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quemment; souvent aussi il arrive qu'ils se trouvent en opposition entre eux : dans ce cas, l'on doit obéir au plus noble, c'est-à-dire à celui dont l'objet est le plus important.

4° Tous nos besoins sont intrinsèquement bons ; nos passions seules sont mauvaises : elles ne nuisent pas moins aux individus qu'aux nations, dont elles troublent et abrégent l'existence.

5° Pour que nos besoins restent bons, il faut qu'ils soient tous satisfaits d'une manière harmonique, et dans les limites du devoir; autrement ils dégénèrent en passions, et nous conduisent à notre perte.

6° La limite qui sépare le besoin de la passion, le bien du mal, n'est qu'une simple ligne : cette ligne, c'est celle du devoir. A droite et à gauche sont deux abinies d'autant plus dangereux que leur pente est agréable et presque insensible. Une fois tombé dans le précipice, le lâche y reste; l'homme de cæur se relève, et parvient à en sortir. En tombant, l'homme fait preuve de faiblesse; en se relevant de sa chute, il fait preuve de vertu.

CHAPITRE III.

Du Siege des Passions.

Si les passions ont un siége, il ne saurait être

exclusivement dans l'âme ou dans le corps.

Où les passions ont-elles leur siége ? Dans l'âme, répondent les psychologistes; dans les organes , affirment les partisans du matérialisme. Si, restreignant la question, on demande aux médecins quel est le siège organique des passions, les uns soutiennent qu'il existe dans le nerf grand sympathique, les autres, dans le cerveau (1).

Ici, comme dans la plupart des questions scientifiques, on trouve deux écoles, ou, pour mieux dire, deux camps ennemis, plus disposés à une guerre d'extermination, toujours funeste, qu'à une

(1) Il y a dans le corps humain deux espèces de nerfs : les uns proviennent du centre cérébro-spinal, et sont appelés par les physiologistes, nerfs de la vie animale, de la vie extérieure ou de rela: tion ; les autres appartiennent à la vie organique, à la vie intérieure ou de nutrition, et constituent le système nerveux ganglionaire, sorte de cerveau abdominal, nommé aussi trisplanchnique ou grand sympathique, parce qu'il fait sympathiser entre eux tous les viscères, au moyen de nombreux filets de communication qu'il leur transmet. Ce nerf se distribue principalement aux organes dont l'action n'est pas soumise à l'empire de la volonté, tels que le cæur, l’estomac, les intestins, le foie , etc. Il communique avec presque tous les nerfs du cerveau et avec tous ceux de la moelle épinière; sans lui, pas de nutrition; sans le cerveau , pas de perceptions,

pas, avec Bichat

réunion bienveillante qui les conduirait plus vite dans le sentier du vrai. Pour moi, qui ne me suis enrôlé sous aucun drapeau , j'ai rapproché, sinon les hommes, du moins leurs travaux, leurs écrits ; j'ai observé avec calme la lumière qui jaillissait du choc de leurs opinions, et, spectateur attentif, j'ai cru, dans cette question physiologique, apercevoir la vérité, qui échappait aux regards distraits des combattants. Je ne pense

donc et d'autres célèbres physiologistes, que toutes les passions soient uniquement du domaine de la vie intérieure, régie par le système nerveux ganglionaire. Je ne crois pas non plus, avec Descartes, Gall, Spurzheim et Broussais, qu'elles aient exclusivement leur siége dans le cerveau. L'observation, d'accord avec le raisonnement, m'a plutôt conduit à admettre que les passions, qui résident dans tout l'organisme, sont transmises du corps à l'âme, et de l'âme au corps, par l'intermédiaire des deux systèmes nerveux qu'elles ébranlent simultanément, avec cette différence, que leur contre-coup, si je puis m'exprimer ainsi, va retentir de préférence, tantôt sur le centre cérébro-spinal (1), tantôt sur le centre nerveux ganglionaire.

(1) Quand on enlève, sur un animal, le cervean proprement dit, on abolit l'intelligence; quand on enlève le cervelet, on abolit les mouvements de locomotion; et quand on détruit la moelle allongée, on abolit la respiration et la vie. Ces expériences ont conduit M. Flourens à admettre que l'encéphale se compose de trois parties essentiellement distinctes : le cerveau, siége exclusif de l'intelligence; le cervelet, siége du principe qui règle l'équilibration ou la coordination des mouvements de locomotion; enfin la moelle allon

Cette proposition demande à être développée: l'organisme n'est pas seulement l'ensemble des appareils qui composent le corps humain ; on doit entendre par ce mot l'homme vivant, c'est-à-dire l'union mystérieuse des organes avec l'archée directeur, le principe vital, disons mieux, avec l'âme, qui leur transmet à la fois le sentiment et le mouvement par le moyen de cordons blanchâtres, de conducteurs médullaires appelés nerfs, et les fait ainsi concourir à l'harmonie de toutes nos fonctions.

Ceci admis, comment comprendre qu'on veuille faire siéger exclusivement les passions, soit dans l'âme, soit dans le corps ? Ne sont-ils pas tous les deux dépendants l'un de l'autre dans nos besoins, dans nos désirs, et jusque dans la moindre de nos émotions? Est-ce que, par exemple, nous ne voyons pas tous les jours le caractère des personnes les plus douces devenir irascible sous l'influence de la faim ou de la maladie? Est-ce que la maladie et la faim ne sont pas à leur tour notablement modifiées par la puissance de la volonté, ou par la violence de certaines passions, comme on le remarque surtout dans l'avarice, l'ambition et l'amour ?

L'homme, on ne saurait trop le répéter, est essentiellement un; sa vie, il est vrai, se manifeste par une infinie multiplicité d'actions, mais aucune de ses manifestations n'est purement physique, ni purement spirituelle.

Reste à prouver qu'aucun des deux systèmes

gée, siége du principe qui règle le mécanisme de la respiration, et, par suite , le mécanisme entier de la vie.

nerveux n'est le siége exclusif des passions. Il est certain

que,

chez la femme surtout, le plexus solaire (1) ressent beaucoup plus que les nerfs de la vie de relation l'ébranlement morbide que les passions occasionnent; mais pourquoi prétendre que le ceur, ému primitivement par ce plexus, réagisse toujours sur le cerveau à l'aide du nerf de la huitième paire ou pneumogastrique? Ne peut-on pas dire aussi bien que les passions agissent d'abord sur le cerveau, qui ensuite les fait irradier sur le cour, par le moyen des branches nerveuses dont nous venons de parler?

Chacune de ces opinions peut sans doute être soutenue victorieusement dans un cas donné, mais non dans tous les cas. Il en est de même du siège pathologique de la folie, de la mélancolie et de l'hypochondrie, qui n'est pas constamment dans le cerveau ni dans les viscères, mais tantôt dans les viscères, tantôt dans le cerveau , comme ont pu s'en convaincre les praticiens qui ont fait un grand nombre d'ouvertures sans aucun esprit de système. Chez certains aliénés, en effet, on trouve, après la mort,

de

(1) L'anatomiste Willis a donné ce nom à un réseau nerveux, forme rayonnante, qui est situé sur l'aorte et sur les piliers du diaphragme, et dont les branches s'étendedl dans tout l'appareil intestinal. J'ai trouvé ce plexus excessivement développé chez presque tous les individus qui avaient éprouvé de violentes passions, et surtout des passions tristes. D'un autre côté, les personnes chez lesquelles le système nerveux ganglionaire offre le plus de développement sont, sans contredit, celles qui se montrent le plus impressionnables. Cette prédominance nerveuse est donc à la fois cause et effet; c'est ainsi qu'elle prédispose à la peur, et que la peur l'augmente.

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