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prit le parti de rompre toutes relations diplomatiques avec le cabinet anglais ! 1) Comment l'Espagne qui était redevable de ce repos intérieur au renvoi de l'envoyé britannique, a-t-elle pu prendre, en 1850, l'initiative du rétablissement des relations interrompues ? Avec quelle hauteur, Lord Palmerston a répondu, le 23 avril, à la lettre que lui a écrite à cet effet le 30 mars précédent, le ministre espagnol, M. Pedro Pidal .... ! Le ministre d'État au département des affaires étrangères de S. M. britannique ne semble-t-il pas, par son langage orgueilleux, accorder pardon à l'Espagne repentante ?

Est-il donc préférable d'avoir l'Angleterre pour ennemie avouée

que pour amie ?

En 1850, est-ce le rôle d'une Puissance amie et protectrice de la Grèce qu'elle a joué ? La Grande-Bretagne qui a contribué à fonder le royaume hellénique ne semble-t-elle pas avoir voulu tout faire pour le détruire ? Sont-ce les réclamations du juif Pacifico qu'elle avait sérieusement en vue de protéger ? Nous ne le croirons jamais : un but secret se cachait derrière le but avoué. (Voir chap. XXXVII.) La marine commerciale grecque était en progrès ! Il fallait arrêter son développement.

Le cabinet anglais est persévérant dans ses rancunes, comme dans les plans qu'il forme, et dont il poursuit l'accomplissement avec une merveilleuse tenacité, dans l'intérêt du commerce britannique et de la suprématie de la marine nationale, militaire et commerciale.

Le système continental adopté, par voie de représailles, par Napoléon (chap. XXVI) a failli renverser la fortune de l'Angleterre, qui prodiguait des subsides à tous les États européens ; de quelle haine l'Angleterre n'a-t-elle pas poursuivi Napoléon !

Napoléon vaincu une seconde fois, en 1815, par les forces réunies de toute l'Europe, abdique la couronne pour la seconde fois. Par une lettre d'une grande noblesse de style et de pensée, adressée au Prince-Régent du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne, Napoléon réclame l'hospitalité de son ancienne ennemie ; il est reçu à bord du Bellérophon: il croit s'asseoir aux foyers britanniques sous la protection des lois de la Grande-Bretagne, en se plaçant volontairement, de bonne foi, sous le pavillon qui flotte sur le Bellérophon; mais il n'y est reçu que pour être transporté, par ordre du cabinet de St.-James, sur le rocher de Ste.-Hélène, où il meurt cinq ans après, abreuvé de mille dégouls, de mille

") On voit que ces lignes n'ont pas été tracées en 1854 !

persécutions mesquines de tous les instants, de la part du général anglais, son géolier — Sir Hudson Lowe! 1)

Combien il est regrettable de voir, en tant de circonstances, le ministère d'une grande nation, si digne d'admiration pour son esprit public, pour son patriotisme, pour le respect qu'elle professe pour les traditions nationales qui ont fait sa gloire et sa grandeur, se livrer à une politique astucieuse, mesquine, égoïste, vindicative même, qui n'a d'autre guide que sa jalousie, d'autre pensée que le triomphe des intérêts du moment, d'autre loi que les caprices de sa volonté ......!

Mais revenons à la mission du chevalier Harris à SaintPetersbourg.

Le diplomate anglais était parvenu à fasciner en quelque sorte l'esprit de l'impératrice : Catherine était sur le point de céder et de contracter une alliance avec la Grande-Bretagne, lorsque le comte Panim, informé en temps utile de ce qui se passait, parvint à détourner son illustre souveraine de l'accomplissement de la résolution à laquelle elle s'était arrêtée.

Le chevalier Harris ne se rebuta point; un événement fortuit vint même ranimer son ardeur et relever ses espérances.

Deux bâtiments russes, la Concordia, d'Archangel, et le St.Nicolas, de St.-Petersbourg, furent arrétés dans la Méditerranée, par des corsaires espagnols, sous prétexte qu'ils étaient destinés à approvisionner la forteresse de Gibraltar ; ces bâtiments furent conduits à Cadix et leur cargaison fut confisquée.

Cévénement occasionna une grande irritation dans l'esprit de l'impératrice : elle n'y vit pas seulement une atteinte portée à la liberté du commerce maritime des neutres, mais une insulte faite à son pavillon.

Le chevalier Harris était trop habile pour laisser échapper l'occasion de ramener l'impératrice à ses premières dispositions, en aigrissant son esprit contre les ennemis de l'Angleterre.

Par ordre de sa souveraine, le comte Panim fut obligé de porter officiellement plainte au chargé d'affaires de la cour d'Espagne en Russie, au sujet de la capture de la Concordia et du St.-Nicolas.

Sans consulter le comte de Panim et poussée à prendre cette

") Quinze ans après le piège tendu à la bonne foi de l'empereur, se rendant à bord du Bellerophon, nous avons vu des larmes remplir les yeux du loyal capitaine Maitland (qui commandait, en 1815, ce vaisseau de guerre), en nous parlant, à Corfou, du rôle que le cabinet anglais lui avait fait jouer, à son insu , en cette circonstance : le capitaine Maitland croyait recevoir un hôte, et non un prisonnier d'Etat. Cussy. II.

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mesure, par le prince Potemkin, Catherine lle ordonne à l'amirauté de Cronstadt de faire, sans retard et avec activité, les préparatifs nécessaires pour qu'une flotte de quinze vaisseaux de ligne et de six frégates prenne la mer au printemps. L'impératrice voulait obtenir par la force une réparation éclatante, si les négociations entamées ne déterminaient pas jusques-là la cour d'Espagne à lui faire offrir les excuses qu'elle se croyait en droit d'attendre.

Le comte Panim comprit qu'il ne gagnerait rien sur l'esprit de Catherine en cherchant à la détourner de cette résolution. Aussi, loin de l'essayer, il lui conseilla de donner à sa politique, tout en faisant connaitre le juste ressentiment qu'elle éprouvait contre l'Espagne, un horizon plus vaste que le cadre étroit d'un intérêt particulier et momentané. « Il appartient », lui disait-il, «à une aussi grande souveraine de mettre sous sa protection « les droits de tous les neutres, méconnus par les Puissances a belligérantes. »

Cette grande pensée plut à l'esprit de Catherine.

Le comte de Panim forma et soumit à l'impératrice un plan de neutralité, dont la promulgation devait donner à Catherinela-Grande la gloire de se poser en législatrice des mers, et rallierait immanquablement autour d'elle, comme une brillante et immortelle auréole, tous les peuples maritimes reconnaissants.

Ce projet, présenté avec adresse, était de nature à rendre la vanité de Catherine complice des efforts du comte Panim.

Catherine approuva la déclaration dans laquelle l'habile comte Panim avait consigné les principes de neutralité propres à assurer la liberté du commerce et de la navigation des neutres, pendant le cours des guerres maritimes.

Cette déclaration, devenue célèbre à bon droit , est ainsi conçue :

« L'Impératrice de toutes les Russies a si bien manifesté les sentiments de justice, d'équité et de considération qui l'animent, et a donné des preuves si évidentes, pendant le cours de la guerre qu'elle avait à soutenir contre la Porte Ottomane, des égards qu'elle a pour les droits de la neutralité et de la liberté du commerce général, qu'elle peut s'en rapporter au témoignage de toute l'Europe.

« Cette conduite ainsi que les principes d'impartialité qu'elle a déployés pendant la guerre actuelle, ont dû lui inspirer la juste confiance que ses sujets jouiraient paisiblement des fruits de leur industrie et des avantages appartenant à toute nation neutre.

«L'expérience a cependant prouvé le contraire ; ni ces considérations-là, ni les égards dûs à ce que prescrit le droit des gens universel,

n'ont pu empêcher que les sujets de S. M. I. n'aient été souyent molestés dans leur navigation et arrêlés dans leurs opérations par ceux des Puissances belligérantes.

« Ces entraves mises à la liberté du commerce général, et de celui de Russie en particulier, sont de nature à exciter l'attention des souverains de toutes les nations neutres.

« L'Impératrice voit résulter pour elles l'obligation de l'en affranchir par tous les moyens compatibles avec sa dignité et avec le bien-être de ses sujets ; mais avant d'en venir à l'effet, et dans l'intention sincère de prévenir de nouvelles atteintes, elle a cru etre de sa justice d'exposer aux yeux de l'Europe les principes qu'elle va suivre, et qui sont propres à lever tout malentendu et tout ce qui pourrait y donner lieu.

« Elle le fait avec d'autant plus de confiance, qu'elle trouve ces principes consignés dans le droit primitif des peuples, que toute nation est fondée à réclamer, et que les Puissances belligérantes ne sauraient les invalider sans violer les lois de la neutralité, et sans désavouer les maximes qu'elles ont adoptés, nommément dans différents traités et engagements publics.

a Ils se réduisent aux points qui suivent :

« 4° Que les vaisseaux neutres puissent naviguer librement de port en port et sur les côtes des nations en guerre.

« 2° Que les effets appartenant aux sujets desdites Puissances en guerre soient libres sur les vaisseaux neutres, à l'exception des marchandises de contrebande.

« 3o Que l'Impératrice se tient, quant à la fixation de celles-ci, à ce qui est énoncé dans les articles X et XI de son traité de commerce avec la Grande-Bretagne, en étendant ces obligations à toutes les Puissances en guerre.

a 4° Que pour déterminer ce qui caractérise un port bloqué, on n'accorde cette dénomination qu'à celui où il y a, par la disposition de la Puissance qui l'attaque avec des vaisseaux arrêtés et suffisammant proches, un danger évident d'entrer.

« 5o Que ces principes servent de règle dans les procédures et les jugements sur la légalité des prises.

«S. M. I. les manifestant, ne balance point de déclarer que pour les maintenir et afin de protéger l'honneur de son pavillon, la sûreté du commerce et de la navigation de ses sujets contre qui que ce soit, elle fait appareiller une partie considérable de ses forces maritimes. Cette mesure n'influera cependant d'aucune manière sur la stricte et rigoureuse neutralité qu'elle a saintement observée et qu'elle observera tant qu'elle ne sera provoquée et forcée de sortir des bornes de modération et d'impartialité parfaite. Ce n'est que dans cette extrémité que sa flotte aura ordre de se porter partout où l'honneur, l'intérêt et le besoin l'appelleront.

« En donnant cette assurance formelle avec la franchise propre à son caractère, l'Impératrice ne peut que se promettre que les Puissances belligérantes, pénétrées des sentiments de justice et d'équité dont elle est animée, contribueront à l'accomplissement de ses vues salutaires, qui tendent si manifestement à l'ulilité de toutes les nations et à l'avantage même de celles en guerre ; qu'en conséquence elles muniront leurs amirautés et officiers commandants, d'instructions analogues et conformes aux principes ci-dessus énoncés, puisés dans le code primitif des peuples et adoptés si souvent dans leurs conventions. »

L'impératrice signa cette déclaration le 28 février 1780.

Les choses furent conduites avec un tel mystère que le chevalier Harris ne conçut pas le moindre soupçon, et n'eut connaissance de l'existence d'un projet aussi contraire aux vues du cabinet britannique, que lorsque ce projet était consommé. Les courriers de cabinet chargés de porter aux diverses Puissances la déclaration russe, étaient partis depuis plusieurs jours, quand le chevalier Harris fut informé de la vérité.

Le diplomate anglais fut atterré ; dans le parlement britannique, les Lords Stormont, Hellborough et d'autres encore se laissèrent aller à des propos injurieux pour l'impératrice.

En même temps que l'impératrice donnait à toutes les cours communication de sa déclaration, elle invita les cours de Stockholm et de Copenhague, d'une part, à faire une semblable déclaration qui serait communiquée aux Puissances belligérantes ; d'autre part, à s'obliger avec la Russie par une convention formelle à défendre et à maintenir les principes énoncés,

Le Danemarck conclut avec la Russie une convention maritime, le 9 juillet 1780 ; il fit, immédiatement fermer la Baltique aux vaisseaux armés des nations belligérantes; la détermination, sous forme de déclaration, prise à cet effet, fut envoyé immédiatement aux diverses Puissances. (Voir Livre II, titre II, $ 54, et Livre II, chap. XII, § 3.)

Le 25 avril 1780, la France fit à la Russie une réponse franche, par laquelle elle adhérait aux principes de la déclaration du 28 février.

Elle ne se contenta pas de cette adhésion ; elle contribua à faire prendre, par la cour de Madrid, toutes les résolutions propres à satisfaire l'impératrice relativement aux bâtiments russes conduits à Cadix. La réponse faite par le comte de Florida-Blanca, le 18 avril 1780, à la déclaration du 28 février, fut d'ailleurs telle que la Russie pouvait la désirer. (Voir Recueil de MM. de Martens et de Cussy, tome I, p. 197.)

Le cabinet de Saint-James se borna , dans l'humeur qu'il éprouvait, à faire une réponse ambique.

Les réponses faites par le cabinet de Versailles et par la cour

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