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III. Amour contrarié terminé chez une jeune fille par la folie

et le parricide.

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Pedro Dominguez, vieillard de soixante-cinq ans; avait une fille nommée Maria de Los Dolores , et habitait seul avec elle une des petites cabanes situées sur les montagnes de la Ségovie, où tous deux s'occupaient à garder les troupeaux confiés à leurs soins. Heureux de leur mutuelle affection, rien jusque-là n'avait troublé la paix de leur vie champêtre. Mais Dolores, qui venait d'atteindre dix-huit ans, fut remarquée par un berger du voisinage nommé Juan Diaz; elle conçut pour lui un violent amour, que son père ne voulut point approuver, et dès cet instant le calme dont ils avaient joui disparut pour toujours.

Vainement plusieurs amis du vieux berger se joignirent à Juan et à Dolores pour obtenir son consentement à l'union désirée : soit qu'à raison de son åge avancé il ne voulůt pas se séparer de sa fille, soit par tout autre motif que l'on ignore, il persista dans son refus, et y mit même une aigreur qui acheva de désespérer les deux amants. Leur passion s'en irrita; bientôt elle ne connut plus de borne. Juan alors se présenta à Dominguez, et lui déclara

que

le mariage auquel il se refusait était désormais le seul moyen de réparer l'honneur de sa fille; mais, ayant été repoussé par l'obstiné vieillard, et moins désireux peut-être d'obtenir un titre que la faiblesse de la jeune fille avait déprécié à ses yeux', il se lassa de prier, et vint déclarer à cette dernière que, puisque ses supplications auprès de son père avaient été

inutiles, il ne voulait plus s'allier à un homme dont la bassesse se manifestait aussi hautement, et qu'il renonçait à elle pour toujours. En vain elle invoqua et son amour et ses serments, en vain elle le supplia de prendre pitié de sa jeunesse, le bizarre jeune homme, dont une sotte fierté avait tout à coup endurci le cour, fut sourd à ses prières, à ses larmes, et il la laissa livrée au plus sombre désespoir.

Depuis ce jour, Dolores ne laissa échapper aucune plainte. Morne et silencieuse, elle conduisait son troupeau dans les lieux les plus écartés, pour se dérober aux regards curieux de ses compagnes , et restait quelquefois assise des journées entières sur le penchant d'une colline, sans que rien pût la distraire de l'idée fixe qui semblait l'absorber. Bientôt, l'altération de ses traits, son vil farouche, sa voix sourde et saccadée, semblèrent annoncer chez elle le début d'une maladie mentale qui pouvait avoir les plus funestes effets; mais, comme la malheureuse fille ne troublait le repos de

personne, personne aussi ne songea qu'elle eût besoin de secours; son père lui-même ne lui montra aucune pitié.

La maladie cependant fit des progrès rapides. Enfin, un soir que le vieux berger s'était endormi auprès du feu, où il faisait griller un morceau de viande qui devait servir à son souper, Dolores arrive de la montagne avec son troupeau, qu'elle renferme dans le bercail, et vient ensuite près du foyer, où son père se livrait aux douceurs du sommeil... Un moment ses sombres regards s'arrêtent sur lui, puis , tout à coup, une pensée horrible, inouïe, tra

verse son cerveau malade : elle sourit avec la férocité de l'hyène devant sa proie; puis, saisissant un des chenets, elle en assène plusieurs coups sur la tête du vieillard, qui tombe sans vie à ses pieds... S'emparant alors d'un couteau qui se trouve sous sa main parricide, elle le plonge tout entier dans le sein de sa victime, lai arrache le cæur, qu'elle place sur les charbons ardents, et se met à le dévorer en poussant d'horribles hurlements qui vont retentir jusqu'aux cabanes voisines. Les bergers accourent; mais ils restent immobiles, épouvantés, à la vue de cette scène d'horreur... « Approchez, approchez! leur crie la furie, d'une voix éclatante : voyez., il m'a ravi Diaz, je l'ai tué; il a brisé mon cœur, voici le sien ! » Et en même temps elle leur montre le reste de son affreux repas, et les invite à le partager, en répétant : «C'est son cour! c'est le cœur de mon père! »

Cet horrible événement eut lieu le 20 mars 1826. Dolores, dont on constata la folie, fut enfermée dans un établissement de Saragosse.

CHAPITRE VIII.

DE L'ORGUEIL ET DE LA VANITÉ.

L'orgueil est si bien le principe du mal, qu'il se

trouve mêlé aux diverses infirmités de l'âme : il brille dans le souris de l'envie, il éclate dans les débauches de la volupté, il compte l'or de l'avarice, il étincelle dans les yeux de la colère, et suit les grâces de la mollesse. CuaTEAUBRIAND, Génie du christianisme.

Vain veut dire ride; ainsi la vanité est si iniséra

ble, qu'on ne peut guère lui dire pis que son nom : elle se donne elle-même pour ce qu'elle

est.

CHAMFORT, Maximes et Pensdes.

Définition et synonymie.

Sur les confins des besoins animaux et des be. soins intellectuels se rencontrent l'orgueil et la vanité, perversion de deux besoins sociaux éminemment utiles, l'estime de soi et l'amour de l'approbation.

L'orgueil, en effet, consiste dans le sentiment exagéré de notre valeur personnelle, avec une forte tendance à nous préférer aux autres et à les dominer. C'est une maladie morale dont les principales espèces sont la présomption, la suffisance, la fierté, le déduin et l'arrogance.

La vanité ou besoin excessif de louanges n'est autre chose que l'amour-propre des moralistes et l'approbativité des phrénologistes. Dans sa conver

sation , dans ses gestes , dans son habillement, le vaniteux n'a qu'un but, c'est de se faire admirer, de s'attirer des éloges. Le glorieux, le prétentieux , le magnifique, le petit-maltre, la coquette et le fanfaron, sont tous gens de la même famille.

Ne confondons pas, comme on l'a fait longtemps, l'orgueil avec la vanité. Si ces deux sentiments marchent souvent de compagnie , souvent aussi ils se séparent, et peuvent subsister tout à fait indépendants. L'orgueil , je le répète , est une trop grande estime de soi, la vanité, un besoin immodéré de l'estime des autres. Plein de son mérite , l'orgueilleux s'admire en lui-même, et le plus cuisant chagrin qu'on puisse lui causer, c'est de lui montrer ses défauts. Le vaniteux, lui, ne se rengorge que

s'il obtient des regards admirateurs , et il n'est jamais plus puni que lorsqu'on ne fait aucune attention aux avantages frivoles dont il se pare. Pendant un froid rigoureux, Diogène à demi nu tenait embrassée une statue de bronze. Un Lacédémonien lui demanda s'il souffrait. «Non, répondit l'orgueilleux cynique. — Quel mérite avez-vous donc ? » répliqua le Lacédémonien. Un autre jour, 'ayant quitté son tonneau, ce Socrate en délire recevait sur la tête de l'eau qui tombait du haut d'une maison, et ne croyait pas devoir changer de place. Comme quelques-uns des assistants paraissaient le plaindre, Platon, qui passait par hasard, leur dit : « Voulez-vous que votre pitié soit utile à ce vaniteux, faites semblant de ne le pas voir. »

Définissons maintenant les caractères, plus ou moins ridicules, qui se rapportent à la vanité:

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