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placées, chez le jeune homme, par la prodigalité et les transports de l'amour. Quelques années plus tard, l'amour lui-même cède son règne à l'ambition; l'ambition, à son tour, disparaît chez le vieillard; puis arrive l'avarice, qui ne fipit qu'avec lui. Telles sont les terminaisons, ou plutôt les transformations successives que subissent les principales passions observées dans le cercle de la vie humaine,

Nos passions, abandonnées à elles-mêmes, se terminent donc rarement par une véritable guérison : l'homme n'en est presque jamais exempt; il ne fait qu'en changer; le plus souvent même il ne quitte un excès que pour tomber dans l'excès opposé, et laisse de côté la vertu , qui les sépare : le poltron devient téméraire, les prodigues deviennent avares , les amants finissent par se détester; tant il est vrai que les extrêmes se touchent !

Quant au pronostic que l'on peut porter sur la terminaison plus ou moins funeste des passions , une expérience de tous les jours nous démontre que

les maladies, la folie , une mort prématurée; l'opprobre, la misère, les crimes, les châtiments des hommes, précurseurs ordinaires de la justice divine, sont la triste perspective des imprudents qui ne s'attachent pas

de bonne heure à restreindre leurs besoins et à modérer la violence de leurs désirs.

Cet effrayant pronostic, que l'on peut porter sur les individus livrés à la fougue de leurs passions , s'applique aussi aux nations, ces grandes familles ayant chacune , à leur origine, les mêmes croyances, les mêmes intérêts, les mêmes maurs. Dès que les liens qui faisaient leur force sont brisés , dès que

chaque individu, érigeant en loi ses propres doctrines , se fait une religion de l'égoïsme, de l'intempérance, du luxe et de la cupidité, on peut infailliblement annoncer leur dissolution prochaine ou leur retour à la barbarie; à moins que la Providence, toujours bonne, lors même qu'elle châtie, n'envoie quelque fléau destructeur qui les force à se retremper dans des sentiments purs et généreux.

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CHAPITRE VII.

Effets des passions sur l'organisme. - Réaction de l'orga

nisme dans les passions. — Leurs effets sur le corps social et sur les croyances religieuses.

Les orages qui bouleversent les facultés morales

détruisent les forces physiques, et toute passion vile est un poison brûlant.

J. DROZ, Essai sur l'Art d'etre heureux.

En général, les passions modifient l'organisme de trois manières différentes , selon qu'elles l'affectent agréablement, péniblement, ou bien qu'après lui avoir fait éprouver de la douleur, elles le laissent réagir contre la cause de sa souffrance. Dans le premier cas, elles poussent à l'extérieur du corps toutes les forces vitales ; dans le second, elles les refoulent vers les viscères; dans le troisième, elles les ramènent violemment de l'intérieur à la périphérie. Les passions gaies sont donc éminemment excentriques ; elles dilatent, elles épanouissent les traits du visage, qu'elles colorent par l'afflux de la chaleur et du sang. Les passions tristes, au contraire, sont concentriques ; elles contractent la figure, rendent les traits grippés, et diminuent sensiblement la chaleur de la peau, à laquelle elles impriment un ton påle, jaune ou plombé. Les passions mixtes participent de ces deux effets, c'est-à-dire que, d'abord concentriques, elles deviennent d'autant plus excentriques que les

individus sont doués d'une plus grande puissance de réaction : telle est la colère chez les personnes robustes et bilieuses.

Du reste, plus les passions sont mises en jeu, plus elles abrégent, par leur excessive consommation vitale, l'existence des individus, aussi bien que celle des peuples.

Seuls conducteurs dont l'âme se serve pour recevoir et transmettre ses impressions, les nerfs sont ordinairement d'autant plus développés que les affections morales ont été plus vives, plus fréquentes , et la pensée plus active. Aussi, toutes choses égales d'ailleurs, trouve-t-on le grand sympathique beaucoup plus fort chez la femme que chez l'homme, tandis

que l'arbre cérébro-spinal prédomine chez celui-ci.

L'ébranlement imprimé à tout le système nerveux par nos diverses passions va-t-il indifféremment retentir sur telle ou telle partie du corps, ou bien faitil ressentir son contre-coup à un organe plutôt qu'à un autre? C'est une question dont la solution m'a longtemps occupé, et qu'un grand nombre de faits pathologiques m'ont permis de résoudre de la manière suivante :

1° Lorsqu'il y a dans l'économie un organe maJade, c'est toujours sur lui que la passion va retentir.

2o Existe-t-il harmonie complète entre toutes les fonctions, les passions gaies ébranlent de préférence les organes thoraciques ; les passions tristes, les viscères abdominaux (1); et les passions mixtes, ces derniers d'abord, les premiers ensuite.

(1) Il est plus que probable que le sang éprouve aussi, par fet des passions, des altérations dont la chimie parviendra peut,

l'ef,

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3° Enfin, chez les individus dont le tempérament ou plutôt la constitution est fortement dessinée , les effets morbides varient selon les diverses prédominances organiques, prédominances que j'ai montré être une véritable prédisposition à des maladies en quelque sorte déterminées. Que trois jeunes gens, par exemple, l'un sanguin, l'autre nerveux, et le dernier bilieux, se livrent, dans les mêmes conditions, à un violent accès de colère, le premier aura trèsprobablement une congestion ou une hémorrhagie; le second, un spasme accompagné de mouvements convulsifs ; et le troisième, un ictère ou un flux bilieux, précédé de coliques plus ou moins aiguës.

Telles sont les lois suivant lesquelles se communique l'ébranlement des passions, lois que le simple bon sens eût pu établir a priori, et qui m'ont coûté plusieurs années d'études morales et de recherches pathologiques.

Les anciens ont sans doute parfaitement constaté l'influence du moral sur le physique; mais ils se montrent beaucoup trop exclusifs , et prennent souvent l'effet pour la cause, quand ils prétendent que la joie provient de la rate; la colère, de la vésicule biliaire; l'amour, du foie; la jactance, des poumons; la sagesse, du cœur, etc. (1). A cette théorie , erro

ètre à constater la nature. Quant à présent, je crois pouvoir avancer que les passions gaies ou excentriques communiquent à ce liquide les caractères physiques qu'il présente dans la plupart des inflammations suraiguës, tandis que les passions tristes ou concentriques lui donnent plutôt l'aspect qu'il offre dans les maladies asthéniques, notamment dans le scorbut.

(1) « Homines splene rident, felle irascuntur, jecore amant, pul« mone jactant, corde sapiunt, » et

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