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C'est au double point de vue de la psychologie et de l'histoire, une triste, mais curieuse étude que d'examiner par quelle gradation l'impératrice Marie-Louise se transforma peu à peu, d'épouse dévouée et irréprochable qu'elle était, en épouse oublieuse, indifférente et infidèle. Au moment où elle quitta le sol français, elle avait encore de bons sentiments pour son époux. Si elle n'avait pas été le rejoindre à Fontainebleau, la faute devait en être attribuée à lui plus qu'à elle-même. Elle avait rempli jusqu'au bout ses devoirs de régente avec exactitude et loyauté, et sur ce point, Napoléon lui rendait une entière justice. Quand elle toucha le sol de la Suisse, elle était, croyonsnous, encore résolue à partir prochainement pour l'île d'Elbe. Dans les premiers temps de son séjour à Schönbrunn, elle demeurait encore plus Française qu'Autrichienne. Préférant de beaucoup la duchesse de Montebello à toutes les grandes dames viennoises, témoignant une haute estime à Mmo de Montesquiou, à M. de Bausset, à M. de Méneval, qui, sans cesse, lui parlaient de Napoléon et de la France, elle avait conservé sur ses voitures, sur son argenterie, sur les livrées de ses gens les armes impériales de son mari. Sa maison était encore toute française, et on lui reprochait à la cour de son père de faire toujours l'impératrice. La comtesse de Montesquiou, qui ne cessait de remplir avec le plus grand zèle ses fonctions de gouvernante, parlait constamment de l'empereur Napoléon au petit Bonaparte, comme on appelait à Vienne l'infortuné roi de Rome. Elle apprenait à l'enfant à aimer son père, et à prier pour lui.

L'empereur François agit graduellement. Il eut l'adresse de ne pas donner trop vite à sa fille des conseils ou des ordres qui, au premier moment, auraient pu lui paraître cyniques. Il ne la heurta point. Il la laissa, pour prendre les eaux, se rendre à Aix-les-Bains, qui, en 1814, était encore une ville française, et où elle se promenait dans des calèches aux armes de l'empire français.

A ce moment, l'attitude de Marie-Louise était encore absolument correcte. Mais l'astucicuse

politique autrichienne sut trouver un homme qui parviendrait à détourner la femme de son mari. Cet homme, c'était un militaire diplomate, le général comte Neipperg, un ennemi acharné de la France et de Napoléon. Souple, adroit, énergique, homme du monde consommé, courtisan accompli, musicien excellent, il avait l'art de s'insinuer et de s'imposer. Marié à une femme divorcée, qu'il avait enlevée à son époux, dont il avait eu plusieurs enfants, et qui vivait encore en 1814, il était borgne, ayant perdu un vil à la guerre, et un bandeau noir cachait sa cicatrice. Il aurait pu être le père de Marie-Louise, car il avait vingtun ans de plus qu'elle. Qui aurait pu s'imaginer que cet homme serait le remplaçant de l'empereur Napoléon ? Le général Neipperg, époux de l'impératrice Marie-Louise, n'est pas moins étonnant que la veuve de Scarron épouse du roiSoleil. Avec l'histoire, on va de surprises en surprises, et l'on trouve dans la destinée je ne sais quoi de bizarre qui fait ressembler la vie des peuples, aussi bien que celle des individus, à un rêve.

Après l'abdication de Fontainebleau, Napoléon n'était pas, en apparence, du moins, absolument brouillé avec son beau-père. L'empereur François lui avait écrit de Rambouillet, le 16 avril 1814: Monsieur mon frère et cher beau-fils, la tendre sollicitude que je porte à l'impératrice ma

fille m'a engagé à lui donner un rendez-vous ici. J'y suis arrivé il y a peu d'heures, et je ne suis que trop convaincu que sa santé a prodigieusement souffert depuis que je l'avais vue. Je me suis décidé à lui proposer de se rendre pour quelques mois dans le sein de sa famille. Elle a trop grand besoin de calme et de repos, et Votre Majesté lui a donné trop de preuves de véritable attachement pour que je ne sois pas convaincu qu'Elle partagera mes veux à cet égard, et qu'Elle approuvera ma détermination. Rendue à la santé, ma fille ira prendre possession de son pays, ce qui la rapprochera tout naturellement du séjour de Votre Majesté. Il serait superflu sans doute que je donnasse à Votre Majesté l'assurance que son fils fera partie de ma famille, et que pendant son séjour dans mes États je partagerai les soins que lui voue sa mère. Recevez, Monsieur mon frère, l'assurance de ma considération très distinguée. De Votre Majesté Impériale le bon frère et beau-père. François. »

Ce n'était pas cette lettre qui exprimait les véritables sentiments de l'empereur d'Autriche, c'était celle qu'il avait écrite cinq jours auparavant au prince de Metternich, et dans laquelle se trouvent ces lignes significatives : « L'important est d'éloigner Napoléon de la France, et plût à Dieu qu'on l'envoyât bien loin ! Aussi avez-vous eu raison de ne pas différer la conclusion du iraité jusqu'à mon arrivée à Paris, car ce n'est

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