Page images
PDF
EPUB

point exagérée, nous allons indiquer ce que dit, au sujet des pontons espagnols, la France maritime, tome III, p. 129.

« Les pontons espagnols étaient tout-à-fait dignes des prisonsships de l'Angleterre ; après avoir longtemps parcouru les mers, on les avait, vers le déclin de leurs jours, transformés en cachots malsains.

« Chacun d'eux avait environ 160 à 180 pieds de longueur, sur 40 à 43 pieds de largeur, et renfermait quelquefois jusqu'à 1,500 malheureux entassés les uns sur les autres. Nul vestige de cordages, de mature, rien enfin de ce qui anime l'aspect d'un vaisseau ; c'étaient de véritables cercueils flottants, dans lesquels se trouvaient engloutis des milliers d'hommes vivants ! ......

« La cale et le faux-pont, placés au-dessous de la surface des eaux, étaient les lieux les plus insalubres. La cale contenait toujours un fond de boue noire et infecte; dans la multitude de petites cellules qui formaient les distributions du faux-pont, une seule écoutille permettait l'introduction de l'air : on avait de la peine à y distinguer les objets, même en plein midi.

« Si à la seconde et à la première batterie on jouissait de la lumière du jour, on y était en proie à des inconvénients d'une autre nature. Pour chasser les émanations fétides qui provenaient d'un aussi grand nombre d'hommes rassemblés sur un si petit espace, les sabords restaient ouverts jour et nuit: de là d'affreuses ophthalmies et des rhumatismes intolérables

« Point de hamacs, de matelas ; point même de paille ; le plancher du bâtiment servait de couche aux pauvres prisonniers......

« Ainsi la nuit un air corrompu, une atmosphère où l'on nageait dans la sueur ; ...... le jour, les rayons d'un soleil tombant à plomb, le souffle du Solano, et rien pour s'en défendre

« Afin de ranimer l'organisation physique affaiblie, ...... il eut fallu une nourriture saine, abondante, mais là encore, les Espagnols satisfaisaient leur haine pour tout ce qui portait le nom de Français. On distribuait aux captifs du pain de munition noir et rempli de substances terreuses, du biscuit plein de vers, des viandes salées et se décomposant à force de vétusté, du lard rance, de la morue impréguée d'une saumure corrosive, du riz et des fèves avariés ; ni vin, ni vinaigre, et nul moyen de préparer ces tristes aliments. Encore si l'eau eut été donnée en abondance ; mais non, on semblait la donner à regret et lorsqu'elle était déjà corrompue par les puanteurs de la cale, lieu où on la laissait pourrir à dessein

Les maladies se déclarèrent en foule ; les fièvres de

[ocr errors]

mille sorte, la diarrhée, la dysenterie, le scorbut, le typhus firent d'affreux ravages sur les pontons.

« ........ Tous les jours quinze à vingt prisonniers mourraient à bord de chaque ponton

« Quand les Français s'approchèrent de Cadix, il y eut un moment terrible à bord du ponton le Horca, sur lequel on avait fait évacuer les marins casernés au quartier San-Carlos. On fut six jours sans leur apporter la moindre provision ........ ! »

« A bord du ponton la Vieille-Castille, on avait réuni les officiers qui eurent moins à souffrir que les soldats entassés à bord des autres pontons sur lesquels (et par suite de la misère, de l'encombrement, de l'air impur) des maladies pestilentielles se développèrent rapidement.

« Sur le ponton l'Argonaute furent placés des officiers, des employés de l'administration des hôpitaux, et de simples matelots provenant des bâtiments français de la division navale de l'amiral Rosily.

« Le besoin de la liberté et de rechercher les moyens de briser ses fers se fait sentir à tout prisonnier de guerre, mais l'on comprend avec quelle force ce besoin devait se développer parmi les prisonniers des pontons anglais et des pontons espagnols !

« De nombreuses tentatives d'évasion furent faites, plusieurs avec succès ; on nous saura gré peut-être d'en signaler quelques-unes.

« Pour s'évader d'un ponton anglais », dit M. Fulgence Gérard (France maritime), «il fallait pratiquer, dans la muraille du pon« ton, une ouverture, percer des bordages de huit à dix pieds « d'épaisseur, etc. » Malgré toutes les difficultés qu'il s'agissait de surmonter, M. Souville, capitaine de corsaire du port de Calais, et M. Havas, chirurgien de marine, parvinrent à s'échapper du ponton la Crown, en prenant la mer à la nage, au milieu d'une profonde nuit du mois de janvier; mais ils eurent l'infortune d'être repris. Plongés dans un cachot infect du ponton, ils ne renoncèrent point à la pensée de chercher à s'échapper de nouveau. Sans entrer dans les détails d'une nouvelle évasion, disons uniquement que, repris une seconde fois, M. Souville, après un mois passé dans un cachot, fut envoyé à bord du ponton la Vengeance, et M. Havas, à bord du ponton le Suffolk. Six mois après, ils se trouvèrent encore réunis sur le St.-Antoine. Au moyen de rapports qui s'établirent entre M. Havas et le commandant de ce ponton, le prisonnier obtint quelque liberté qu'il sút mettre à profit pour préparer une occasion : MM. Souville, Havas et Tiebaut se laissèrent glisser à la mer ; ils gagnèrent la plage, s'enfoncèrent dans les terres, et, secondés par une famille à laquelle autrefois M. Souville avait rendu quelques services en France, ils s'embarquèrent sur un canot de vingt pieds de quille et arrivèrent à Calais sans accident.

Nous empruntons à une relation écrite par M. Jules Lecomte, officier de marine, les détails suivants.

En mars 1797, la Césarine quitta la Pointe-à-Pitre pour établir sa croisière dans l'Est de la Barbade. Elle ne tarda pas à rencontrer un bâtiment anglais qu'elle attaqua et qu'elle prit après un combat long et meurtrier ; les deux bâtiments se dirigèrent ensemble vers la Guadeloupe. Le lendemain, la Thamar, frégate de S. M. britannique, donna la chasse aux deux bâtiments ; la Césarine seule put lui échapper. La prise de la veille fut reprise et les marins français qui étaient passés à bord du navire capturé, furent faits prisonniers et placés, avec d'autres Français, sur un ponton en rade d'Antigues ; là, le sort le plus misérable les attendait; les vivres étaient détestables, les biscuits vieillis dans les magasins tombaient en poussière et étaient chargés de vers; l'eau puisée dans un étang voisin du rivage était boueuse et fétide. Le ponton était gardé par un détachement de soldats hanovriens.

Un soir, par un temps calme, un petit cotre anglais. vint mouiller en rade, à deux encablures du ponton, à une lieue de la terre environ.

Lorsque la nuit fut assez obscure pour favoriser la fuite des prisonniers, neuf marins se laissèrent glisser avec précaution à la mer, et se dirigerent vers un rocher qui leur était connu ; huit seulement y arrivèrent. Un faible rayon de lune leur fit reconnaitre la position du côtre. Quand les marins français purent supposer que tout dormait à bord, ils se remirent à la mer et purent arriver jusques sur le pont du navire sans avoir été entendus. Quatre matelots anglais qui dormaient dans une voile, à l'avant du côtre, y furent roulés dans des couvertures avant d'avoir eu le temps de pouvoir comprendre ce qui se passait, et jetés à la mer. Les câbles furent coupés et la brise de terre de tarda pas à enfler les voiles. Un signal de vigilance fut donné lorsqu'on s'aperçut, à bord du ponton, de l'évasion des prisonniers; des embarcations furent mises à leur recherche, les boulets s'égarèrent dans la nuit, et quand vint le jour, le côtre rencontra une frégate française à bord de laquelle les marins et leurs prisonniers, enfermés à fond de cale, furent embarqués.

Arrivons aux pontons espagnols.

Le gouverneur de Cadix avait cherché à arrêter les essais d'évasion qui se pratiquaient chaque jour à bord des pontons, et fréquemment avec succès, en rendant les prisonniers responsables les uns des autres, condamnant à la mort deux de ceux qui restaient pour un qui parvenait à s'échapper.

Cette mesure barbare, digne d'un chef de horde sauvage, dénote un profond et cynique mépris des droits de l'humanité ; le gouverneur de Cadix n'écoutant sans doute que sa haine pour la France ne voulut pas se rappeler que tout prisonnier de guerre qui n'est pas lié par sa parole d'honneur, a le droit, à ses risques et périls personnels, de chercher à briser ses fers.

L'ordre sanguinaire inique du gouverneur de Cadix resta sans effet.

A bord de la Vieille-Castille, un complot de désertion en grand s'organisa : un capitaine de marine de la garde impériale, M. Grivel (devenu vice-amiral) en fut le chef.

Le 22 février 1810, le Mulet, petit navire espagnol, porteur des barriques d'eau, arriva le long de la Vieille-Castille. La brise était favorable. Sous prétexte d'aider à transporter les barriques, les chefs du complot descendirent dans l'embarcation et s'assurèrent des bateliers ; la voile fut immédiatement regarnie de ses écoutes et bissée. Poursuivis par une embarcation du vaisseau amiral, la mousqueterie de l'embarcation, et les pierriers, canons et fusils du ponton croisant leurs feu sur leurs têtes, les prisonniers français en se faisant un rempart des bâtiments marchands mouillés près de Cadix, touchèrent bientôt, au nombre de trentequatre, la terre d'Andalousie et joignirent les divisions commandées par M. le maréchal Soult, duc de Dalmatie.

Depuis ce moment, les Espagnols redoublèrent de vigilance : rien n'y fit. Deux mois après, le 23 avril, une nouvelle tentative d'évasion fut faite sans succès ; mais le 15 mai une révolte éclata parmi les prisonniers français, et si jamais la qualification de légitime peut être donnée à la révolte, on doit avouer que c'est quand des prisonniers de guerre ont recours à cette ressource du désespoir. 1) Les chefs espagnols et la garde furent désarmés,

") Certes, on doit également nommer légitime et sainte la révolte des habitants do la Vendée contre la sanglante autorité de la convention qui enlevait aux populations françaises le culte religieux, banissait Dieu de ses temples pour y substituer des Déesses philosophiques que, dans beaucoup de localités, des courtisannes étaient chargées de représenter, faisait mourir les prêtres, s'était souillée du meurtre du roi le plus honnête homme qu'ail eu la France, du supplice d'une reine digne do lous les respects et de celui de deux femmes angéliques, de la princesse Elisabeth,

les câbles furent coupés, le ponton fila vers la côte à l'aide de la marée, du vent et de la nuit: sept cents officiers français debarquèrent et le feu fut mis à la Vieille-Castille.

Ces faits divers inspirèrent les prisonniers de l'Argonaute. Le 26 mai, ils attaquèrent la garde espagnole ; les forts tirèrent et envoyèrent des renforts. Le combat fut terrible ; les prisonniers de l'Argonaute étaient au nombre de 584 ; 334 furent tués, ou périrent dans les flots; 250 seulement abordèrent la côte.

Depuis cette époque, les prisonniers de guerre français furent transportés en partie à Cabrera , où ils ne furent pas mieux traités que sur les pontons, et en partie sur les pontons de Portsmouth.

Nous n'avons signalé les mesures adoptées par les gouvernements anglais et espagnol à l'égard des prisonniers de guerre français, que pour les flétrir ; si le droit des gens de l'Europe et des nations chrétiennes accorde au vainqueur le droit de prendre des mesures pour conserver ses prisonniers, pour les empêcber de briser leurs fers et de retourner sous leurs drapeaux afin d'y continuer à prendre part, en servant leur pays, à la lutte engagée, le droit des gens, les droits de l'humanité, les doctrines de la Religion chrétienne, s'opposent non pas seulement à ce qu'on réduise les prisonniers en esclavage (principe que les ÉtatsBarbaresques ont également adopté, ainsi qu'on le verra dans le paragraphe suivant); mais aussi à ce que les prisonniers soient maltraités, mal nourris et parqués, ou entassés sur des pontons, ou dans d'étroites prisons, comme des animaux immondes destinés à être livrés, le lendemain, au couteau du boucher.

Est-ce le sort que la France a fait aux prisonniers qu'elle a réunis à Verdun, lorsque le cabinet anglais a rompu, sans déclaration de guerre, et sans motifs qu'il puisse ou qu'il ose avouer ?), la paix conclue par le traité d'Amiens, en 1804 et 1802, paix que le cabinet anglais n'avait conclue, probablement, avec la pensée de la rompre bientôt, que pour se donner le temps de ravitailler la marine et l'armée de la Grande-Bretagne ? Est-ce ainsi que la France a traité les prisonniers de guerre espagnols, autrichiens,

seur du roi, et Me la princesse de Lamballe ; de la hideuse agonie prolongée du jeune roi retenu prisonnier au Temple, et qui promenait, sur toute la France, la faux de la mort, employant à cet effet d'ignobles et féroces agents, dont le langage, la conduite privée et les actes publics étaient immondes, crapuleux, sanguinaires, impis.

a) Si ce n'est celui de ne pas vouloir rendre à l'Ordre de St.-Jean de Jérusalem I'lle de Malte ainsi qu'il avait pris l'engagement solennel de le faire.

« PreviousContinue »