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Discours adressé à l'empereur par Son Excellence M. François ( de

Neufchâteau), président du Sénat, pour féliciter Sa Majesté « sur le nouveau témoignage de confiance et de gratitude que le peuple français vient de lui donner, » Audience solennelle du 10 frimaire an 13, veille du sacre de Napoléon; le Sénat et le Tribunat (1) en corps présens au palais impérial des Tuileries. ( 1 re décembre 1804.)

Quæ si longa fuerit oratio, cum magnitudine comparetur, ità fortassis etiam brevior videbitur.

Si mon discours était trop long , je demande qu'on le mesure à la grandeur de mon sujet; peut-être il paraîtra trop court. CICÉRON. Traité des Devoirs.

Sire, le premier attribut du pouvoir souverain des peuples c'est le droit de suffrage appliqué spécialement aux lois fondamentales ; c'est lui qui constitue les véritables citoyens. Jamais chez aucun peuple ce droit ne fut plus libre, plus indépendant, plus certain, plus légalement exercé qu'il ne l'a été parmi nous depuis l'heureux dix-huit brumaire. Un premier plebiscite mit pour dix ans entre vos mains les rênes de l'État; un second plebiscite vous les confia pour la vie ; enfin , pour la troisième fois, la nation française vient d'exprimer sa volonté. Trois millions cinq cent mille hommes (2), épars sur la surface d'un territoire immense, ont voté simultanément l'empire héréditaire dans l'auguste famille de Votre Majesté. Les actes en sont contenus dans soixante mille registres (3), qui ont été vérifiés et dépouillés avec scrupule. Il n'y a point de doute ni sur l'état ni sur le nombre de ceux qui ont émis leur voix, ni sur le droit que chacun d'eux avait de la donner, ni sur le résultat de ce suffrage universel. Ainsi donc le Sénat et le peuple français s'accordent unanimement pour que le sang de Bonaparte soit désormais en France le sang imperial, le

nouveau trône élevé pour Napoléon et illustré par lui ne cesse pas

d'être occupé ou par les descendans de Votre Majesté ou par ceux des princes ses frères !

et que

(1) Les félicitations du Tribunat ont été adressées à l'empereur par M. Fabre ( de l'Aude ), son président.

« Le nombre juste est de trois millions cinq cent soixante-deux mille trois cent vingt-neuf. »

(3) « Le nombre juste est de soixante mille neuf cent soixante-izeit registres.

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» Ce dernier léinoignage de la confiance du peuple et de sa juste gratitude a dû flatter le cour de Votre Majesté impériale. Il est beau, pour un homme qui s'est dévoué comme vous au bien de ses semblables , d'apprendre que son nom suffit pour rallier un si grand nombre d'hommes. Sire , la voix du peuple est bien ici la voix de Dieu! Aucun gouvernement ne peut être fondé sur un titre plus authentique. Dépositaire de ce titre, le Sénat a délibéré qu'il se rendrait en corps auprès de Votre Majesté impériale. Îl vient faire éclater la joie dont il est pénétré, vous offrir le tribut sincère de ses félicitations, de son respect, de son amour, et s'applaudir lui-même de l'objet de cette démarche, puisqu'elle met le dernier sceau à ce qu'il attendait de votre prévoyance pour calmer les inquiétudes de tous les bons Français, et faire entrer au port le vaisseau de la République.

» Oui, Sire , de la République! Ce mot peut blesser les oreilles d'un monarque ordinaire : ici le mot est à sa place devant celui dont le génie nous a fait jouir de la chose dans le sens où la chose peut exister chez un grand peuple. Vous avez fait plus que d'étendre les bornes de la République, car vous l'avez constituée sur des bases solides. Grâce à l'empereur des Français, on a pu introduire dans le gouvernement d'un seul les principes conservateurs des intérêts de tous, et fondre dans la République la force de la monarchie ! Depuis quarante siècles on agite la question du meilleur des gouvernemens; depuis quarante siècles le gouvernement monarchique était considéré comme étant le chef-d'oeuvre de la raison d'état et le seul port du

genre

humain ; mais il avait besoin qu'à son unité de pouvoir et à la certitude de sa transmission on pût incorporer sans risque des éléinens de liberté. Cette amélioration dans l'art de gouverner est un pas que Napoléon fait faire en ce woment à la science sociale : il a posé le fondement des états représentatifs. Il ne s'est pas borné à leur existence présente; il a mis dans leur sein le germe de leur perfection future. Ce qui manque à leur premier jet doit sortir de leur propre marche : c'est l'honneur de l'âge présent; c'est l'espérance et le modèle des siècles à venir.

» Sire, parmi les plus grands hommes dont la terre peut s'honorer, le premier rang est réservé pour les fondateurs des empires. Ceux qui les ont détruits n'ont eu qu'une gloire Cuneste; ceux qui les ont laissé tomber sont partout des objets d'opprobre. Honneur à ceux qui les relevent! non seulement ils sont les créateurs des nations, mais ils assurent leur durée par des lois qui deviennent l'héritage de l'avenir. Nous devons ce trésor à Votre Majesté impériale; et la France mesurc à la

grandeur de ce bienfait les actions de grâces que le Sénat conservateur vient vous présenter en son nom.

» Si une république pure avait été possible en France, nous ne saurions douter que vous n'eussiez voulu avoir l'honneur de l'établir, et dans cette hypothèse nous ne serions jamais absous de ne l'avoir pas proposée à un homine assez fort pour en réaliser l'idée, assez grand personnellement pour n'avoir pas besoin d'un sceptre, et assez généreux pour immoler ses intérêts aux intérêts de son pays. Eussiez-vous dû, comme Lycurgue, vous bannir de cette patrie que vous eussiez organisée, vous n'y auriez pas hésité. Vos méditations profondes se sont portées plus d'une fois sur un si grand problème; mais pour votr.: génie lui-même ce problème était insoluble.

» Les esprits superficiels , frappés de l'ascendant que tant de succès et de gloire vous ont valu de si bonne heure sur l'esprit dr la nation, ont pu s'imaginer que vous étiez le maître de lui donner à volonté le gouvernement populaire ou le régime monarchique. Il n'y avait point de milieu; personne ne voulait en France de l'aristocratie : mais le législateur doit prendre les hommes tels qu'ils sont, et leur donner les lois non pas les plus parfaites que l'on puisse inventer, mais , comme Solon, les meilleures de celles qu'ils peuvent souffrir. Si le ciseau d'un grand artiste tire à son gré d'un bloc de marbre un trépied ou un dieu, on ne travaille

pas
ainsi sur le

corps d'une nation. Sire, il est vrai que votre vie est tissue de prodiges; mais quand vous auriez pu ployer la nature des choses et le caractère des hommes au point de jeter un moment les masses de la France dans un moule démocratique, cette merveille n'eût été qu'une illusion passagère; si nous y eussions concouru , nous n'aurions forgé que des fers pour la postérité.

» Le vaste miroir du passé est la leçon de l'avenir. Toutes les républiques célebres dans l'histoire ont été concentrées ou sur des montagnes stériles ou dans une seule cité; hors de la ce régime a fait dans tous les temps le désespoir et la ruine des provinces sujettes : la liberté des uns ne pouvait subsister que par l'esclavage des autres. Le peuple-roi était dans Rome, et le reste du monde n'était compté pour rien. La France n'est point dans Paris : une commune audacieuse voulait y usurper la place de la nation ; mais elle a prouvé seulement ce qu'on savait déjà , que la pire des tyrannies est celle qui s'exerce sous le nom de la liberté.

» Quand nos représentans, placés sur les débris du trône, crurent fonder la République , leurs intentions étaient pures ; avant d'être désenchantés par une triste expérience, ils adoraient de bonne foi ce fantôme trompeur qu'ils prenaient pour l'égalité. Nous pouvons parler d'une erreur dont nous avons pu

être un moment éblouis. Eh! qui aurait pu s'en défendre? Le torrent populaire emportait malgré eux les plus indifférens. Mais ceux qui embrassaient avec une franchise aveugle la république de Platon , supposant qu'un grand peuple pouvait renouveler ses moeurs aussi rapidement qu'il réformait ses lois, ne voyaient pas que les piliers de cet édifice idéal portaient uniquement sur un espace imaginaire. Des hommes généreux s'écriaient avec Cicéron : quel doux nom que la liberté ! (1) Ils oubliaient que Cicéron se plaignait déjà de son temps que ce' n'était qu'un mot, et que l'esprit républicain ne pouvait plus sympathiser avec la lie de Romulus (2). Comment nous flattions-nous de faire une démocratie , quand pour y

réussir il faudrait rassembler des hommes qui fussent tous également de sangfroid, désintéressés , supérieurs à leur nature , c'est à dire des hommes qui n'eussent presque rien d'humain! Sans cela la démocratie n'aura jamais pour terine que la tempête des partis et l'anarchie modifiée. Et quels fléaux , grand Dieu, que les partis et l'anarchie! La France les a éprouvés, et leur seul souvenir la fera longtemps frissonner.

» On dit que les anciens Perses, pour convaincre le peuple du danger effroyable des abus de la liberté, pratiquaient un usage bien extraordinaire ; ils s'inoculaient un moment la peste des corps politiques. Quand un de leurs rois était mort il y avait cinq jours passés dans l'anarchie, sans autorité et sans lois; la licence n'était pi réprimée alors ni châtiée ensuite ; c'était cinq jours abandonnés à l'esprit de vengeance, aux excès, à la violence ; pour tout dire, c'était cinq jours de révolution. Cette épreuve , dit-on , faisait rentrer le peuple avec beaucoup de joie sous l'obéissance du prince. Oh! que n'a

pas coûté à notre nation le déplorable essai qu'elle a fait de ces saturnales de la licence politique! non pendant cinq jours seulement, mais pendant les longues années de nos déchiremens et de nos troubles intestins ! Quels fruits amers ont recueillis de leur enthousiasme ceux qui avaient rêvé des théories républicaines ! à quelle horrible alternative se sont trouvés réduits ceux qui, persuadés de l'erreur d'un grand peuple, et néanmoins pleins de respect pour les décisions de la majorité, n'ont su d'abord quel parti prendre entre l'ivresse populaire , qui les punissait sur le champ de leur incertitude, et la conviction de l'intérêt national, qui leur mon

(1) Dulce nomen libertatis! Cicero. (2) Non sumus in republica Platonis , sed in fæce Romuli. Cicero.

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trait en perspective , dans un avenir éloigné, ce retour aux principes, ou plutôt ce miracle dont nous sommes témoins mais qu'alors on pouvait désirer seulement sans oser l'espérer! La Justice et la Vérité sont les filles du Temps. La révolution devait avoir un terme ; mais par quelles routes sanglantes devions-nous y être amenés! et qui pouvait prévoir que ces affreuses tragédies obtiendraient de nos jours un dénoûment si glorieux !

Après des fluctuations plus terribles que celles d'une mer agitée, on crut avoir trouvé un remède in faillible aux convulsions populaires par l'établissement d'une polygarchie. Le dépôt de l'autorité dans les mains de plusieurs valait mieux que l'absence ou la dispersion de cette autorité ; mais on ne pouvait pas

enfermer dans un même corps des âmes différentes et des volontés opposées , ainsi que le manichéisme plaçait deux principes contraires à la tête de l'univers. La lutte de ces deux principes aurait anéanti la France, sans le parti qu'on prit de revenir enfin à un pouvoir plus concentré. C'est ce qui consacre à jamais la journée du 18 brumaire.

» C'est aussi ce qui vous ramène et vous attache , Sire, ceux des républicains dont le patriotisme a pu être le plus fervent et le plus ombrageux. Ils s'étaient affermis dans leur haine contre le trône par leur attachement aux intérêts du peuple, et le désir ardent de la félicité publique : leurs idées n'ont été remplies que par votre gouvernement. Désabusés de leur chimère, et ramenés par vous à la réalité, ils sont bien convaincus qu'il était impossible de songer sérieusement à implanter la république proprement dite chez un peuple attaché à la monarchie par besoin , par instinct , par la force d'une habitude

que rien ne peut détruire. Oui, Sire , sur ce point il n'y a plus qu'un sentiment; oui, le gouvernement d'un seul est pour un si vaste pays ce que la statue de Pallas fut autrefois

pour

les Troyens; en la leur enlevant on précipitait leur ruine.

» Mais ce n'est pas encore assez. L'unité de l'empire est le faisceau de sa puissance ; mais les dards en seraient bientôt désunis et rompus si l'hérédité du faisceau n'en assurait pas le lien : un ordre de succession déterminé d'avance est le plus ferme appui du gouvernement monarchique. Aussi, par l'élection même qui vous fait empereur, le Sénat et le peuple se sont-ils dépouillés du droit d'élire à l'avenir , tant que subsisteront les lignes glorieuses auxquelles ils transmettent le droit exclusif à l'empire. C'est un grand fideicommis, consacré par le droit des gens, et dont la nation a senti la nécessité, afin de n'avoir plus de lacune à prévoir ni de troubles à craindre dans cette délégation de son pouvoir suprême.

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