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saņs en éprouver une profonde jalousie. La préférence que sa mère parut toujours lui accorder sur sa jeune saur, quoiqu'elle la méritåt si peu , ne put pas modifier ce sentiment invétéré, dont la petite Elise en grandissant eut à subir toutes les tristes conséquences. Chaque compliment, chaque marque d'amitié reçue par elle de la part des personnes étrangères , était pour son impitoyable sæur un motif de la maltraiter. Un jour, entre autres, elle lui meurtrit le visage et l'accabla de coups, parce que quelqu'un, en passant, s'était récrié sur sa gentillesse. La mère, par une faiblesse impardonnable, souffrait les mauvais traitements de Rose envers sa sæur, et y ajoutait quelquefois les siens lorsque la la jeune victime osait venir se plaindre et réclamer son appui.

Cependant Élise , arrivée à l'âge de dix-huit ans, se maria, et échappa alors à l'autorité d'une mère injuste, ainsi qu'aux brutalités de sa sæur; mais si la jeune femme eut à se réjouir de son affranchissement, elle ne put échapper à son propre cæur, qui bientôt la ramena à toute la dépendance d'un amour filial profondément senti. Sa mère perdit la petite fortune qu'elle avait amassée, et dès lors la bonne Élise ne songea plus qu'à soulager par son travail la misère de celle qui lui avait donné le jour. Soins, prévenances, dévouement absolu , tout lui fut prodigué; et, chose admirable, tout fut prodigué aussi à la méchante sæur, sans que jamais un seul mot, ni même un regard sévère, vint lui reprocher ses torts. Une conduite si généreuse, et qui

dura un très-grand nombre d'années, était assurément bien propre à désarmer la malheureuse jalouse; chaque jour cependant sa passion sembla puiser un nouvel aliment dans les bontés inèmes de celle qui en était l'objet: c'était pour elle un vrai supplice de la voir approcher de sa mère; elle exigeait que celle-ci ne payat jamais par une parole affectueuse ou par un sourire de bienveillance les soins journaliers de la piété filiale; et, quelle que fût à cet égard la condescendance de la trop faible mère, Rose tombait dans des accès de fureur, de désespoir, quand le moindre signe venait contrarier ses coupables exigences. Une lutte si longue et si continuelle finit par

déterminer chez cette fille une tumeur cancéreuse au sein. Pendant plusieurs mois, son excellente sæur n'épargna rien pour soulager les souffrances qu'elle endurait; mais, au milieu des plus cruelles angoisses , Rose ne perdait pas de vue son idée dominante. Forcée, en 1838, de se rendre dans un hôpisubir l'opération, elle у

souffrit moins encore de ses douleurs physiques que de la jalousie et de l'envie dont son âme était dévorée. Bientôt elle étendit ce double sentiment sur les malades, ses compagnes de salle: aux unes, elle enviait les témoignages d'intérêt qu'elles avaient obtenus, soit pendant la visite du médecin , soit pendant la distribution que faisaient les saurs hospitalières; aux autres, elle reprochait amèrement la bénignité de leur maladie, et presque toutes enfin devinrent pour elle les objets d'une inimitié si profonde, qu'elle prit

tal pour y

l'hôpital en horreur, et voulut être ramenée dans sa famille, où peu de temps après, sentant sa fin approeher, elle exigea de sa mère la promesse solennelle de ne jamais aller demeurer avec Élise.

Malgré toute l'habileté et toute la patience de M. Robert pendant l’ablation de la tumeur cancéreuse dont la malade était affectée, des ganglions qu'il avait été impossible d'enlever prirent bientôt, dans le creux de l’aisselle, un développement considérable, engorgèrent le bras, et entraînèrent la mort de cette fille, qui succomba à l'âge de quarante et un ans, le 28 mars 1838.

Si j'eusse connu davantage cette infortunée, et que je me fusse aperçu du mal moral dont elle était minée, je lui aurais conseillé de ne pas courir les chances d'une opération presque toujours suivie d'une récidive funeste, quand les humeurs sont depuis longtemps viciées par des affections tristes, notamment par la haine, le chagrin, la jalousie et l'envie.

mnom

CHAPITRE XI.

DE L'AVARICE.

Le plus riche des hommes, c'est l'économe; le plus pauvre, c'est l'avare.

CHAMFORT, Marimes et Pensées.

Définition et synony mie.

L'avarice est un désir immodéré d'accumuler des richesses, même aux dépens de ses premiers besoins, désir accompagné d'une crainte vive et continuelle de se les voir enlever; c'est une soif insatiable de l'or, pour l'or lui-même, dans lequel l'avare met tout son bonheur.

Avarice, en latin avaritia, avarities, dérive, suivant quelques étymologistes, du verbe avere, qui signifie désirer ardemment; selon d'autres, c'est une contraction des deux mots aviditas æris (aværis), avidité, convoitise de l'argent.

« A proprement parler, dit Voltaire, l'avarice est le désir d'accumuler, soit en grains, soit en meubles , ou en fonds, ou en curiosités. Il y avait des avares avant qu'on eût inventé la monnaie. » Oo peut objecter à l'auteur du Dictionnaire philosophique, d'abord que les vrais avares se soucient fort peu de meubles et de curiosités; ensuite, que longtemps avant l'invention de la monnaie, qui est déjà très-ancienne, il y avait des valeurs représen

tatives, que les avares devaient convoiter. Pour nous, qui vivons à une époque où l'on ne connaît que trop l'argent monnayé, nous ferons consister l'avarice dans la manie de thésauriser l'argent, et surtout l'or. Montesquieu nous donne la raison de cette préférence : « L'avarice, selon lui, garde l'or et l'argent, parce que, comme elle ne veut point consommer, elle aime des signes qui ne se détruisent point; elle aime mieux garder l'or que l'argent, parce qu'elle craint toujours de perdre, et qu'elle peut mieux cacher ce qui est en plus petit volume. » ( Esprit des Lois, liv. XXII, chap. 9.)

Saint Paul appelle l'avarice une idolatrie, parce que, en effet, l'avare se fait un dieu de son or et de son argent. Le satirique français ne traite pas cette passion avec moins de sévérité :

Un avare, idolâtre et fou de son argent,
Rencontrant la disette au sein de l'abondance,
Appelle sa folie une rare prudence,
Et met toute sa gloire et son souverain bien
A grossir un trésor qui ne lui sert de rien :
Plus il le voit accru, moins il en sait l'usage.
Sans mentir, l'avarice est une étrange rage!

(BOILEAU, satire 4.)

Ne confondons pas l'intéressé, le parcimonieux , et l'avare. L'interesse aime le gain, et ne fait rien gratuitement; le parcimonieux aime l'épargne, et s'abstient de ce qui est cher; l'avare aime la possession , ne fait guère usage de ce qu'il a, et voudrait pouvoir se priver de tout ce qui coûte (1).

(1) Celui qui aime les richesses pour les dépenser n'est pas, à

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