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PASSIONS INTELLECTUELLES.

CHAPITRE XVI.

MANIE DE L’ÉTUDE.

L'étude, cet aliment de l'esprit, exige de notre part une grande sobriété, si nous ne voulons pas qu'elle se transforme en un véritable poison , dont l'action délétère n'est pas moins funeste pour le moral

que pour le physique. C'est sans doute après avoir observé les ravages produits par l'abus de l'étude, que le philosophe de Genève a laissé échapper de sa plume cette bizarre et fausse assertion : « L'homme qui pense est un animal dépravé. » Il eût été dans le vrai , s'il se fût borné à dire : L'homme qui pense trop déprave ou plutôt altère sa constitution. Et, en effet, les personnes dont le cerveau est sans cesse surexcité par

les travaux intellectuels ne tardent pas à avoir l'air rêveur, hébété, stupide même. Uniquement occupées de l'objet de leurs recherches, elles semblent avoir perdu l'usage de leurs sens ; elles sont distraites , irritables , fantasques ; et, dans le commerce habituel de la vie, elles se montrent aussi ennuyées qu'ennuyeuses.

Mais l'abus de l'étude ne gâte pas seulement le caractère , il jette aussi le trouble dans tout l'orga

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nisme. Les philosophes, les savants, les gens de lettres , qui ne quittent pas leurs livres, ne sont-ils pas particulièrement exposés aux gastrites, aux entérites, aux hémorrhoïdes, aux tumeurs cancéreuses du tube intestinal, ainsi qu'aux maladies chroniques des voies urinaires ? Ne voit-on pas aussi leur teint s'étioler, leurs cheveux blanchir avant l'âge, et leurs articulations devenir le siége de fluxions rhumatismales ou goutteuses, produites par le manque d'exercice musculaire ? Enfin, l'ébranlement communiqué à tout le système nerveux par les veilles prolongées n'a-t-il pas maintes fois produit la cécité, la perte de la mémoire, l'épilepsie, la catalepsie, la folie, ou une mort subite et prématurée (1)? Parmi les nombreux exemples de ce besoin intellectuel satisfait outre mesure, je citerai de préférence celui de Mentelli, homme trop peu

(1) Sans doute l'excès dans les travaux intellectuels n'amène pas toujours d'aussi funestes terminaisons; mais alors il a lieu le plus souvent chez des individus dont la profession, exerçant à la fois le corps et le l'esprit , rétablit l'équilibre que la passion de l'étude tend continuellement à détruire. C'est ainsi qu'Hippocrate et Galien vécurent, dit-on, au delà d'un siècle ; c'est ainsi que Ruysch prolongea sa carrière jusqu'à sa quatre-vingt-treizième année, Winslow jusqu'à sa quatre-vingt-onzième, et Morgagni jusqu'à sa quatre-vingt-neuvième. Sanchez Ribeiro vécut aussi quatre-vingtquatre ans, Hoffmann quatre-vingt-deux ; Fracastor, Hygmore, Boerhaave, Van Swieten, Pringle , Albinus, Barthez, dépassèrent soixanle et dix ans; enfin Malpighi, Mežbomius, Sydenham, Hunter, Bertin et Haller, vécurent au delà de soixante ans. On sait, au contraire , qu'à la suite de veilles prolongées et de méditations habituelles sur un même sujet , Euler, Leibnitz, Kant, Platner, Linné, et beaucoup d'autres, ont fini par lomber dans la démence.

connu , et dont la passion ne dépassa guère la manie la plus calme et la plus innocente.

Ce savant Hongrois, qu'une mort accidentelle (1) enleva en 1836, fut sans contredit le type le plus complet de la passion de l'étude, et l'un des hommes les plus extraordinaires dont l'histoire littéraire fasse mention.

Privé de fortune, mais riche d'un immense savoir, qu'il devait bien plus à lui-même qu'à son éducation, il quitta sa terre natale pour parcourir à pied toutes les contrées de l'Europe, l'Angleterre exceptée, séjourna quelque temps à Lyon ( vers 1804), et de là se rendit à Paris, où l'accueillit l'excellent abbé Devillers. Ayant été placé comme maître d'étude dans l'établissement de M. Liautard, il quitta bientôt cet emploi qui absorbait tout son temps, et entra au collége Henri IV en qualité de surveillant de nuit, espérant pouvoir travailler paisiblement pendant le sommeil des élèves. Déjà très-profond dans les sciences exactes et la statistique , possédant également bien le latin, le grec ancien et nioderne, le hongrois, le slavon, l'arabe, le sanserit, le persan , le chinois, l'allemand , l'italien, l'anglais, le français, comprenant en outre la plupart des autres langues connues, Mentelli pouvait prétendre à une chaire de professeur, et les amis qu'il

(1) Le 22 décembre 1836, étant allé chercher sa provision d'eau à la rivière, comme il en avait l'habitude, le pied lui glissa, it tomba dans l'eau, qui érait excessivement haute, et s’y noya. II avait alors soixante ans. Son corps ne fut retrouvé que trois mois après, sous un bateau.

s'était déjà faits par son mérite et son urbanité l'eussent sans aucun doute secondé pour arriver à ce but; mais, ennemi de toute dépendance, et toujours plus avide de connaître à mesure qu'il avançait dans les profondeurs de la science, cet homme singulier résolut de tout sacrifier à son unique passion. Secouant donc le joug que la nécessité lui avait d'abord imposé, et renonçant à toute espèce d'emploi , il se retira dans une vieille masure qu'on lui abandonna gratuitement au fond d'un jardin, et у

vécut dès lors selon ses goûts. Ce réduit, que notre savant préférait aux palais les plus magnifiques, était construit en planches mal jointes, et n'avait guère que sept pieds carrés. L'ameublement se composait d'une petite table supportant une ardoise, d'un vieux fauteuil encombré de livres de toutes dimensions, d'une cruche, d'un pot de ferblanc, d'un morceau d'étain grossièrement recourbé, servant de lampe et suspendu par un fil d'archal au-dessus de la table , enfin d'une grande boîte où il couchait, et qui lui servait, pendant son travail, à mettre ses pieds, enveloppés d'une mauvaise couverture de laine. Ne quittant ce lieu de délices qu’une fois la semaine, pour aller donner une leçon dont le produit servait à sa subsistance, Mentelli se mit à étudier régulièrement vingt heures par jour , sans que sa santé en parût altérée. Le jour réservé à la leçon l'était aussi à l'achat des provisions de la semaine. Elles se composaient de pom , mes de terre, qu'il faisait cuire au-dessus de sa lampe, de pain de munition, d'huile à brûler, dont ses longues veilles lui faisaient faire une grande

consommation, et d'une, cruche d'eau qu'il allait toujours chercher lui-même. En hiver, il couchait dans sa boîte, et en été dans son grand fauteuil, que lui avait donné le cardinal Fesch. Heureux d'avoir ainsi réduit ses besoins à ce qu'il appelait le strict nécessaire, Mentelli n'eût pas retranché un moment de plus à ses études, quand on lui eût offert tout l'or du Pérou , car il trouvait qu'il n'avait pas encore assez de temps à leur consacrer.

Vers 1814, n'ayant plus aucune leçon à donner, le savant Hongrois fut contraint de chercher d'autres moyens d'existence. S'étant présenté à Picpus , dans l'établissement dirigé par M. l'abbé Coudrin, il s'adressa , couvert de haillons, à un jeune professeur, et lui demanda de lui faire obtenir un petit emploi dans la maison : « Peu, très-peu de nourriture me suffira, dit-il; je me contenterai , pour logement, du moindre réduit; je ne veux point d'argent. Accordez-moi ce que je vous demande, et je vous promets de faire tous mes efforts pour me rendre utile. Savez-vous quelque chose ? pourriezvous donner des leçons de latin ? — Qui , monsieur.

Pourriez-vous expliquer quelques morceaux de Virgile? Oui, monsieur.» On lui présente l'auteur, il ne l'ouvre pas; et il en explique un passage avec une telle perfection , que le jeune homme croit qu'il a particulièrement étudié ce morceau. Mentelli lui dit, avec une tranquillité pleine de modestie : « Je puis, si vous le désirez , vous répéter l'auteur tout entier. – Savez-vous le grec? — Un

peu, monsieur. » On lui présente Homère, et il le traduit, sans livre, avec la même facilité, la même élégance qu'il

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