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les voir! il me semble que le grand air me ferait du bien.- Si tu veux t'habiller et prendre mon bras, nous essayerons de descendre; et, ma foi !

pour aujourd'hui, je te permets d'acheter les volumes qui te conviendront. » Ces derniers mots sont à peine prononcés, que le malade saute à bas du lit; en un instant il est habillé, et, malgré son état de faiblesse, il descend assez facilement l'escalier. Arrivé auprès du bouquiniste, il quitte le bras de sa femme, et la force à remonter chez elle. Alors, l'ail humide de joie, un genou en terre, il parcourt avec rapidité tous les ouvrages , il les ouvre, les referme, les ouvre encore, pour les palper plus longtemps. La plupart sont bons, quelques-uns même sont assez rares : lesquels doit-il acheter ? Dans l'embarras du choix, il les achète tous. Le lendemain matin , notre bibliomane était sensiblement mieux; il avait passé une nuit excellente; un air de sérénité brillait sur chacun de ses traits; la guérison ne se fit pas attendre.

Grâce à de semblables permissions, qu'il fallut renouveler plus d'une fois, M. Boulard parvint à une longue carrière. On le voyait encore, à soixantequinze ans, cheminer sur les quais, enveloppé d'une immense redingote bleue, ses vastes poches de derrière chargées de deux in-4°, et celles de devant d'une dizaine d'in-18 ou d'in-12: c'était alors une vraie tour ambulante; mais il trouvait son fardeau agréable, et pour tout l'or du monde il n'eût pas consenti à en être soulagé.

Hélas! tout finit ici-bas. Le 6 mai 1825, le bon M. Boulard eut le regret de quitter la vie sans pou

voir emporter ses six cent mille volumes (1); deux mois après, on les vendait à vil prix. Encore quelques années d'existence, et, malgré son immense fortune, notre bibliomane serait très-probablement mort dans un état voisin de la misère.

Cette observation, qui m'a paru intéressante sous le rapport médical, ne l'est pas moins au point de vue religieux. Au moment de la vente de M. Boulard , on pénétra , non sans difficulté, dans une pièce dont la porte était barricadée, et que l'on trouva remplie des ouvrages les plus immoraux et les plus obscènes. L'homme religieux ne les avait achetés que pour les livrer aux flammes : sa passion dominante lui en fit retarder indéfiniment le trop pénible autoda-fé.

(1) Après la vente de M. Boulard, les étalagistes de Paris furent tellement encombrés, que pendant plusieurs années les livres d'occasion ne se vendaient plus que la moitié de leur valeur habituelle.

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CHAPITRE XX.

DU FANATISME, ARTISTIQUE, POLITIQUE ET RELIGIEUX.

Le mot fanalisme n'exprime pas seulement l'exaltation des opinions politiques et des croyances religieuses, il s'applique aussi à une admiration excessive pour les sciences, et surtout pour les beaux-arts. C'est ce qui m'a déterminé à le placer à la suite des manies, avec lesquelles il se confond.

On a d'abord appelé fanatiques les prétendus devins de l'antiquité, parce qu'ils rendaient leurs oracles dans les temples des dieux nommés fana. Depuis, confondant la religion avec l'abus qu'on en a fait, certains incrédules ont appelé fanatisme toute espèce de zèle pour la religion, et lui ont attribué une foule de maux qui n'étaient dus qu'aux plus viles passions : c'est une erreur, quand ce n'est pas une perfidie. Au reste, l'impiété et l'hérésie n'ont que trop souvent prouvé qu'elles ont aussi leur fanatisme. « Luther, dit Bergier, n'avait pas été tourmenté lorsqu'il alluma le feu dans toute l'Allemagne; les anabaptistes ne l'étaient pas lorsqu'ils mirent en pratique les maximes de Luther; les zuingliens ne l'étaient point en Suisse lorsqu'ils firent main-basse sur les catholiques; personne n'avait été persécuté en France lorsque les émissaires de Luther et de Calvin y vinrent briser les images, afficher des placards séditieux aux portes du Louvre, prêcher contre le pape et con

pas fa

tre la messe dans les places publiques, etc. etc. Ce sont ces excès mêmes qui attirèrent les édits

que l'on porta contre eux. Ils ne devinrent donc natiques parce qu'ils étaient persécutés, mais ils furent poursuivis parce qu'ils étaient fanatiques. »

Le fanatisme est-il bien une passion ? se demande Marc; ne serait-il pas plutôt une conception délirante? et alors n'exclurait-il pas toujours la liberté morale ? L'opinion de ce médecin légiste parait tout à fait fixée relativement au fanatisme religieux : aussi il n'hésite pas à le considérer comme d'autant plus excusable, que les actes qu'il détermine seront plus déraisonnables, plus atroces, et que les exécuteurs de ces actes seront plus superstitieux et plus ignorants.

Quant au fanatisme politique, l'opinion de Marc ne paraît pas aussi bien arrêtée : « Ses actes, dit-il, devront être appréciés avec plus de réserve; car, bien souvent, loin d'être le résultat d'une conception délirante impliquant la lésion consécutive de la volonté, il n'a du fanatisme que le nom, et doit être considéré comme le produit de l'orgueil, de l'ambition, et même de la cupidité : il y a donc alors perversité plutôt que désordre mental. » Dans ces cas mêmes, je réclamerais encore toute l'indulgence des juges en faveur des accusés politiques, si ces passions motrices avaient été poussées jusqu'au voisinage du délire, jusqu'à l'aveuglement, et surtout si les individus appelés à comparaître devant les cours souveraines y avaient été conduits par la funeste contagion de l'exemple, II a existé, du reste, dans tous les temps de véritables fous politiques, auxquels

l'imputabilité ne saurait être appliquée, et notre dernière révolution en a beaucoup augmenté le nombre. Je ferai suivre ces courtes réflexions de trois observations appartenant à chacune des espèces de fanatisme que j'ai admises.

-Un peintre célèbre composait un Christ à l'agonie; le modèle posait admirablement; toutefois, sa figure ne parvenait pas à rendre les dernières angoisses de la douleur qui va s'éteignant avec la vie. Que fait le peintre ? il saisit un poignard, en frappe son modèle, et le fixe mourant sur la croix : voilà le fanatisme artistique.

– Parmi les nombreux exemples de folie produite par le fanatisme politique, je me bornerai à citer celui de la trop fameuse Théroigne de Méricourt, surnommée la belle Liégeoise (1).

Cette courtisane, née dans le pays de Luxembourg, débuta sur notre scène révolutionnaire en se livrant aux divers chefs du parti populaire, qu'elle servit utilement dans la plupart des mouvements insurrectionnels. Elle contribua surtout, en 1789, à corrompre le régiment de Flandre en conduisant dans les rangs

des filles de mauvaise vie, et en faisant aux soldats de larges distributions d'argent.

Après une mission à Liége, où elle devait soulever le peuple, et une courte captivité dans une forteresse de Vienne, Théroigne fut mise en liberté par l'empereur Léopold, et s'empressa de revenir à Paris dans le mois de décembre 1791. A cette époque,

(1) JA

reproduis ici, en grande partie, l'intéressante observation publiée par Esquirvi dans son ouvrage sur les laludies mentales,

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