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Or, aux États-Unis, il y a eu pleine approbation donnée à la conduite du capitaine Ingraham ; comment admettre dès lors que le gouvernement de l'Union fasse entendre à Vienne et à Constantinople surtout des paroles qui ressembleraient à des regrets et moins encore à des excuses, quand en définitive les menaces n'ont point été suivies d'effets 2).

Voici, d'une part, comment le président de l'Union américaine du Nord s'est exprimé dans son Message au Congrès, à l'occasion des événements de Smyrne:

Martin Koszta, Hongrois de naissance, est venu dans ce pays, en 1850, et a, conformément aux prescriptions de la loi, déclaré son intention de devenir citoyen des États-Unis. Après être resté ici près de deux ans, il a visité la Turquie. Pendant son séjour à Smyrne, il a été violemment arrêté, porté à bord d'un brick de guerre autrichien qui alors mouillait dans le port de cette ville et on l'y enchaina, dans l'intention hautement avouée de l'emmener dans les États autrichiens. Notre consul à Smyrne et notre légation à Constantinople sont intervenus pour le délivrer, mais leurs efforts ont été impuissants. Tandis qu'il était ainsi emprisonné, le commandant Ingraham arriva à Smyrne avec le vaisseau de guerre des États-Unis le Saint-Louis, et après s'être informé des circonstances de l'affaire, il en conclut que Koszta avait droit à la protection du gouvernement américain, et prit, pour sa délivrance, d'énergiques et promptes mesures.

« D'après un arrangement fait entre les agents des États-Unis et de l'Autriche, il fut remis à la garde du consul général de France à Smyrne, pour y rester jusqu'à ce qu'il fût statué sur son sort, en vertu d'une convention réciproque des consuls des gouvernements respectifs. Conformément à cette convention, il fut mis en liberté. Il est actuellement aux États-Unis.

«L'empereur d'Autriche s'est plaint sérieusement de la conduite de nos officiers qui avaient figuré dans cette affaire.

Considérant Koszta comme son sujet et s'attribuant le droit de s'emparer de sa personne sur le territoire turc, il a demandé au gouvernement des États-Unis de consentir à la remise du prisonnier, de désavouer les actes de ses agents et de donner satisfaction à cette prétendue insulte.

*) «Dans l'état actuel des esprits aux États-Unis, vis-à-vis de l'Europe en gé«néral, et de l'Autriche en particulier, il est certain que nulle réparation de ce «genre ne sera donnée, et il est peut-être vraisemblable que la conduite des officiers du Saint-Louis, ou Saint-Lewis, a été dictée autant par le désir d'acquérir à • leur propre gouvernement un fonds d'influence politique, que par l'ardeur propre au métier de la guerre ou par des prédilections de parti. »

(Extrait du T'imes.)

« Après můr examen de l'affaire, j'ai acquis la conviction que Koszta avait été arrêté sans autorisation légale à Smyrne ; qu'il avait été retenu à tort sur un brick de guerre autrichien ; qu'à l'époque de son arrestation, il était revêtu de la nationalité des États-Unis, et que les actes de nos officiers, dans de telles circonstances, ont été justifiables. J'ai complètement approuvé leur conduite ; et un acquiescement à la plupart des demandes de l'Autriche a été décliné. »

D'autre part, dans le mois de janvier 1854, la chambre des représentants de l'Union américaine, après avoir terminé la discussion relative à l'affaire de Smyrne, a adopté comme il suit, à la majorité de 174 voix contre 9, la résolution qui lui était soumise par son comité :

« Les remerciments du Congrès seront et sont ici présentés à M. Duncan N. Ingraham, commandant la corvette des États-Unis Saint-Louis, pour la judicieuse et vaillante conduite qu'il a tenue, le 2 juillet dernier, en étendant la protection du gouvernement américain sur Martin Koszta et le délivrant d'une arrestation et d'un emprisonnement illégal, à bord du brick autrichien le Hussard. Le président des Etats-Unis est, en conséquence, prié de faire graver et remettre à Duncan Ingraham une médaille avec une inscription appropriée aux circonstances, en témoignage de l'estime du Congrès pour sa valeur, sa résolution et sa judicieuse conduite dans l'occasion susdite. Les présentes résolutions seront également communiquées au capitaine Ingraham dans les termes que le président croira les plus convenables au but du Congrès. »

Toute cette affaire, et l'approbation pleine et entière qu'elle a reçue aux États-Unis « doit être », ainsi que le dit un publiciste français, «un sujet d'attention pour tous les gouvernements « européens », car elle manifeste une fois de plus «cette tendance « de plus en plus marquée des Américains à s'ingérer dans les affaires de notre continent. 1)

1) Voici quelques observations d'un publiciste français, M. A. Letellier, sur la disposition des États-Unis de l'Amérique septentrionale à intervenir dans les affaires du continent européen , qui nous paraissent fort bonnes à conserver et à rappeler ; elles ont été consignées dans le N° du 4 août 1853 du journal l'Assemblée nationale. « Les États-Unis voudraient commencer à se meler des affaires de l'Europe et en a meme temps ils prélendent refuser à l'Europe tout droit d'intervention non-seule«ment dans les questions qui intéresseraient l'Union, mais dans celles qui concer« neraient un pays quelconque des deux Amériques. C'est ce que le parti démocra

Nous terminerons ce paragraphe par le résumé clair et vrai qu'un publiciste français, M. Am. Pellier, a fait de cette triste affaire de Smyrne, dans laquelle l'autorité locale s'est montrée aussi faible qu'incapable, et qui a été l'origine, de la part d'un officier supérieure de la marine militaire des États-Unis, « d'une « violation de ces principes du droit maritime pour lesquels la © France n'a cessé de combattre »,

a Le Président des États-Unis s'est occupé dans son Message au Congrès, d'une affaire qui, après avoir excité il y a quelques mois une assez vive émotion en Amérique et en Europe, s'est terminée d'une façon presque inaperçue au milieu des distractions causées par la guerre entre la Turquie et la Russie. Nous voulons parler de l'arrestation à Smyrne du réfugié hongrois Martin Koszta, par ordre du consul d’Autricbe, et des divers incidents qui en sont résultés. Le langage de M. Franklin Pierce, en s'exprimant sur cette affaire, a été, nous aimons à le reconnaître, aussi convenable et modéré que dans les autres parties de son Message. Mais on ne peut admettre, après ce qui s'est passé, que tous les honneurs de la solution aient été en cette circonstance pour les autorités américaines, ainsi qu'il a semblé le dire, s'y croyant sans doute obligé pour flatter l'amour-propre national.

«S'il ne s'était agi dans cette affaire que de la satisfaction particulière de l'un ou l'autre gouvernement, elle ne vaudrait pas la peine

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& tique des États-Unis appelle la doctrine de Monroe. (Voir chap. XXXVI, 3.) On « voit que les démocrates américains ont de singulières idées sur l'équitable réciprocité des rapports internationaux.

« Ce qui nous préoccupe, ce que nous voulons signaler, c'est l'intervention toute e nouvelle de l'Amérique, c'est la protection dont elle prétend entourer, même hors & de chez elle, des Européens qui se sont mis en révolte ouverte contre le gou• vernement de leur pays ; ce sont les veux exprimés en public par ses agents die plomatiques pour le triomphe de la propagande révolutionnaire. Voilà ce qui est excessif. s'il convient à l'Amérique d'être le refuge, le champ d'asile des turbue lents et des anarchistes de tous les pays, elle doit au moins les garder après les e avoir accueillis, et ne pas nous les renvoyer comme des missionnaires de révolutions.

Quand l'ancienne Rome pesait sur le monde, elle prétendait que le titre de «citoyen romain devait etre dans tout pays un gage d'inviolabilité. Civis sum Romanus. « Avec ces mots magiques, le patricien, le plébéien de Rome se faisaient respecter jusqu'au fond de l'Asie. Les démocrates du Nouveau-Monde voudraient-ils auejourd'hui investir du même privilège les révolutionnaires de tout pays qu'il leur e plaira d'accueillir, et leur assurer partout l'impunité, en en faisant des citoyens & américains ?

€ Nous leur demandans (aux agents à l'étranger des États-Unis, ainsi qu'au goue vernement lui-même), nous leur demandons de ne pas oublier que protéger la * propagande révolutionnaire est un mauvais moyen d'encourager la paix parmi « les nations et les hommes.

C'est à l'Europe à porter sur ce point la plus vigilante allention. C'est dans le • principe qu'il importe de s'opposer au mal. Si les gouvernements européens n'y e prenaient garde, des précédents pourraient s'établir qui auraient avec le temps & les plus funestes conséquences. Il importe au plus haut point à l'Europe de ne pas * permettre à l'Amérique, sous quelque forme que ce soil, une intervention illicite dans ses affaires, et de défendre avec une inébranlable fermeté les vrais prina cipes internationaux,

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qu'on en parlåt encore ; mais elle se rattache à des questions de droit international qui intéressent tous les pays. Martin Koszta avait été arrêté à Smyrne par ordre du consul autrichien, agissant en verta des capitulations qui ont conféré à l'Autriche comme à plusieurs autres Puissances chrétiennes, un droit de juridiction sur ses nationaux, à l'exclusion des autorités oltomanes. Que ces capitulations qui confèrent à des gouvernements étrangers l'exercice d'un des attributs du pouvoir souverain sur le territoire d'un autre gouvernement, soient contraires aux vrais principes du droit public et offrent des inconvénients dans leur application, c'est ce que nous contesterons moins que personne ; car, dans cette feuille même, le veu a été exprimé, il y a longtemps déjà, que le gouvernement ottoman pût présenter assez de garanties d'une bonne administration de la justice pour que les Puissances chrétiennes qui possèdent des capitulations renoncassent à leur bénéfice. Mais tant que ces garanties n'existeront pas, et tout le monde sajt combien il s'en faut toujours qu'elles existent, ces Puissances sont lenues, dans l'intérêt de leurs sujets, de maintenir les privilèges de juridiction qui ont été conférés par la Porte à leurs agents.

« Le consul d'Autriche à Smyrne avait non seulement le droit, en vertu des capitulations, d'ordonner l'arrestation de Martin Koszta , sujet autrichien ; mais il aurait manqué à ses devoirs en ne le faisant pas. Hâtons-nous pourtant d'ajouter que le droit absolu ne pouvait être politiquement revendiqué et maintenu, du moment que Martin Koszta avait acquis la qualité de citoyen américain. Il y a sans doute quelque chose qui répugne au bon sens et à la loyauté dans la prétention d'un homme comme Koszta qui part d'Europe sujet autrichien, débarque un beau malin à New-York, et, au moyen d'une simple déclaration devant le magistrat, devenu le soir citoyen américain, veut pouvoir, de retour en Europe, braver impunément les autorités instituées par le gouvernement de son pays natal. Koszla poussait même la bravade jusqu'à soutenir que, pour être devenu citoyen américain, il n'avait pas cessé d'être Hongrois.

« La question aurait donc été des plus simples posée entre lui el le consul autrichien qui ne pouvait le considérer que comme son justiciable ; mais elle changeait de face par l'intervenlion du consul des États-Unis, obligé de couvrir de sa protection tout individu régulièrement naturalisé américain ; elle menaçait alors de prendre les proportions d'un différend entre les deux gouvernements.

« Celle considération supérieure devait tout dominer, et c'est elle qui a évidemment dicté la conduite du gouvernement autrichien. Dans une dépêche adressée le 14 septembre à M. Marsh, ministre américain à Constantinople, M. de Bruck, internonce d'Autriche, disait : « Le gou« vernement impérial, ne voulant pas confondre l'individu avec la cause, « vient de m'autoriser à m'entendre avec vous sur la mise en liberté et « le transport en Amérique de Martin Koszta. »

« Ainsi l'Autriche réservait formellement son droit, et en cela elle défendait la cause de toutes les Puissances qui ont des capitulations avec la Turquie, en même temps que la sienne propre. C'était se mon

trer intraitabie sur le principe, conciliant sur l'application : règle difficile et rarement observée en politique.

« Le ministre américain, M. Marsh, se hâta d'accepter les propositions de M. de Bruck. Sa dépêche en réponse à ce diplomate, laquelle a été également publiée, témoignait de ses sentiments conciliants. Il faut être juste envers le gouvernement américain et son représentant à Constantinople : si celte affaire Koszta avait élé exclusivement traitée entre eux et le cabinet de Vienne, elle n'aurait pas acquis les proportions qu'elle a eues un moment et qui pouvaient faire craindre une rupture de relations entre l'Autriche et les États-Unis.

« Ce qui a été le plus grave dans cette affaire, et ce qui reste encore regrettable, c'est la conduite du capitaine Ingraham, commandant une corvette américaine, et menaçant d'ouvrir le feu sur un brick autrichien, dans le port de Smyrne. Le président des États-Unis a dit dans son Message que les procédés de cet officier étaient «justifiables ». S'il est un gouvernement dont on ne devait jamais s'attendre à voir le chef justifier de pareils procédés, c'est assurément le gouvernement des États-Unis. Qui doit, plus que le cabinet de Washington, défendre énergiquement et constamment les droits des neutres ? Quelle a été une des causes déterminantes, la principale cause de la déclaration de guerre des États-Unis à l'Angleterre, en 1842 ? C'est le droit de visite que les navires de guerre britanniques s'étaient arrogé sur les navires américains, pour s'assurer s'ils n'avaient point de matelots anglais dans leurs équipages. C'était violer certainement les privilèges de la neutralité d'une façon qui exigeait une réparation. Mais cette violation n'était pas pire que celle qui serait résultée d'une menace d'hostilités faite par un navire anglais à un navire américain dans un port neutre. Le gouvernement des États-Unis est condamné dans le cas dont nous nous occupons, non seulement par ses propres antécédents, mais encore par l'autorité des publicistes nationaux, ainsi que l'a établi le gouvernement autrichien dans son Memorandum aux cours étrangères.

« M. Franklin Pierce a dit dans son Messagé que la correspondance communiquée au Congrès ferait connaître la doctrine qui a décidé le gouvernement américain à considérer la conduite du capitaine Ingraham comme justifiable. Il sera curieux de voir sur quels arguments on aura essayé d'appuyer celle doctrine. Les États-Unis doivent prendre garde d'accréditer des précédents qui seraient un jour invoqués contre eux. L'Angleterre a pu se mettre et rester encore en opposition avec tous les autres États maritimes sur la nature et l'étendue des privilèges des neutres : sa supériorité de fait la porte à croire qu'elle peut se placer impunément au-dessus du droit. La puissance navale des États-Unis n'est pas encore arrivée à ce point, qu'ils puissent imiler en cela l'Angleterre.

« Quant à nous, nous ne saurions oublier que le capitaine Ingraham a donné dans la rade de Smyrne le déplorable exemple d'une violation de ces principes du droit maritime pour lesquels la France, sous l'ancienne Monarchie, sous la République, sous l'Empire, n'a cessé de combattre; et c'est avec tristesse que nous verrions une puissance à

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