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J'ai porté dans cette étude nouvelle la mêmedisposition que dans la première; j'ai cherché, avec un coursincèreetsympathique, avec un esprit attentif, la vérité sur les faits comme sur les hommes, et toutes les fois que j'ai cru l'avoir trouvée, je l'ai dite. Je ne prétends cependant pas, à Dieu ne plaise ! m'être séparé des idées et des sentiments auxquels j'ai voué ma vie. S'il fallait être indifférent pour écrire l'histoire, on serait réduit à laisser la plume de l'historien aux sceptiques, et je ne sais pas ce qu'y gagneraient la morale et l'intérêt public. Mais sans être indifférent, j'ai voulu être, et je crois avoir été équitable et impartial. C'est d'abord un devoir pour l'historien ; c'était en outre un besoin au point de vue auquel je m'étais placé. Je n'ai, en effet, cherché dans l'époque que j'étudiais ni des apologies, ni des excuses, encore moins des récriminations. Fidèle au but le plus élevé de l'histoire, j'y ai cherché, je viens de le dire, la vérité d'abord, quelle qu'elle fût, ensuite des leçons. J'en ai trouvé pour tous les partis sincères. Les adversaires de mes idées, que je ne veux pas appeler des ennemis, me pardonneront la liberté d'esprit et de parole avec laquelle j'ai signalé les fautes de leur parti, en considérant celle avec laquelle j'ai parlé des fautes des hommes dont les principes sont les miens. Mes amis, à leur tour, s'ils sont quelquefois tentés d’être offensés de ma franchise, songeront que si je n'avais pas parlé avec autant de liberté des fautes commises de notre côté, je n'aurais pu parler avec justice ni avec autorité des fautes commises dans les autres camps.

Du reste, quand on songe aux difficultés au milieu desquelles la Restauration s'ouvrit, à l'inexpérience des hommes jetés sans préparation aucune dans le gouvernement représentatif, aux engagements préalables et aux préventions mutuelles des partis récemment sortis de la grande révolution de 1789, et surtout à la gravité des circonstances après 1815, on n'est point surpris que, de tous côtés, il y ait eu des fautes et des torts; on se trouve donç disposé à accorder à tous les hommes et à tous les partis sincères l'indulgence dont on éprouve pour soi-même le besoin. Seullement, et c'est parce que cette conviction ne m'a point paru partagée par les historiens qui m'ont précédé, que j'ai entrepris cette histoire; après une étude approfondie, je suis resté convaincu que la Restauration n'était pas tombée par le fait de tel ou tel parti, mais sous l'ensemble des fautes de tous les partis admis à jouir du gouvernement représentatif. Je n'en donnerai qu'une preuve : si un seul parti devait être responsable de tout, ce parti serait seul tombé; or, le gouvernement représentatif, celui du moins qu'on avait prétendu fonder, a aussi disparu.

Il me reste peu de chose à dire. J'ai lu tout ce qui a été écrit sur la Restauration, mais j'ai surtout puisé aux documents originaux français, allemands et anglais.

J'ai dépouillé de volumineux dossiers politiques qui m'ont été confiés par les héritiers des hommes d'État de la Restauration, qui ont compris qu'à l'époque où nous sommes ces documents appartiennent à l'histoire.

Je citerai parmi ces documents inédits :

Les Papiers politiques et les correspondances de M. le duc de Blacas;

Les Mémoires du baron de Vitrolles;

Les Papiers politiques de M. de Villèle et ses nombreuses correspondances;

La correspondance du comte de Marcellus sur le concordat de 1817;

Les Papiers politiques du baron d'Haussez, qui embrassent toute la Restauration ;

La correspondance de M. le prince de Polignac avec M. de Villèle et avec M. le comte de Laferronays;

La correspondance intime du duc de Montmorency avec M. de Villèle pendant le congrès de Vienne;

Les Papiers politiques de M. de Guernon-Ranville, etc.;

La publication des Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps de M. Guizot, des Mémoires du duc de Raguse, de quelques parties des Mémoires de M. Beugnot, de plusieurs fragments importants puisés dans les archives du duc Decazes par M. Duvergier de Hauranne, la communication d'une partie des Mémoires de M. le comte d'Andigné, de quelques fragments des Mémoires du prince d'Eckmühl, des notes communiquées par M. le duc des Cars, etc., etc., m'ont fourni des lumières précieuses.

Les deux premiers volumes que je publie contiennent l'histoire d'une époque qui, tout en faisant partie de la Restauration, forme un tout complet. Ils renferment en effet la chute du premier Empire, le rétablissement de la maison de Bourbon en France, la discussion et la promulgation de la Charte, les premiers essais du gouvernement représentatif, le traité de Paris et le congrès de Vienne, le retour de l'ile d'Elbe, la chute de la première Restauration, les Cent-Jours, la rapide et désastreuse campagne de 1815, Waterloo, la seconde abdication de Napoléon el son départ pour Sainte-Hélène, événements si divers, si extraordinaires et si multipliés qu'ils semblent s'être pressés pour tenir dans le cadre étroit mesuré entre ces deux dates : 31 mars 1814 et 4 août 1815.

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DE LA

RESTAURATION

LIVRE PREMIER

CHUTE DE L'EMPIRE

1

CAUSES GÉNÉRALES DE LA CHUTE DE NAPOLÉON.

Depuis la funeste campagne de Russie, l'Empire tombait comme un de ces édifices gigantesques, mais bâtis trop à la hâte et mal construits, dans lesquels l'architecte n'a pas proportionné les résistances aux pesanteurs. Venu à la suite d'une révolution qui avait provoqué, par l'excès de l'anarchie, une réaction en faveur des idées de pouvoir, il avait été le résultat de la rencontre de l'esprit d'indépendance nationale de la France, exalté par des circonstances extraordinaires et mêlé bientôt à l'esprit militaire et à l'esprit de conquête, avec le génie d'un homme. Cet homme avait jeté la France sur l'Europe comme sur une proie, et, aspirant à faire toujours marcher les frontières de ses États déjà agrandis de quarante nouveaux départements, et plus encore. son influence, il avait remanié tous les territoires européens, détrôné et établi des

Hist. de la Restaur, I.

rois, visité militairement toutes les capitales, décidé souverainement du sort de l'Italie, de la Suisse, de l'Allemagne, de la Pologne, de l'Espagne, tant qu'enfin il y eut un moment où il ne resta plus debout devant lui qu'une puissance, et une puissance assise sur un autre élément que le sien, l'Angleterre. Mais le temps, qui construit seul les choses durables, manquait à ces improvisations du succès. Au milieu même des triomphes de Napoléon, il y avait toujours eu un symptôme menaçant pour l'avenir de sa domination : pendant toutes ses guerres, les neutres et même les alliés de sa fortune étaient demeurés ses ennemis secrets. Le monde l'attendait au premier revers. La coalition de tous les gouvernements et de tous les peuples, sans cesse au moment d'être nouée, se trouvait ce jour-là naturellement formée.

C'est une terrible nécessité que celle d'être toujours heureux. Napoléon cessa de l'être à Moscou. A partir de ce moment, il fut inévitablement perdu. Plusieurs le prévirent, quelques-uns l'annoncèrent. Chateaubriand, entre autres, s'écria : «C'est Crassus chez les Parthes. » Le premier effet du désastre de cette campagne fut d'obliger l'Empereur de reculer de toute la largeur de l'Europe. Il n'avait rien de sûr derrière lui. Les peuples ne lui étaient pas moins hostiles que les

gouvernements. L'Allemagne, sans cesse foulée aux pieds des armées napoléoniennes, froissée dans ses intérêts, humiliée dans son indépendance et sa dignité, avait fini par être prise, comme l'Espagne, d'une de ces colères redoutables qui changent les guerres politiques en guerres nationales, et mettent les peuples derrière les armées. Le sentiment de la liberté, si puissant sur les âmes, le culte de la patrie, la haine de la conquête étrangère, toutes ces passions morales qui avaient fait notre force au commencement de la lutte étaient passées du côté de nos adversaires. Tandis que l'Espagne luttait avec l'énergie de la religion, du patriotisme et du désespoir contre la domination

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