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habituellement chez cette femme d'une manière régulière , et son régime alimentaire étant d'ailleurs fort exigu , je ne pouvais guère attribuer la mort à une indigestion. Mais le vent glacial que nous sentimes souffler à travers les fenêtres mal jointes et dégarnies de mastic me fit présumer que cette malheureuse était morte de froid.

Ma conjecture se changea en certitude après une plus ample inspection du domicile. Cette femme n'avait, en effet, sur elle qu'une mince couverture de laine criblée de trous : sa cheminée, hermétiquement fermée, et, du reste, tout à fait dégarnie de cendres, annonçait que depuis le commencement de l'hiver elle n'avait pas encore usé de combustible; et cependant la moitié de sa vaste mansarde était remplie de bois, symétriquement arrangé jusqu'au plafond , et dont sans doute elle s'était promis de brûler quelques morceaux, si le temps continuait d'être aussi rigoureux.

J'attribuai donc la cause de la mort au froid excessif, dont cette femme, sans son avarice, eût certes pu se préserver avec l'énorme provision de bois dont l'avait gratifiée la charité publique.

Quelques jours après, j'appris par la voie des journaux que le juge de paix avait trouvé plus de 10,000 francs en or enfouis dans la paillasse de cette misérable.

II. Suicide d'une avare. (21 février 1836.) Au n° 281 de la rue Saint-Jacques vivait, depuis plus de cinquante ans , dans une mansarde au cinquième étage, une vieille femme du nom de Tillard.

Tout chez elle annonçait une profonde misère; elle se nourrissait mal, et était encore plus mal vêtue. Pour éviter les dépenses que, disait-elle, sa position ne lui permettait pas de faire, elle allait se chauffer chez ses voisins, qui , par un sentiment de commisération, l'accueillaient à leur foyer, surmontant, par égard pour ses quatre-vingt-huit ans, le dégoût que leur inspiraient les haillons dont elle était couverte. La femme Tillard était très

méfiante: jamais elle ne recevait personne chez elle; elle donnait ses audiences aux visiteurs sur le carré de son logement, après les avoir fait longtemps attendre; car elle ne pouvait sortir de son réduit avant d'avoir ouvert trois serrures, et tiré les deux verroux qui garnissaient sa porte à l'intérieur.

Depuis dix jours, cette femme n'ayant pas été vue dans la maison comme à l'ordinaire, les voisins en informèrent M. Gourlet, commissaire de police du quartier de l'Observatoire, qui aussitôt se transporta avec moi sur les lieux. La porte à peine ouverte, nous aperçûmes le cadavre de cette malheureuse, qui s'était asphyxiée volontairement. Déjà l'on avait jeté dans un coin de la chambre les vêtements infects qui la couvraient, et l'un de ces haillons était livré aux flammes , quand une femme donna le conseil de visiter les autres, soupçonnant qu'il pouvait y avoir quelques papiers secrets , soit dans les poches, soit entre l'étoffe et la doublure.

Ce conseil fut très-profitable aux héritiers de la défunte; car on trouva renfermés dans une boîte de

carton seize billets de banque de mille francs, et dix autres mille francs de valeurs sur la banque de France.

III. Mort d'un avare paralytique et aveugle.

Le vénérable abbé Desjardins, ancien vicaire général du diocèse de Paris, fut appelé un jour, pendant qu'il était curé des Missions étrangères, chez un pauvre vieillard aveugle, qu'on lui dit être gravement malade, et qui demandait avec instance à le voir. Empressé de se rendre au désir qu'on lui exprimait, M. Desjardins court chez le mourant , et cherche à lui offrir les consolations de son ministère; mais celui auquel il s'adresse ne semble l'écouter qu'avec distraction, et l'interrompt bientôt pour lui demander s'il est le curé des Missions étrangères.

« Sans doute, lui répond M. Desjardins; n'est-ce pas moi que vous avez fait appeler? - Oh! oui, car vous êtes le seul homme en qui je puisse avoir confiance. Ainsi vous êtes bien M. Desjardins? Je vous l'atteste. — Sommes-nous seuls ? Voyez, regardez si personne ne peut nous voir ou nous entendre. -- Nous sommes seuls, absolument seuls. Soyez tranquille, mon ami, la porte est fermée : vous pouvez parler sans crainte. »

Ici le malade paraît se recueillir, puis il s'efforce de se soulever.

« Restez, restez couché, reprend M. Desjardins, je vous entendrai parfaitement. » Pendant ce temps, le vieillard a tiré une clef de dessous son chevet.

« La voilà... dit-il d'un air mystérieux. Mais vous êtes bien M. Desjardins, n'est-ce pas, le curé des Missions étrangères ? -- Je vous l'ai déjà affirmé; comment pouvez-vous en douter encore? - Eh bien ! avec cette clef, ouvrez, je vous prie, le coffre qui est là , au pied de mon lit. Tout au fond , vous trouverez un sac que vous m'apporterez; mais allez trèsdoucement, de peur qu'on ne vous entende. »

Le curé suit les instructions qui lui sont données, et à la vue du sac, à son poids énorine, il se réjouit en songeant que la misère de ses pauvres va être soulagée; car il ne doute pas que le moribond ne leur destine quelque partie du trésor qu'il lui remet. Assis sur son grabat, le vieillard n'a pas plutôt louché le bienheureux sac, qu'il est saisi d'un transport de joie impossible à décrire.

Enfin, je le tiens donc! dit-il d'une voix étouffée, et en le pressant sur sa poitrine; mon Dieu, qu'il y a longtemps que je n'ai eu un tel bonheur! Ah! du moins, je l'aurai goûté encore une fois avant de mourir! » Alors, déliant les cordons du sac, il plonge sa main au milieu de l'or qui s'y trouve contenu; avec ses doigts desséchés, il palpe, il caresse, il compte son métal chéri, et retombe tout à coup sans mouvement : la joie l'avait tué.

CHAPITRE XII.

DE LA PASSION DU JEU.

Le jeu est un gouffre qui n'a ni fond ni rivage.

Thomas.

Sa définition, son ancienneté, son universalité, ses progrès

en France.

La passion du jeu est un besoin habituel de livrer son bien aux chances du hasard, ou à des combinaisons incertaines , dans lesquelles l'habileté a plus ou moins de part. C'est le plus souvent une lutte où l'homme ne voit dans son semblable qu'une proie dont il faut qu'il s'empare pour n'en être pas

lui. même dévoré, où il se réjouit en proportion du mal qu'il fait, et où le revers enfante presque toujours la haine, sans que le succès amène l'affection.

La soif de l'or, l'espoir outré d'un gain facile, l'oisiveté, et la recherche d'émotions variées, tels sont les éléments que l'analyse découvre dans cette maladie morale, l'une des plus contagieuses et des plus funestes. Ce n'est pas que par lui-même le jeu ne soit un passe-temps aussi innocent qu'agréable, quand on s'y livre avec modération et dans le seul but de donner quelque délassement à l'esprit; mais, du moment où l'on s'y sent porté avec trop d'ardeur, on doit prudemment y renoncer ; sinon, l'habitude

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