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plaudissements de toute l'assemblée, je m'échappe un instant pour aller consoler le pauvre malade, en lui portant la nouvelle de ce nouveau succès. Qui est-ce que je trouve dans la cour, à neuf heures et demie du soir, et par un vent très-âpre? mon Choron, nu-jambes, et roulé dans une couverture de laine, qui s'était blotti derrière la porte de la salle pour entendre et juger par lui-même, au risque d'être surpris dans un pareil accoutrement.

En 1833, dénué de toute ressource, muni simplement d'une petite collection de musique d'église, Choron s'était mis à parcourir la France, et, seul, à improviser dans plusieurs cathédrales des masses chantantes auxquelles il communiquait son âme et sa vie (1). En vain , à son retour à Paris, nous le conjurâmes, le docteur Paulin et moi, de prendre le repos qu’exigeait sa santé délabrée après de telles fatigues. Loin de nous écouter, il ne songea plus, il ne s'occupa plus qu'à organiser des chours d'enfants d'ouvriers, et il parvint en quelques semaines à faire exécuter, par six cents jeunes voix, des saluts en musique dans les églises de Notre-Dame et

(1) On se rappelle que Choron avait aussi commencé à introduire le chant dans l'armée. Il espérait pouvoir donner, dans le Champ de Mars, un concert composé de dix mille voix choisies parmi les meilleurs chanteurs de nos régiments. Quelle n'eût pas été sa joie, son délire, s'il eût pu réaliser son gigantesque projet ! Combien il eut aussi encouragé les efforts d'un jeune professeur de chant de Bicètre (M. Florimond Ronger), qui, sous la savante direction du docteur Leuret, était parvenu à faire reparaitre la vie intellecLuelle sur la figure des aliénés chanteurs, et à calmer leurs nombreux compagnons d'infortune, qui les écoulaient avec autant de plaisir que de surprise !

de Saint-Sulpice. Un tel excès de travail devait nécessairement finir par briser l'organisation la plus robuste : il tomba mortellement malade. Eh bien , au milieu des atroces douleurs d'une entérite et d'une pleurésie aiguës, l'étonnant mélomane regrettait de n'avoir pas assez popularisé le chant en France. Il me disait aussi, la veille de sa mort: « En raisonnant mon affaire, je suis parvenu à mettre ma respiration en harmonie avec ma douleur de côté; j'ai même coordonné le rhythme de ma respiration avec mes quintes de toux. » Puis, tout à coup, s'adressant de nouveau à moi : «Savez-vous ce que c'est que

Palestrina? C'est , lui répondis-je , l'un des plus grands maîtres de l'école italienne dans le genre sévère ou idéal. – C'est bien autre chose, reprit-il avec feu. Rappelez-vous ce que je vais vous dire , et faites - le connaître; c'est neuf. Figurezvous un immense océan, dont les flots roulent avec calme et majesté : c'est la musique antique. D'un autre côté, voyez cet océan, dont les vagues

furieuses s'élèvent jusqu'au ciel, puis tout d'un coup s'enfoncent dans l'abîme... c'est la musique moderne. Eh bien ! Palestrina , c'est le point de jonction, le confluent de ces deux océans ; Palestrina, c'est le Racine, c'est le Raphaël, c'est le Jésus-Christ de la musique !»

CHAPITRE XVIII.

MANIE DE L'ORDRE.

L'amour de la régularité, l'ordre lui-même, cette qualité si précieuse, ne se transforme que trop souvent en une véritable passion, dont le moindre inconvénient est de rendre ridicule et insupportable celui qui en est l'esclave : tant il est vrai que

les meilleures facultés deviennent une source de maux quand la sagesse ne sait pas en diriger l'emploi.

M. L***, d'une constitution bilioso-lymphatique, d'un caractère paisible, et d'un esprit assez orné, m'a paru l'un des types de l'ordre poussé jusqu'à la manie la plus originale et la plus innocente. Toutes les actions de ce singulier personnage étaient tellement pesées, mesurées, calculées ; elles se répétaient chaque jour d'une manière si uniforme et si régulière, qu'on l'avait surnommé l'homme à la minute.

Pendant cinquante années de sa vie, hiver comme été, indisposé ou bien portant, M. L*** se leva constamment à six heures, heure militaire; à six heures et demie, il entrait dans son cabinet, y épilait son visage, pour se dispenser de se raser, et se lavait ensuite à pleine eau. Cette eau lui servait d'abord au même usage pendant huit jours; les huit jours suivants, elle était réservée pour ses mains; en troisième lieu , elle était employée à arroser les fleurs. M. L*** tenait particulièrement à cette habitude;

jamais sa femme ne put parvenir à la lui faire quitter. D'après les mêmes principes d'ordre et d'é. conomie, il ne changeait de chemise que le dimanche, de mouchoir que tous les quinze jours, et de cravate qu'au premier de l'an.

La toilette terminée, on faisait la prière en commun, puis on prenait le café, après quoi M. L*** se rendait à son crachoir. Là, sans aucune nécessité, il attendait une heure entière qu'une expectoration bien faisante vint débarrasser ses bronches des mucosités dont elles devaient etre tapissées. L'expectoration désirée finissait par arriver d'une manière plus ou moins naturelle: alors, seulement alors, notre homme rentrait joyeux dans son cabinet , où pendant près de trois heures il s'occupait de ranger ses papiers, ses meubles et ses livres. Un peu avant onze heures, il sortait pour aller à l'église, en revenait à midi moins un quart, et se mettait à lire jusqu'à deux heures moins dix. Ces dix minutes qui précédaient le diner étaient exclusivement consacrées à lui faire place. Pendant le repas, toujours composé d'un potage et de deux plats posés avec symétrie, M. L*** tirait de sa poche un petit morceau de papier destiné à préserver la nappe des taches qu'aurait pu y faire la fourchette. Après quelques jours de service, ce papier était précieusement mis de côté pour un autre usage. A la sortie de table, quelque temps qu'il fit, promenade au Luxembourg, et jamais qu'au Luxembourg, allée des Veuves; rentrée au domicile vers quatre heures et demie, toujours par le même chemin; puis, lecture à haute voix jusqu'au souper, fût-on enrhumé, n'importe, c'é

tait la règle. Il n'est jamais arrivé à M. L*** de se mettre au lit passé neuf heures ; il était si convaincu qu'à pareille heure tout le monde devait être couché, que plusieurs fois on dansa chez lui jusqu'à minuit, sans qu'il conçut le moindre soupçon de cette infraction aux règles de l'hygiène dans son petit gouvernement. Il s'en fallait de beaucoup que les fonctions digestives de l'homme à la minute fussent aussi régulières que ses idées ou que sa montre marine; assez souvent il était obligé de se lever la nuit, et c'est alors qu'il retrouvait sur sa table les flexibles porte-fourchettes rigoureusement classés d'après leur ordre chronologique.

La maladie et la mort de sa femme, qu'il aimait beaucoup, ne changèrent pas un iota à la symétrie de son existence. «Tout cela , disait-il, devait arriver, puisque ma pauvre femme était fort agée, et qu'il est ordinaire que la maladie précède la mort. » Du reste, il lui prodigua les soins les plus assidus, avec sa ponctualité habituelle, mais sans faire paraître le moindre chagrin. Pendant la dernière nuit, il était auprès de sa chère malade, qu'il jugeait perdue, lorsque , la pendule ayant sonné neuf heures, il alla vite se coucher dans la même alcôve, après avoir autorisé le domestique à l'appeler dès que l'agonie commencerait. Éveillé vers onze heures, il se leva, s'habilla, se peigna , s'approcha ensuite du lit de sa bonne amie, l'engagea à faire à Dieu le sacrifice de sa vie, puis lui récita à haute voix les prières des agonisants. La malade avait à peine rendu le dernier soupir, qu'il s'était remis dans son lit, toujours dans la même alcôve: il ne tarda pas à s'y

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