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Le mot colère dérive du grec xoan, bile, parce que les anciens attribuaient la colère à l'agitation de ce fluide. Cette passion était donc, selon leurs idées, une passion bilieuse; il n'y a même pas encore longtemps qu'on la définissait « l'agitation d'un

sang

bilieux qui se porte au cæur avec rapidité. »

Horace appelle la colère « une folie de courte durée, ira furor brevis. »

Trois siècles avant lui, Pbilémon, poële grec, avait dit dans une de ses comédies ; « Nous sommes tous insensés lorsque nous sommes en colère. »

Selon Aristote, «la colère est le désir de rendre le mal qu'on nous a fait. »

Sénèque définit cette passion « une émotion violente de l'âme, qui, volontairement et par choix, se porte à la vengeance. »

« La cholere, dit Charron, est une folle passion qui nous pousse entierement hors de nous, et qui, cherchant le moyen de repousser le mal qui nous menace ou qui nous a desja atteinct, faict bouillir le sang en nostre cæur, et leve en nostre esprit des furieuses vapeurs qui nous aveuglent et nous precipitent à tout ce qui peust contenter le desir que nous avons de nous venger. C'est une courte rage, un chemin à la manie. »

D'après de La Chambre, « la colère est une passion mixte, composée de la douleur que l'on souffre pour l'injure reçue, et de la hardiesse

que

l'on a pour la repousser. »

Je définis la colère : un besoin excessif de réaction, déterminé par une souffrance physique ou morale.

Cette passion, malheureusement si commune, et sujette à une sorte de periodicité, présente une foule de degrés, dont les principaux sont l'impatience, l'emportement, la violence, la fureur, la haine et la vengeance.

L'impatience est une disposition habituelle à prendre de l'humeur à la plus légère contrariété. Elle se décèle par une vivacité inquiète et impérieuse, par des paroles vives et coupées , accompagnées de trépignements et d'une rapide contraction des muscles de la face. Au physique comme au moral, l'impatience est un signe de faiblesse. Il s'est grossièrement trompé celui qui a cru pouvoir appeler la patience la force des faibles : car il faut être bien fort pour être toujours modéré, toujours patient.

L'emportement est une propension à s'irriter au

moindre obstacle, et à se livrer par accès à de violents éclats de voix, à des gestes menaçants, à des mouvements convulsifs accompagnés d'injures et de

menaces.

La violence ne s'en tient pas aux menaces; plus fougueuse que l'emportement, elle s'abandonne à des actes de brutalité envers ceux qui nous blessent ou qui nous contrarient.

La fureur est le summum de la colère. De toutes les réactions de l'âme qui ont pour but de nous porter au-devant du mal afin de le

repousser,

c'est sans contredit la plus impétueuse et la plus excentrique. La violence peut encore calculer le danger, la résistance à vaincre; la fureur est tout à fait aveugle, elle ne sait que se précipiter sur son ennemi, quelle que soit sa supériorité, ou revenir contre elle-même lorsqu'elle ne peut pas l'atteindre: la folie conduisit Ajax au suicide ; la fureur l'avait conduit à la folie.

La haine, qu'il ne faut pas confondre avec l'antipathie, est une colère prolongée, une colère chronique. Moins agitée en apparence que la colère, cette passion ne fermente pas avec moins de force, et celui qui l'éprouve ne tarde pas à ressentir tous les effets de la douleur morale.

La vengeance est en quelque sorte la crise de la haine. Funeste conseillère, elle ronge le cour du malheureux dont elle s'est emparée, jusqu'à ce qu'il ait l'horrible jouissance de voir son ennemi succomber sous ses coups. Il n'est pas rare de rencontrer des hommes tellement dévorés de la soif de la vengeance que, pour l'assouvir, ils bravent jusqu'à l'é

chafaud. Comme l'envieux, le vindicatif se reconnait à son air sombre, à son teirit livide, et souvent à la maigreur générale de son corps, lorsque sa passion tarde trop à se satisfaire.

. Il est encore une espèce de petite vengeance, honteuse et pusillanime, que l'on observe plus particulièrement chez les enfants, les femmes et les vieillards, c'est la bouderie, état de l'âme attristée par l'impuissance sentie de réagir contre une supériorité physique ou morale.

Une personne qui se serait quelquefois livrée à l'impatience, à l'emportement ou à la vengeance, ne doit pas pour cela ètre considérée comme impatiente, emportée ou vindicative : ces épithètes entrainent avec elles l'idée de l'habitude de se livrer à ces funestes penchants. C'est une remarque que je fais seulement ici pour les étrangers.

Causes.

Causes prédisposantes.

La constitution, le sexe, l'âge, le climat, les professions, la santé ou la maladic, exercent une influence notable sur le développement de la passion dont nous nous occupons. Voici ce qu'une longue série d'observations permet de donner de plus constant à cet égard.

Les sujets bilieux, bilioso-sanguins et nerveux, sont en général plus portés à la colère que les personnes qui vivent sous la prédominance lymphatique : aussi dit-on vulgairement de ces dernières qu'elles sont d'une bonne påle.

La femme , douée d'un système nerveux plus im

pressionnable que celui de l'homme, est par cela même plus disposée que lui à contracter cette passion, qui fane si vite chez elle la fleur de la beauté.

Habituellement, la colère des femmes a plus de vivacité

que de force; mais, lorsqu'elle est poussée jusqu'à la fureur, dans la jalousie par exemple, « aucune, dit Montaigne, n'est si pleniere ni si ter

rible ; »

Nolumque furens quid femina possil. Eu égard aux ages, on a remarqué que les enfants sont naturellement impatients ou boudeurs, et les jeunes gens, emportés ou violents.

L'influence du climat et de la chaleur sur la colère ne saurait non plus être révoquée en doute ; qu'importe l'objection que Pierre le Grand a été violent et Titus pacifique ? Cette observation particulière ne peut pas infirmer l'observation générale, qui démontre que les habitants du Nord sont bien moins irascibles que ceux des pays méridionaux. Les froids secs, et surtout les grandes chaleurs, disposent aussi bien autrement à la colère que les temps doux et pluvieux. On sait que le duc de Guise , Charles l" et Louis XVI, furent mis à mort pendant un froid rigoureux, et que le soleil ardent de juillet et d'août a éclairé nos plus grands bouleversements politiques.

Quant à l'influence des professions, on a signalé que les soldats, les marins notamment, sont en général brusques, emportés ou violents, tandis que les littérateurs et les artistes sont plutôt impatients ou haineux.

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