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constamment nos besoins en harmonie avec nos devoirs.

Voyons maintenant la distinction qu'il faut établir entre les passions, les émotions, les sentiments, les affections, les vertus et les vices.

Les passions me semblent d'abord pouvoir être définies : des besoins déréglés, qui, en général, commencent par nous séduire, et finissent par nous tyrapniser.

Les émotions sont des excitations plus ou moins vives de notre sensibilité; elles sont agréables ou pénibles. Dans les deux cas, elles peuvent aller jusqu'à briser les ressorts de l'organisme; elles agissent alors à la manière des passions violentes, et deviennent même, par l'habitude, de véritables passions : aussi un moraliste judicieux, M. de Lévis, a-t-il remarqué que «de tous les besoins factices, le plus dangereux est celui des émotions. »

Les mots sensations, sentiments, perceptions, désignent également les impressions que les objets font sur l'âme, avec cette distinction, généralement admise, que la sensation s'arrête aux sens, que le sentiment va au cœur, et que la perception s'adresse à l'intelligence. Tous les trois déterminent en nous des ébranlements nerveux, des émotions de plaisir et de joie, de douleur et de tristesse, sources premières de nos passions.

De même que le mot sentiment, celui d'affection (dérivé du verbe afficere, toucher, faire impression) indique simplement un mode de sentir, une manière quelconque d'être affecté. L'affection, dont le caractère habituel est une douce activité, susceptible de

divers degrés, se métamorphose en ardeur, en impétuosité, en déraison, en passion. Chez la femme mère surtout, il n'est pas rare de voir l'affection portée jusqu'au dévouement, sorte de consécration qui la fait s'oublier elle-même pour se sacrifier tout entière à l'être qui lui doit la vie.

Généralement parlant, on donne le nom de vice à la dégradation de nos actes, et celui de vertu à leur perfection. Nous verrons ailleurs que les

progrès du vice sont infiniment plus rapides que ceux de la vertu, et que son habitude est également beaucoup plus forte et plus tenace.

Considérée sous le point de vue social, la vertu est une préférence habituelle de l'intérêt général à l'intérêt particulier. Cette préférence généreuse ne s'acquiert pas sans livrer de nombreux combats à notre égoisme; elle atteste la force de l'âme, et c'est précisément pour cela qu'elle mérite le nom de vertu (1). Elle devient tous les jours de plus en plus rare dans nos sociétés modernes.

(1) «Point de verlu sans combat, dit Rousseau. Le mot de vertu vient de force; la force est la base de toute vertu. La vertu n'appartient qu'à un être faible par sa nature, et fori par sa volopié; c'est en cela seul que consiste le mérite de l'homme juste; et quoique nous appelions Dieu bon, nous ne l'appelons pas vertueux, parce qu'il n'a pas besoin d'effort pour bien faire. » Le vieux Montaigne, que Rousseau ne fait souvent que paraphraser, avait dit avant l'au. teur d'Émile : « Il semble que le nom de la vertu presuppose de la difficulté et du contraste, et qu'elle ne peult s'exercer sans partie. C'est à l'adventure pourquoy nous nommons Dieu bon , furt, et liberal et iuste ; mais nous ne le nommons pas vertueux : ses operations sont toutes naifves et sans effort. » (Essnis, liv. 11, e. 11.) Bossuet définit la vertu : une habitude de vivre selon la raison; puis il ajoule : « la vertu, quelque forte qu'elle nous paraisse, n'est pas

Aux yeux de la religion, la vertu est le triomphe de la volonté sur nos mauvaises inclinations; c'est aussi la santé de l'âme, conservée par l'innocence, ou recouvrée par le repentir.

Les moralistes admettent quatre vertus principales, qu'ils ont appelées cardinales, parce qu'ils les regardent comme le fondement de toutes les autres : ce sont la prudence, qui les dirige; la justice, qui les gouverne; la force, qui les soutient ; et la tempérance, qui les circonscrit dans de justes limites.

Les trois vertus theologales du chrétien sont la foi, l'espérance, et la charité, qui embrasse les deux autres, parce qu'elle est le lien d'amour qui unit l'homme à l'homme, en unissant l'homme à Dieu.

Une remarque faite depuis longtemps, c'est que la plupart des vertus sont placées entre deux vices comme entre deux écueils; aussi, en voulant éviter l'un on tombe souvent dans l'autre, si l'on ne se tient pas ferme dans cet étroit milieu qui les sépare.

Comme tous nos penchants naturels ou factices, les vertus mêmes peuvent donc dégénérer en passions , lorsqu'elles sont poussées à l'extrême, lorsqu'il y a excès dans leur exercice. On reconnaît qu'elles sont arrivées à ce degré quand elles faussent le jugement ou qu'elles le paralysent, et dès lors elles perdent le nom de vertus.

digne de porter ce nom jusqu'à ce qu'elle soit capable de toutes sortes d'épreuves..

CHAPITRE II.

Division des Passions selon les moralistes et selon les méde

cins. — Théorie nouvelle des Besoins.

Il faut classer les passions pour les étudier, tout

en reconnaissant que leur classification restera toujours imparfaite.

Les combats intérieurs de l'homme, cette lutte incessante qui règne entre ses penchants et sa raison, ont conduit Pythagore et Platon à reconnaître dans notre âme deux parties : l’une, forte et tranquille, assise dans la citadelle du cerveau comme dans un olympe placé au-dessus des orages; l'autre, faible et farouche, agitée par les tempêtes des passions, et, comme la brute , se vautrant dans la fange des voluptés.

Cette division de la nature de l'homme, en raisonnable et en irraisonnable, a été suivie

par

saint Paul, par saint Augustin et plusieurs autres Pères de l'Église; Bacon , Buffon, Lacaze, l'ont aussi admise; enfin on la retrouve dans la distinction des deux vies animale et organique adoptée par Bichat. Quelques philosophes anciens ne se bornèrent pas à reconnaître dans l'homme deux åmes, l'une supérieure et l'autre inférieure; ils en admettaient une troisième, et les localisaient de la manière suivante: l'âme raisonnable avait son siège dans le cerveau ;

l'âme animale ou concupiscible, dans le foie; la vitale ou irascible, dans le cæur.

Suivant les stoïciens, les passions dérivent de l'opinion, soit de deux biens, soit de deux maux; ce qui constitue quatre passions primitives : le désir et la joie, la tristesse et la crainte; ils les subdivisaient en trente-deux passions secondaires.

Les épicuriens réduisaient toutes les passions à trois : la joie, la douleur, le désir.

Pendant le moyen âge, la philosophie péripatéticienne, qui était en vogue, fit classer les passions d'après l'ordre de leur génération établi par

Arietote : 1° amour et haine, 2° désir et aversion, 3o esperance et désespoir, 4° crainte et audace, 5" colère, 6° enfin, joie et tristesse.

Saint Thomas d'Aquin , dans sa Somme théologique, admet onze passions, qu'il classe dans l'ordre suivant : l'amour, la haine, le désir, l'aversion, la joie ou délectation, la douleur ou tristesse, l'espérance, le désespoir, la crainte, l'audace, et la colère. Les six premières, qui n'ont besoin pour

être excitées que

de la présence ou de l'absence de leur objet , y sont rapportées à l'appétil concupiscible, parce que le désir (concupiscentia) y domine. Les cinq autres, qui ajoutent la difficulté à l'absence ou à la présence de leur objet, sont rapportées à l'appétit irascible, parce que la colère (ira) ou le courage (1) y trouve toujours quelque obstacle à surmonter.

(1) Les Grecs, qui les premiers ont établi celle distinction d'ope periis, exprimaient la colère et le courage par le même moi (bupós), parce que, chez les animaux, la colère est ordinairement la source et l'aliment du courage,

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