Page images
PDF
EPUB

chez ses parents, où elle passa trois semaines sans ressentir le moindre ennui de la vie. De retour à Paris, le penchant au suicide reparut avec plus de force. Mademoiselle C*** prend de l'oxyde de cuivre; heureusement la dose est trop faible, et les vives coliques qu'elle éprouve sont dissipées par des médicaments appropriés. A seize ans, elle perd son père : sa douleur fut grande, mais la présence de sa mère mit un terme à ses maux. L'année suivante, sa mère ayant succombé, nouvelle tentative de suicide : elle en est empêchée. A dix-huit ans, la vie lui devient plus à charge que jamais : elle met un mouchoir autour de son cou, et le serre de toutes ses forces; elle perd seulement connaissance. Revenue à elle-même, elle verse un torrent de larmes, et prend la résolution d'abandonner son horrible projet. La religion se présente à son esprit comme le seul remède à sa douleur. Cependant le désir de mourir ne s'efface point de sa mémoire; les larmes baignent continuellement ses yeux. Voit-elle un objet lugubre, propre à faire naître la pensée de la mort, elle se plaît à le contempler; elle se sent oppressée; son cæur bat fortement; elle éprouve une faiblesse et un frisson général; elle est dans l'ivresse de la joie la plus vive en pensant qu'elle doit mourir.

« Ce que la religion n'avait pu faire, l'amour l'opéra. En s'insinuant dans le cæur de cette infortunée, ce sentiment l'anima d'une nouvelle existence, et lui fit trouver dans l'affection d'un époux et les caresses de ses enfants une douce compensation à l'amertume des premières années de sa jeunesse. »

Une re

vue,

De la Passion dominante en général. marque qui a été faite par quelques observateurs, et dont j'ai été à même de confirmer la justesse, c'est que

la le bruit, le nom seul de l'objet de la passion dominante suffit quelquefois pour réveiller en nous le sentiment, lors même qu'il paraît tout à fait éteint.

Voulant calmer un riche avare atteint de frénésie, et qui avait peur de mourir de faim, Celse lui fait adroitement annoncer plusieurs fausses successions, et les vaines terreurs qui assiégeaient ce malade s'évanouissent aussitôt.

Morand cite dans ses Opuscules l'exemple d'un joueur qui ne sortit de la plus complète insensibilité que lorsqu'on lui eut crié aux oreilles : quinte, quatorze et le point!

Plusieurs musiciens, passionnés pour leur art, ont été guéris de délire fébrile par une musique mélodieuse , exécutée près de leur chambre à coucher.

Une dame très-avare étant tombée en léthargie, on s'avisa de lui mettre dans la main quelques écus tout neufs; à peine les eut-elle sentis, qu'elle se mit à les palper, et commença à recouvrer connais

sance.

Un de mes clients, personnage très-opulent et non moins avare, sortit comme par enchantement d'un état comateux qui durait depuis vingt-quatre heures, dès qu'il entendit ouvrir son secrétaire , dans lequel ses enfants avaient besoin de prendre de l'argent pour subvenir aux dépenses de la maladie.

Le colonel M***, connu de tout Paris par sa passion pour les médailles, était atteint d'une pleuro

pneumonie compliquée d'une violente encéphalite , avec coma profond. Depuis plusieurs heures il ne donnait presque aucun signe de vie, et tout semblait annoncer sa fin prochaine, lorsque, comme dernière ressource, j'imaginai de dire à haute voix qu’on allait faire bientôt une vente magnifique de médailles. Ce dernier mot était à peine prononcé, que mon antiquaire remue les lèvres avec rapidité, s'efforçant d'articuler son mot favori, médailles. Encouragé par ce premier succès, je répétai distinctement la même phrase, et chaque fois l'on eût dit qu'une étincelle électrique venait peu à peu redonner le mouvement et la vie à ce corps auparavant insensible. Enfin, grâce à mon artifice, le colonel, ayant entièrement recouvré ses idées, me demanda d'un air inquiet si je savais à quelle époque aurait lieu la vente. Dans quinze jours, répondis-je avec assurance, et j'espère bien que vous pourrez y aller. Cette espérance abrégea de beaucoup la convalescence du malade, qui , ayant connu mon stratagème, se consola, et compléta sa guérison en visitant pour la millième fois les précieuses et innombrables pièces qui garnissent son cher médailler (1)

(1) Quelques années après, je rencontrai le colonel, påle, défait et tout hors de lui : on venait de le voler; des malfaiteurs s'étaient introduits dans son cabinet, et avaient eolevé un tiroir entier de médailles. Ce coup fut terrible pour lui; depuis cette époque, sa santé ne s'est jamais entièrement remise. La seule chose qui l'aida à supporter la vie, après un tel malheur, c'est que les imbéciles de voleurs n'avaient pris que les meiluilles d'or assez communes. Deux pouces plus bas, c'eût été les grands bronzes, les rares; il n'eut pas survécu à leur perte!

CHAPITRE XI.

Des Passions et de la Folie dans leurs rapports entre elles

et avec la Culpabilité.

Tournez les yeux sur vous-même, et gardez-vous

de juger les actions des autres. En jugeant les autres, l'homme se fatigue vainement; il se trompe le plus souvent, et commet beaucoup de fautes; mais en s'examinant et se jugeant luimême, il travaille toujours avec fruit.

L'Imitation.

La science psychologique ne saurait parvenir à donner une définition exacte de la folie. Dans cette impuissance, des esprits supérieurs ont du moins cherché à classer les nombreuses formes qu'elle revêt, mais ils n'ont guère été plus heureux dans leurs efforts. Le caractère triste ou gai, doux ou violent de cette affection; sa marche, tantôt aiguë, tantôt chronique; sa durée instantanée, longue ou persistante; ses retours périodiques ou irréguliers; les dégradations instinctives, affectives et intellectuelles qu'elle présente, depuis la simple distraction jusqu'à l'abrutissement complet, où il n'y a plus signe de perception, tout s'oppose à l'étreinte d'un cadre nosologique et à la découverte d'une mesure, d'un criterium précisant le point où finit la raison, et où la folie commence.

Les anciens distinguaient la folie en manie et en mélancolie; ils entendaient par manie un délire général, et par mélancolie un délire partiel.

Substituant l'expression générique d'alienation mentale à celle de folie, Pinel admit quatre espèces, d'aberrations essentielles de l'entendement, savoir : 1° la manie, qu'il définit un délire général, avec agitation, irascibilité, penchant à la fureur; 2° la mélancolie, délire exclusif, avec abattement, morosité, penchant au désespoir; 3° la démence, débilité particulière des actes de l'entendement et de la volonté; 4• l'idiotisme, sorte de stupidité plus ou moins prononcée.

Spurzheim reconnaissait aussi quatre formes de folie : l'idiotisme, la démence, l'aliénation et l'irrésistibilité.

Esquirol admettait encore quatre grandes divisions : la manie, délire général, et la monomanie (1), délire partiel ; il réservait le nom d'idiotie

(1) S'appuyant sur l'analyse mème des observations des monomanies rapportées par les auteurs et sur l'examen attentif des malades dits monomanes, M. Falret prétend qu'il n'existe pas de monomanie proprement dite, c'est-à-dire de délire sur un seul sujet ou borné à une seule série d'idées. Quoi qu'il en soit de cette opinion, qui, si elle était juste, ne serait pas sans influence sur la médecine légale, Marc reconnait l'existence, généralement admise, de la monomanie, et en distingue plusieurs variétés : 1° la monomanie d'orgueil, d'ambition et des richesses; 2° la monomanie hypochondriaque ; 3° la manie homicide; 4° la monomanie suicide ; 5° l'érotomanie ou monomanie érotique, et l'aidoiomanie ou fureur génitale; 6° la monomanie religieuse et la démonomanie; 7o la kleptomanie ou monomanie du vol; 8o la pyromanie ou monomanie incendiaire; go enfin, la monomanie transmise par imitation. Dès 1770, les monomaniaques trouvaient grâce devani les tribunaux allemands, tandis que beaucoup plus tard ils étaient condamnés par les tribunaux français. Il règne encore chez quelques-uns de nos vieux magistrats un esprit religieux mal entendu, qui a singulièrement

« PreviousContinue »