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commerce maritime d'une nation le droit que son gouvernement n'a pas craint d'accorder à des croiseurs étrangers de visiter, en temps de paix, les navires marchands de ses armateurs.

Le Journal du Havre s'est chargé de signaler les deux premières captures ; c'est le Journal du commerce de Rio-Janeiro qui, sous la date du 11 août, a fait connaitre la prise de l'Amalia.

Les navires capturés eussent-ils donné ouverture à des soupçons fondés de la part des croiseurs anglais, que les procédés mis en usage pour les châtier (ce que de toute façon leurs capteurs n'avaient pas le droit de faire), resteraient encore comme autant de circonstances à l'appui de l'opinion que nous avons exprimée contre la visite des bâtiments marchands, en temps de paix, par des croiseurs étrangers.

Que chaque Puissance fasse, par ses vaisseaux armés, sur les navires de commerce couverts de son pavillon, la police contre la traite : Voilà son devoir, voilà son droit.

Ce droit ne saurait être abandonné à une tierce Puissance : accordé aux croiseurs étrangers, il devient un danger; il favorise l'arbitraire; il met à la merci de bâtiments armés, au sein de la paix, les paisibles navires du commerce.

Mais, dira-t-on, il s'agit de détruire un usage odieux !

La philantropie prête ici son manteau : on s'abrite sous lui pour élever plus aisément mille difficultés, mille embarras aux bâtiments des États étrangers, pour faire souffrir mille maux et entrayes au commerce honnête qui est dans l'intérêt de tous ; sous ses plis, qu'on rend plus épais à volonté, on étouffe non-seulement la clameur de réprobation qui s'élève contre les procédés contraires à l'indépendance des nations, à la justice et à l'humanité, mais aussi les justes réclamations, et les observations fondées en droit et en raison, que les États lésés cherchent à faire entendre.

Le but, si beau qu'il soit, ne saurait à nos yeux justifier les moyens employés, s'ils blessent la justice, l'équité, les droits et l'indépendance des nations.

Voici les faits nouveaux révélés par les journaux du Havre et de Rio-Janeiro.

« Rio-Janeiro, le 14 août 1854. « Au départ du Teviot, une grande agitation régnait au Brésil, provoquée par les procédés abusifs des croiseurs anglais , qui avaient capturé, sans l'ombre d'un motif sérieux, deux bâtiments brésiliens, sous prétexte qu'ils étaient employés à la traite. L'un de ces navires était le brick Piratinim, qui avait été régulièrement expédié de Bahia avec un chargement de sel, trente-sept colis de porcelaines et de fa'ences, et quelques futailles de Xérès. Au nombre de ses passagers se trouvait M. Leitao, propriétaire d'une vaste plantation auprès de Cawpos, et quatre-vingt-dix-sept de ses esclaves. Chacun de ces esclaves, dont la plupart étaient mulâtres, était porteur d'un passeport visé par la police de Bahia, et parlait le portugais. Néanmoins, malgré toutes ces preuves, qui établissaient qu'il était engagé dans une opération licite et légale, le Piratinim, ayant rencontré le steamer Shortshooter, avait été déclaré de bonne prise ; les esclaves avaient été transbordés sur le steamer anglais, dont les officiers et l'équipage s'étaient partagé tout ce qui se trouvait à bord du Piratinim, qui avait ensuite été incendié. Un autre bâtiment, le Nova-Mello, parti de Rio pour Santa-Carthagena, avait été également, bien qu'il n'y eût à bord rien de suspect, capturé par le Locust, et envoyé à Sainte-Hélène. Ses passagers, pour obtenir d'être mis à terre, avaient dů se résigner à payer une rançon de 250 fr. par tête. Ces actes de piraterie, qui produisaient à Rio une iudignation générale, et qui sont d'autant moins justifiés que le gouvernement brésilien a multiplié depuis quelques mois les preuves de sa bonne volonté active d'arriver à la suppression de la traite, sont justement flétris, nous devons le reconnaitre, par la presse anglaise elle-même. »

(Journal du Havre.) « C'est avec une vive peine que nous allons rapporter un nouvel acte de violence de la part d'un croiseur anglais. Le navire brésilien Amalia , appartenant à Manuel Francisco de Almeida, qui le commande, ayant quitté Rio le 17 juillet dernier pour SantaCruz, province de l'Espiritu Santo, a été pris et coulé par un vapeur anglais dont nous n'avons pu savoir le nom. L'équipage et les passagers ont été débarqués à la Victoire. On nous a assuré que l'Amalia n'avait jamais été employée à la traite des noirs. Elle était venue de Campos, lieu de sa construction, à Rio, et faisait en dernier lieu le trajet entre Rio et Santa-Cruz, pour transporter du bois de rose et autres espèces de bois. Au moment de la prise, il y avait à bord des marchandises pour Santa-Cruz et deux veaux indiens pour une personne qui possède une plantation près de cette ville.

« Les Anglais, avant de couler le navire, s'emparèrent de tout ce qu'ils purent trouver à bord, sans excepter même, à ce qu'on nous a dit, l'argent confié au capitaine. On assure que le motif allégué pour justifier ce nouvel acte de violence est que le navire était expédié pour Santa-Cruz, port non-marqué sur la carte. Il faut remarquer que la ville de Santa-Cruz (à dix lieues au nord de la Victoire) a été récemment élevée au rang de cité par l'assemblée provinciale de Spiritu-Santo. C'est l'ancienne Aldea-Velha, et elle porte ce nom sur les cartes dont on se sert aujourd'hui. Ceux qui s'occupent encore de la traite sont tellement convaincus de la ferme volonté du gouvernement impérial de n'avoir pour eux aucune indulgence, qu'un certain Ramos et un autre individu nommé Alvarenga, inculpés par suite de la saisie d'un navire appartenant à Ramos, se sont enfuis du Brésil, bien que les autorités ne possédassent aucune preuve légale contre eux.

« La conduite du croiseur anglais a excité la plus vive indignation, et le gouvernement ayant été interpellé dans les chambres à ce sujet, le ministre des finances a répondu que, sentant son impuissance à protéger le cabotage du Brésil, il a résolu de le placer sous la protection de quelque Puissance étrangère assez forte pour préserver son pavillon de pareils oufrages. Cette promesse a été reçue par de vifs applaudissements. »

(Journal du commerce de Rio-Janeiro du 14 août 1851.) Nous avons dit que le cabinet britannique se constituait sourd, parcequ'il ne veut ni entendre les justes plaintes, ni rien changer à ses allures; en effet, si cette surdité n'existait pas, si elle n'était pas devenue, en quelque sorte, un moyen à son usage de ne se laisser arrêter d'aucune façon, par le blåme ou par de légitimes protestations, sur la voie des projets qu'il a formés et dont il poursuit l'exécution, le cabinet anglais aurait-il pu rester indifférent à tant de critiques sévères dont il a été l'objet, à l'indignation, à la réprobation si hautement exprimées par des publicistes éminents et par des gouvernements étrangers, aux reproches qui lui ont été si fréquemment et si justement adressés d'égoïsme, de machiavélisme, de cruauté ?

Sourd volontaire, il n'a rien entendu : il a suivi sa voie.

Qu'on se rappelle le reproche que le publiciste espagnol Abreu, qui vivait au milieu du 18° siècle, formulait contre les croiseurs anglais, et ceux qu'a exprimés Bentham lui-même (voir Préface $11); - les sages observations, restées sans résultat, du cabinet de Louis XV au sujet des prises faites sur mer avant la déclaration de guerre (chap. IV); les paroles acérées et vraies du publiciste Azuni (chap. XXI); - les réclamations fondées, repoussées tant de fois, de la Suède et du Danemarck à l'occasion de la conduite du cabinet britannique, dans l'affaire des convois (chap. XXII); - l'indignation qui a éclaté en Europe à l'occasion de l'altaque dirigée par la flotte anglaise contre le Danemarck en 1801, et la clameur immense de réprobation et d'indignation qu'a fait éclater partout la nouvelle du bombardement de Copenhague, en 1807, cet acte sauvage, ce crime politique dont s'est rendu coupable le ministère Castlereagh et Canning (chap. XXV et XXVI); - la protestation, si logique et si ferme, du Brésil contre l'acte du parlément anglais du 8 août 1845 (8 8 de ce chapitre).

Qu'on lise enfin dans le chapitre XXXVII, le langage sévère qu'a fait entendre le cabinet russe à l'occasion des représailles exercées par l'Angleterre contre la Grèce ; ainsi que les paroles aiguës, sånglantes à force d'ironie, de M. Piscatory, dans l'assemblée législative française , et de Lord Stanley dans la chambre haute du parlement anglais, déversant l'un et l'autre sur toute cette pitoyable affaire des réclamations anglaises et sur le développement de forces employées pour les soutenir, tout le ridicule et tout le blâme que cette action méchante du cabinet anglais méritait.

Ces protestations, ces plaintes, ces paroles sévères, l'indignation universelle soulevée, le blâme infligé par les grands cabinets, par les tribunes législatives, par les publicistes, etc., rien n'a été entendu, à aucune époque, parceque le cabinet britannique n'a rien voulu entendre : obsurdescit debilis precibus, justiciae humanitatisque voci.

Plusieurs journaux anglais qui ont été, à l'occasion du blocus du Pirée, les organes de l'opinion des hommes sérieux et moraux se sont joints à Lord Stanley pour flageller le ministère. Le ministère cependant n'a point été ébranlé; quand il s'agit d'offenses faites aux États étrangers, d'atteintes portées à leurs droits, à leur indépendance, à leur prospérité et à leur commerce, la nation anglaise ne conserve pas longtemps les dispositions défavorables au cabinet qu'elle a éprouvées quelquefois. Le cabinet finit même par retrouver bientôt une sorte d'indulgence dans le parlement. M. Benjamin La Roche a exprimé une pensée vraie lorsqu'il a dit :

« Quand les intérêts de sa domination sont en cause, l'Angle« terre a l'habitude de donner raison au pouvoir. C'est à ses yeux « le premier intérêt ; celui de l'humanité et de la justice vient a après. C'est peu chevaleresque, mais c'est politique : Rome ne « procédait pas autrement vis-à-vis des proconsuls de ses pro« vinces. » 1)

?) Mystères de Ceylan. (Assembléc nationale du 10 septembre 1831.)

Assimilation de la traite à la piraterie.

On a tenté d'établir, en diverses circonstances, l'assimilation de la traite et de la piraterie, l'une et l'autre devant entrainer la même pénalité ; il est évident, il est incontestable que cette assimilation parfaite ne saurait avoir lieu.

Les instructions données par la France, en 1845, au commandant de sa croisière sur la côte d'Afrique (voir § 6), le mémoire brésilien dont il a été parlé (8 8), et la correspondance de M. Adams avec l'envoyé britannique à Washington (§ 9), fournissent contre cette assimilation impossible, si on veut la faire absolue, des arguments plus puissants que ceux que nous pourrions nous-mêmes présenter. (Voir au Livre I, titre III, $ 20 la note où nous avons reproduit l'opinion de M. Royer-Collard.)

$ 12.
De la traite.

Nous n'appartenons pas à l'école qui a dit : « Périssent les colo« nies plutôt qu'un principe »; nous n'aurions pas voulu l'affranchissement immédiat de l'esclavage. Tout passage d'un élat de choses à un autre entièrement opposé, doit être graduel ; les mesures brusques tranchent les difficultés en apparence : en réalité, ellos en font naitre d'autres plus périlleuses à résoudre.

Trop de personnages parlementaires éminents, ont fait entendre d'admirables discours, où respirent les sentiments de la plus pure humanité et de la plus baute philosophie, dans le but de faire triompher le principe de l'abolition de la traite ; trop de gouvernements dont la direction est remise à des hommes d'État d'une valeur réelle 1), ont reconnu que le moment était venu pour eux d'intervenir, afin de faire cesser un trafic que repoussent également les lois de la justice naturelle, celles de la morale et de l'humanité; trop d'écrivains moralistes et philosophes se sont faits les avocats de la cause d'affranchissement des noirs, pour qu'on puisse admettre que nous ayons la prétention de renverser les arguments qu'ils ont développés, et de faire repousser leurs doctrines ;

1) Depuis que ce chapitre a été écrit, le gouvernement impérial a publié à Paris (décret de l'empereur du 3 mai 1854) un sénalus consulte qui règle la constitution des colonies françaises ; l'article premier est ainsi conçu : « L'esclavage no peut a jamais etre rétabli dans les colonies françaises. »

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