique ne fut, contre son gré , si utile à la France. Il ne se doute pas du service éminent que nous ont rendu ses fureurs : en voulant vous assassiner, il s'est flétri lui-même aux yeux des nations ; mais il a averti la nation française de ce qui lui restait à faire pour déconcerter à jamais les 'atroces coinbinaisons du cabinet de Londres et des Irançais qui s'avilissent au point d'être ses satellites. Oui, sous ce point de vue, le 6 germinal est un jour qui devra être inscrit dans les fastes de notre histoire ! Ce jour a raffermi la grande République sur d'immuables fondemens; ce jour, sans sortir de Paris , nous avons vaincụ l'Angleterre!

» Souffrez , Sire, que le Sénat s'applaudisse d'avoir saisi une pensée qui était bien dans tous les cæurs , et qu'il n'a eu que le bonheur de vous exprimer le premier. Le væu national, le 'veu universel était de vous nommer empereur des Français, et de voir commencer en vous la dynastie des Bonaparte. Elle a commencé par cet acte que le Sénat en corps est venu vous offrir, et dont le serment solennel, que ses membres vont vous prêter, garantit de leur part la fidele cxécution. Par ces démarches éclatantes le premier corps constitué donne à tous les Français l'exemple , qui sera suivi , des sentimens d'amour, d'obéissance et de respect par lesquels un grand peuple consacre son attachement à la haute magistrature qu'il charge du maintien de son bonheur et de sa gloire. Nulle autre nation n'est plus portée à vénérer et à chérir son chef quand elle est convaincue, comme elle a le bonheur de l'être en ce moment, que le dépositaire de son pouvoir suprême ne peut être animé que du même esprit qu'elle, et ne peut jamais séparer ses propres intérêts des intérêts de la patrie.

» Un inconvénient des grandes dignités c'est d'entraîner de longs discours : ici heureusement les phrases sont plus qu'inutiles. En parlant à notre empereur nous avons le bonheur de nous adresser à un homme qui connaît aussi bien que nous ses devoirs et nos droits; son esprit nous entend , son génie nous devine , et son cour nous répond. Unis en un si haut degré, l'esprit, le génie et le cour sont faits pour gouverner le monde. En imprimant à Bonaparte ce cachet naturel de sa supériorité, le ciel l'a formé pour le trône. Il n'a pas besoin de leçons; il est au-dessus des éloges : ne le fatiguons pas par des harangues

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