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plongés dans l'ignorance la plus grossière; enfin, gens raisonnables, fous enfermés ou dans le cas de l'être : tels sont les individus avec lesquels j'ai été fréquemment en relation , que j'ai pu observer à loisir, et qui m'ont fourni les matériaux de cet ouvrage, plus scientifique que littéraire, et en grande partie copié d'après nature. Pour établir mes assertions, je ne me suis pas contenté d'invoquer ma longue expérience, soit comme praticien, soit comme médecin-légiste : j'en ai souvent appelé à celle de mes devanciers, et me suis en outre appuyé des laborieuses recherches de la statistique, science née d'hier, il est vrai, mais destinée à jeter plus tard une grande lumière sur différentes questions relatives à la criminalité, ainsi qu'à l'amélioration physique et morale des masses.

Malgré ces puissants secours, malgré tant de soins consacrés pendant un grand nombre d'années à la composition de ce volume, je ne l'aurais pas encore livré à l'impression, si les conseils de mes confrères, si les instances de l'amitié, ne m'en avaient arraché la promesse. C'est aussi pour tenir ma parole envers deux hommes célèbres , ravis depuis peu à la science et au clergé, que je livre prématurément à la critique bienveillante un travail

dont j'espère pouvoir un jour remplir les lacunes, et faire disparaître les imperfections.

AVIS

SUR LA DEUXIÈME ÉDITION.

Deux hommes entre lesquels il existait une grande divergence de principes, Mgr de Quélen et le docteur Broussais, s'accordaient à penser que la Médecine des Passions deviendrait un jour le complément indispensable des études médicales, législatives et théologiques. Celle prévision favorable, réalisée en moins de deux années, n'a été regardée par moi que comme une marque d'indulgence et un encouragement à mieux faire.

Aussi, pour cette nouvelle édition, le style a été revu avec soin ; et la statistique, dans ses rapports avec les meurs, mise au courant des documents officiels publiés jusqu'ici. On trouvera , dans le cours de l'ouvrage, quelques modifications et un assez grand nombre d'additions, jugées nécessaires par de savants critiques, entre autres le chapitre sur la Récidive dans la Maladie, dans le Crime et dans la Passion. J'ai, en outre, reporté à la fin du volume plusieurs notes nouvelles, beaucoup trop étendues pour trouver place au bas des pages; enfin , j'ai fait suivre la seconde partie d’un Résumé qui montre l'harmonie de la médecine, de la législation et de la religion; et qui, en même temps, aidera le lecteur à mieux saisir l'ensemble et le but de mon travail.

NOTIONS PRÉLIMINAIRES.

Connais-toi toi-même (yvūbi GECUTÒN), disaient les sages de la Grèce; et depuis plus de deux mille ans les moralistes et les médecins ont répété la célèbre inscription du temple de Delphes, sans que la plupart des hommes pensent à acquérir cette connaissance, si intéressante et surtout si nécessaire. Seraitce parce que cette étude est entourée de dif ficultés insurmontables ? Alors Pascal, ce sévère moraliste, aurait eu raison de s'écrier:

Quelle chimère est-ce donc que l'homme! quelle nouveauté! quel chaos ! quel sujet de contradiction! Juge de toutes choses, imbé cile ver de terre, dépositaire du vrai, amas d'incertitudes , gloire et rebut de l'univers : s'il se vante, je l'abaisse; s'il s'abaisse, je le vante et le contredis toujours, jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il est un monstre incompréhensible.» Pour moi, découragé par les paroles de ce puissant génie, j'ai voulu plus d'une fois briser ma plume, et renoncer à un travail dont le terme, semblable à l'horizon , me paraissait toujours s'éloigner à mesure

que je m'efforçais d'en approcher davantage. En vain j'avais demandé à nos grands peintres de meurs, à nos meilleurs physiologistes, le mot de cette énigme, en apparence introuvable : aucun d'eux ne répondait d'une manière satisfaisante aux nombreuses questions qui se pressaient dans mon esprit. Relisant alors les chefs-d'ouvre de l'éloquent évêque de Meaux, dont le regard pénétra si avant dans les secrets de la nature humaine, je m'arrêtai sur ces lignes : «Qu'est-ce donc que l'homme ? Est-ce un prodige? est-ce un assemblage monstrueux de choses incompatibles? est-ce une énigme inexplicable? Ou bien n'est-ce pas plutôt, si je puis parler de la sorte, un reste de lui-même, une ombre de ce qu'il était dans son origine, un édifice ruiné, qui, dans ses masures renversées, conserve encore quelque chose de la beauté et de la grandeur de sa première forme? Il est tombé en ruines par sa volonté dépravée; le comble s'est abattu sur le fondement : mais qu'on remue ces ruines, on trouvera , dans les restes de ce bâtiment renversé, et les traces des fondations, et l'idée du premier dessin , et les marques de l'architecte. »

Cette pensée de Bossuet m'a servi plus d'une fois de guide dans mes recherches , en

m'expliquant toutes les contradictions qui règnent en nous et hors de nous ; car je ne me suis pas borné à étudier l'homme dans sa nature; je l'ai aussi considéré dans son origine, dans ses rapports et dans son avenir.

J'admets d'abord en principe qu'il est composé d'un corps et d'une âme, unis de telle sorte que de leur réaction réciproque et harmonique dépend le parfait accomplissement de ses destinées. Comment s'opère cette union de la matière et de l'esprit? Mystère aussi impénétrable que les grandes lois de la nature : le suprême Architecte s'en est réservé le secret! Toutefois, nous sommes forcés d'avouer que l'âme est l'agent invisible dont notre corps révèle l'existence, comme Dieu est le créateur invisible dont l'univers publie la force, l'intelligence et l'amour.

Considéré sous le triple point de vue de l'hygiène, de la morale et de la religion, l'homme a des besoins à satisfaire et des devoirs à remplir; aussi a-t-il reçu en partage la sensibilité, l'intelligence et la liberté, facultés précieuses qui l'avertissent de ses besoins, lui en montrent l'importance, et le font recourir aux moyens qui doivent les contenir ou les satisfaire. Le savant auteur de la Législation primitive me parait beaucoup

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