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vent perdre ses leçons, et il était réduit alors á servir de modèle dans les ateliers de peinture; mais ces inconvénients ne parvinrent jamais à le rendre plus soigneux de sa personne : sa passion absorbait toute autre idée. Durant le choléra, il fallut employer la force armée pour le contraindre å interrompre ses études, afin que, pendant ce temps, on pût nettoyer son réduit infect. Ce défaut essentiel n'éloigna cependant pas

de Mentelli les véritables appréciateurs de son mérite. Plusieurs membres de l'Institut étaient ses amis intimes : ils se promenaient avec lui, et l'invitaient à leurs réunions comme à leur table. Très-rarenjent il acceptait ces dernières invitations : un repas extraordinaire troublait sa santé; un seul verre de vin lui donnait la fièvre; il ne voulait

pas

d'ailleurs rompre son habitude de sobriété, sur laquelle, disait-il, reposait son indépendance.

Du reste, l'affectation de la singularité n'entra pour rien dans le choix de cette vie austère, dont il ne s'est jamais lassé, et qui surpasse tout ce qu'on connaît de celle de quelques philosophes anciens. Pour lui, l'amour de la science fut le seul bien désirable : il y sacrifia toutes les jouissances que prisent les autres hommes; mais personne ne lui voua un culte plus dénué de vanité ou d'ambition. Il est à remarquer que, pendant plus de trente années qu'on le vit, à Paris, mener une existence en apparence si misérable, on ne l'entendit pas une seule fois former une plainte sur sa situation; qu'il ne souffrit, ou du moins ne parut jamais souffrir d'aucune incommodité physique; et qu'entin il ne perdit

rien de cette lucidité d'esprit, de ce calme parfait, qui annonçaient en lui à la fois l'homme supérieur et le véritable philosophe.

On ne peut toutefois s'empêcher de regretter qu'un homme de cette trempe ait consacré tant d'années à l'étude , sans songer à enrichir la science des trésors qu'il avait amassés : on n'a de lui aucun ouvrage, ni même la moindre trace de ses longues recherches , et , sous ce rapport, il faut avouer que sa passion fut éminemment égoïste.

CHAPITRE XVII.

MANIE DE LA MUSIQUE.

On a dit et répété que la musique pouvait bien constituer un goût vif et prononcé chez beaucoup d'individus, mais qu'elle ne saurait jamais aller jusqu'à la passion : c'est une erreur dont l'observation la moins attentive suffira pour faire justice. Pour ma part, j'ai déjà rencontré plusieurs mélomanes, véritablement dignes de ce nom , qui ne voyaient et ne rêvaient que musique, qui se sont ruinés pour la musique, et qui, au moment de mourir, ne regrettaient autre chose qu'une æuvre musicale qui allait rester inachevée. Tel fut, entre autres, le célèbre Choron (1), dont j'ai été longtemps le médecin et l'ami.

(1) Choron (Alexandre-Étienne), né à Caen le 21 octobre 1771, mort à Paris le 28 juin 1833. Cet homme extraordinaire, qui n'a pas encore été remplacé, et qui ne le sera peut-être pas de longtemps, fut successivement l'un des premiers sujets de l'École polytechnique, suppléant de Monge à l'École normale, professeur d'hébreu au Collége de France, instituteur primaire, membre correspondant de l'Institut, maitre de chapelle, directeur de l'Opéra, puis enfin fondateur et directeur de l'École royale de musique religieuse et classique, d'où sont sortis tant d'élèves renommés : Monpou, Dietsch, Nicou-Choron, Scudo, Jansenne, Molinier, Guerrier, Saint-Germain, de Lagatine, Wartel, Valiquet, Marié, le célèbre Duprez, à qui il disait souvent : « Tu seras un jour le premier chanteur de France, si lu ne vas pas brailler à l'Opéra ;n

Doué d'une constitution bilioso-nerveuse, Choron augmenta son irritabilité naturelle en s'occupant de musique pendant plus des trois quarts de sa vie : aussi n'était-il jamais en repos. Son intelligence bouillonnait sans cesse; sa langue se refusait, en quelque sorte, à rendre le trop plein de sa pensée, et le mouvement perpétuel se trouvait dans ses doigts , et encore plus dans ses yeux, où venaient se peindre les moindres sensations.

Nuit et jour une idée, une seule idée fermentait dans cette tête d'artiste : c'était d'arrêter le débordement de la musique de brouhaha et de fioriture,

enfin, la jeune Rachel, qu'il prédisait ne devoir jamais faire autre chose qu'une actrice.

Voici son épitaphe, composée par lui-même sur son lit de mort; il me la remit en me disant : « Avant-hier, j'ai fait mon testament; hier, j'ai reçu les sacrements; aujourd'hui, j'ai composé mon épitaphe. La voici ; je vous la remets, et la recommande à votre bienveillance, s'il y a lieu. Je l'ai faite, parce que j'ai pour principe qu'il vaut mieux faire ses affaires que de les laisser faire aux autres. Du reste, je défie qui que ce soit d'y trouver un mot qui blesse la vérité. »

Alexander Stephanus

CHORON,

E Valesio oriundus,

Natus Cadomi, die xxi octobris 1771,
Litteris, bonis artibus ac scientiis acc ate et feliciter studiit,

Sed musicam sacram et didacticam

Præsertim excoluit,
Religioni atque publicæ utilitati

Præcipue consulens.
Bonis et bono totus intentus et favens,

Se ipsum ac sua prorsus abnegavit.
Quam multa ad ninium artis damnum imperfecta relinquens,

Varüs publicis muneribus functus,

Obiit , die.

ORATE PRO E

n'a

pour la ramener à son élément primitif, qui est la simplicité, la vérité, la nature. Pour parvenir à ce but, il sacrifia tout, son temps, sa fortune, sa santé, et jusqu'au bien-être de sa famille.

C'était surtout à sa classe de trois heures que Choron laissait échapper tout son génie, et qu'il mettait à découvert l'originalité de son caractère, avec toute la vivacité de la passion qui le doninait. Écoutons un de ses plus assidus et de ses plus judicieux admirateurs : «Quiconque, dit M. Laurentie,

pas vu Choron à sa classe de trois heures, ne sait rien de ce professeur extraordinaire. Le voilà , un diapason à la main , dans sa chaire, en présence de cent élèves : il frappe le la, il prend le ton, il donne le signal, tout le monde part. Cela va bien ! point du tout : Choron trépigne, il frappe du pied et de la main , il ébranle sa chaire, il cherche de son œil en feu un malheureux élève qui braillait à tue-tête, croyant faire mieux qu'un autre. Il découvre le coupable, il le nomme, il lui jette au nez sa petite calotte rouge, avec des injures et des quolibets; puis il finit par cette effroyable réprimande, dite avec une voix désespérante et courroucée : Tu chantes comme au Conservatoire ! On eût dit un coup de tonnerre tombé sur la salle; mais, le rire se mêlant à la stupeur, ce ne fut pas longtemps sérieux. Un moment après, Choron ramassait sa calotte , et caressait le pauvre enfant. .

« Encore le la. Mais cette fois Choron fait un préliminaire sur le morceau qu'on va dire ; il expose la pensée du maître. Cette pensée, il l'a cherchée, il l'a devinée, il la tient: rien n'est plus clair.

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