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dence et aux beaux-arts; les améliorations subséquentes qu'elles pourraient apporter à notre société égoïste et corrompue, suffiraient, ce me semble, pour fixer l'attention des gouvernements , et les engager à faire entreprendre un travail dont je n'ai pu donner ici qu'une idée imparfaite.

CHAPITRE VI.

Marche, Complication et Terminaison des Passions.

Les passions et les maladies sont des sœurs étroi

tement unies : elles naissent, marcbent, et finis-
sent de la même manière.

Les passions ne se développent pas toujours avec violence et rapidité : aussi les Grecs exprimaientils

par le mot Tepotábelce , avant-passion, l'état moral dans lequel le désir sollicite doucement l'âme dont il cherche à se rendre maître. C'est le moment où la raison peut et doit examiner attentivement si ce désir est louable ou non, et s'il n'y a pas plus d'avantages à le chasser qu'à le satisfaire.

Quelque mouvement de vaine gloire, d'égoïsme ou de volupté, est-il parvenu à agiter notre âme, si elle s'y arrête avec complaisance, tout en le reconnaissant vicieux; si elle s'y abandonne avec réflexion et volonté, la passion, déjà formée, augmente subitement d'énergie, et ne tarde pas à nous pousser à des actes nuisibles et criminels.

Mais la passion devient plus insatiable, plus tyrannique, à mesure qu'elle s'exerce : l'habitude, cette seconde nature, la convertit en un besoin impérieux; et l'homme, véritable esclave, n'a plus alors pour guide qu’une raison faussée et corrompue, qui lui cache, ou parvient même à lui faire aimer sa dégradante servitude.

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Dans ces trois périodes de développement, qui souvent se confondent, on peut remarquer que

la voix des passions nous sollicite d'une manière différențe : dans la première, elles demandent ; dans la seconde, elles exigent; dans la troisième, elles contraignent.

En traitant de l'influence de l'âge, j'ai suffisamment indiqué dans quel ordre apparaissent les prinsipales passions : je me bornerai donc à rappeler ici que celles qui dépendent des besoins animaux sont les premières à se manifester; viennent ensuite celles qui tiennent aux besoins moraux, puis enfin celles qui sont liées à nos besoins intellectuels.

Si maintenant on examine la marche des passions, en ayant égard et à leur violence, et au temps qui s'écoule entre leur naissance et leur terminaison, il est impossible de n'être pas frappé de l'analogie qu'elles ont avec les maladies qui affligent le corps. Comme ces dernières, en effet, elles se présentent à l'état aigu ou à l'état chronique ; comme ces dernières, elles remontent fréquemment de l'état chronique à l'état aigu, ou bien disparaissent, tout en restant sujettes à une sorte de périodicité, sur laquelle les médecins et les moralistes ne me semblent pas avoir assez arrêté leur attention; comme ces dernières , enfin, leur fougue et leur durée dépendent plus ou moins de l'age, du sexe, de la constitution, du climat, de la nourriture, de l'hérédité, en un mot de la double atmosphère physique et morale dont nous sommes environnés. Ainsi, généralement parlant, la colère est un délire aigu, et la haine une affection chronique , dont la vengeance

est la crise la plus ordinaire. Passions des êtres faibles, la jalousie et l'envie ont une marche primitivement chronique : ce sont deux fièvres consomptives qui rongent lentement les entrailles de leurs victimes. L'amour est une fièvre ardente qui a ses redoublements, ses transports, ses fureurs. L'ambition est une fièvre tenace dont la marche insidieuse et les paroxysmes irréguliers donnent la mort au milieu de l'espérance. L'ivrognerie, enfin, le plus abrutissant de tous les vices, ressemble le plus souvent à ces fièvres nerveuses intermittentes, dont les retours périodiques constituent le principal caractère (1).

Les passions sont solidaires entre elles comme nos organes; aucune ne saurait être vivement mise en jeu sans que les autres ne soient aussitôt en éveil. Mais la passion dominante est alors une reine despotique qui surexcite les facultés, les sentiments, les instincts favorables à ses désirs , et qui impose silence à ceux qui voudraient en entraver la satisfaction.

Je n'admets pas plus de passion simple que de maladie simple: quand un viscère est profondément altéré, tout l'organisme souffre avec lui; quand une

(1) Ayant eu à soigner un grand nombre d'individus adonnés à l'abus des boissons alcooliques ou de l'opium , j'ai presque constamment observé l'influence de la périodicité sur leur funeste penchant : les uns ne s'enivraient que le dimanche, d'autres le lundi, plusieurs toutes les quinzaines pendant trois jours de suite; quelques autres enfin tous les mois : cette dernière remarque m'a été fournie par des femmes dont la plupart avaient passé l'âge de retour.

des sens,

passion est enracinée dans le cæur de l'homme, le moral et le physique sont plus ou moins altérés; dans ces deux cas, l'âme et le corps partagent l'état morbide, parce que, dans nous, tout est un. Les moralistes qui ont distribué les passions en simples et en composées, me paraissent donc avoir établi une division purement arbitraire. Toutes, d'ailleurs, présentent à l'analyse deux, trois , souvent même un plus grand nombre d'éléments moraux appréciables. L'ambition, en effet , n'est qu'un mélange d'orgueil, d'opiniâtreté et de folle espérance; sans parler du besoin

l'amour se compose souvent d'autant de vanité, d'égoïsme et d'imagination que d'affection réelle; la jalousie et l'envie, tristes appréciatrices de leur propre faiblesse, ne sont qu'un composé de crainte, de haine et de douleur; l'avarice, enfin , si mal comprise par La Bruyère et Rousseau (1), estelle autre chose qu’un assemblage de froid égoïsme et de circonspection poussée à l'excès chez des êtres ordinairement affaiblis par l'âge ou les infirmités ? Du reste , ces diverses complications, étudiées dans les deux sexes, présentent des différences notables sur lesquelles j'insisterai lorsque je traiterai de chaque passion en particulier.

Si l'orgueil et la vanité accompagnent l'homme depuis le berceau jusqu'à la tombe, il est des passions qui cessent généralement à certaines époques de la vie , et font place à d'autres qui surgissent non moins tyranniques. Ainsi, la gourmandise et la paresse, si naturelles à l'enfance, sont d'ordinaire rem

(1) Voyez ci-après l'article Avarice.

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