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dire de la part du bourgeois en question : « Moi, je n'ai pas de patience; moi, je suis un homme bouillant et passionné. »

On a dit : « La vanité est une passion avare et chiffonnière qui ne laisse rien traîner, et ramasse même dans les ordures. » Il est curieux de suivre dans la conversation par quels détours on arrive à faire perpétuellement son éloge. Pendant un été que je passai à la campagne avec quelques amis, nous fimes cette observation les uns sur les autres, et nous imaginâmes de constater chaque tentative de ce genre par deux coups frappés sur la table avec le doigt replié. Quelque adroite que fût la dissimulation, quelque déguisé que fût l'éloge, les esprits rendus attentifs par ce jeu ne s'y laissaient plus prendre, et l'inflexible toc foc avertissait l'orateur qu'il était dévoilé, quelquefois même lorsqu'il était lui-même dupé, et ne s'apercevait pas de l'arrièrepensée qui dictait ses paroles. Les phrases les plus insignifiantes en apparence ne sont pas exemptes de vanité. Demandez le matin à vos hôtes comment ils ont passé la nuit, personne ne vous répondra qu'il a dormi comme de coutume, « comme dort tout le monde; » qu'il a un peu rêvé, qu'il s'est, une ou deux fois, réveillé et rendormi.

Personne ne veut être « comme tout le monde; »

l'un n'a pas fermé l'æil, l'autre a dormi tout d'un somme, – celui-ci a fait des rêves épouvantables. - Le premier joue le poëte élėgiaque ou l'homme que ses profondes méditations empêchent de dormir;— le second veut se vanter d'une santé robuste; – le troisième a tant d'imagination!

Essayez du toc toc, entre amis intimes, et je vous promets une série d'observations amusantes.

Revenons à ceux qui trouvent la pêche à la ligne une occupation si ridicule. — Tâchez de savoir å quels divertissements ils se sont livrés hier et aujourd'hui. — Les uns ont joué aux échecs ou aux dames, ces jeux inutilement laborieux, que Montaigne déclarait « n'être pas assez jeux. » Un Latin, je ne sais plus lequel, et le plaisir que je vous ferais en retrouvant son nom est si douteux, que je ne vais pas le chercher; un Latin a dit : « Amusez-vous à des riens si vous voulez, mais il est honteux de faire des riens difficiles : (Turpe est difficiles habere nugas.)

Ou il aura joué aux cartes, espérant, à force d'application, faire passer quelques écus de la poche de ses amis dans la sienne. Joli plaisir, ingénieuse réunion de gens dont la moitié s'en va toujours triste ou mécontente! et pour ce résultat passer toute une soirée assis dans un salon sans air, à pro

car

reau

je passe

elle se

noncer ces mots : « Cour pique trèfle atout — je coupe

les honneurs - combien de levées ? » Un des avantages de la pêche est celui-ci : Quand la pièce ne réussit pas, elle se sauve néanmoins

par

les décors; joue au bord d'une rivière ou sur un bateau, entre les deux rives. Des vieux saules arrondis, au feuillage glauque, s'élancent les peupliers à la cime verte; les nénufars étalent sur l'eau leurs larges feuilles et leurs fleurs odorantes, jaunes ou blanches; la sagittaire lance de l'eau ses feuilles en fer de flèche et ses fleurs à trois pétales blancs à centre lie de vin; plus près de terre, le plantaire d'eau montre ses petits épis d'un blanc rosé, le wergiss-meinnicht, le myosotis, ses fleurs d'un bleu tendre, le jonc fleuri, sa couronne de pêches; la bergeronnette grise et jaune, la lavandière, marchent sur le sable en se balançant avec une grâce cadencée ; le martin-pêcheur, bleu, vert et jaune, s'élance d'une rive à l'autre d'un vol droit et rapide comme celui d'une flèche, en poussant un cri aigu. Les demoiselles, les libellules, dont les ailes de gaze soutiennent des corps d'émeraude, de saphir ou de turquoise, voltigent au-dessus des fleurs aquatiques.

Et l'eau qui coule, par son murmure et son aspect, vous jette dans de douces et profondes rêveries.

Comparez maintenant à cette scène un salon dans lequel règne une odeur confuse et nauséabonde provenant de l'huile des lampes, de l'haleine des hommes, du punch et du chocolat que l'on promène sur des plateaux, des diverses pommades dont on a enduit les cheveux avant de les passer au fer, et qui fait des chevelures frites; des figures fatiguées, des cartes qu'on remue, des grimaces de mauvaise humeur, etc. Il y aussi la pêche à la mer : c'est là encore que le décor pourrait bien sauver la pièce, si elle avait besoin d'être sauvée.

La mer n'a qu'un défaut, c'est que, quand on la connaît, on ne peut plus s'en passer. C'est, de l'aveu de tous, le spectacle le plus grand, le plus majestueux et le plus varié qu'il soit donné à l'homme de contempler.

Et si on savait comme on devient sage au bord de la mer!

Il venait d'y avoir en France une grande commotion politique; j'allai voir mes amis les pêcheurs d'Étretat pour en jaser un peu avec eux. « Eh bien! demandai-je à Valin, le garde-pêche qui est mort si malheureusement depuis en tombant du haut d'une falaise, · que pensez-vous de ce qui se

passe ici ? »

Valin me conduisit en face de la mer, qui, ce jour-là, était bleue et immense comme un ciel d'en bas, et me la montrant des deux mains, il me dit : « Qué qu' ça nous fait ? »

J'aurais dû dire cette fois aussi : «Qué qu' ça me fait, Einerley? »

J'ai voulu au contraire m'en mêler; mais je dis aujourd'hui ce que j'aurais dû dire alors : « Einerley! qué qu' ça me fait? » et j'ai ajouté, pour résumer ce que j'ai vu : « Plus ça change, plus c'est la même chose. »

C'est à Etretat que j'ai fait mes premières armes comme pêcheur maritime; c'est là que j'ai fait une pêche assez rude, la pêche du hareng; c'est là que j'ai vu les frères Vatinel prendre pour douze cents francs de mulets (muges) d'un seul coup de seine.

Il faut dire que ce sont des gaillards adroits et résolus; c'est du haut des falaises – trois cent-dix pieds d'élévation, la hauteur de cinq maisons de Paris qu'ils guettent les mulets ou les maquereaux qui viennent frétiller sur le bord : alors, un coup de sifflet avertit les compagnons; on pousse à la mer un canot sur lequel est placée, à l'avant, la seine toute parée.

Le bateau s'éloigne rapidement à coups d'aviron lents et silencieux, bien maniés; la seine, dont un bout est resté à terre, se déroule et se dévide en

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