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russes et prussiens, malgré le grand nombre d'hommes que la fortune des armes a fait tomber en son pouvoir ?

La doctrine de la France a toujours été : honnear au courage malheureux ; il a fallu les déplorables excès des guerres civiles dans la Vendée, le Poitou et le Maine pour que cette doctrine favorable aux prisonniers de guerre ait reçu quelqu'atteinte de la part de divers chefs de corps ou des représentants de la convention en mission dans les provinces de l'Ouest de la France.

Lorsqu'en 1796, l'amiral anglais Sir W. Sidney Smith, qui avait été chargé par son gouvernement de brûler les établissements de la marine et les bâtiments français dans le port de Toulon, tomba entre les mains des autorités françaises du Havre, comment fut-il accueilli par la population, dont cependant une révolution récente avait agité les plus mauvaises passions et perverti les bons instincts ? Le prisonnier, dit La France maritime, traversa les rues du Havre au milieu de toute la population qui, avec un admirable sentiment des convenances, dissimula sur son passage la joie qu'elle devait naturellement ressentir de la prise d'un ennemi aussi redoutable.

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Corsaires barbaresques (Maroc, Tunis, Alger, Tripoli). Suppression de la piraterie des corsuires barbaresques (de Tunis et

de Tripoli), et de l'esclavage des Chrétiens. ( 1830.)

Les régences barbaresques, Alger, Tunis et Tripoli, étaient depuis plusieurs siècles dans l'usage d'armer en course, au sein de la paix, des bâtiments qui parcouraient la Méditerranée, capturant les bâtiments de commerce des nations chrétiennes, réduisant les prisonniers en esclavage ; et désolant, par leurs déprédations, les populations des rivages de la mer, qu'ils pillaient, et dont ils enlevaient les hommes jeunes et forts, ainsi que les jeunes femmes qu'ils vendaient pour les harem ; les pères de la merci parvenaient à faire tomber les fers de quelques Chrétiens en payant de fortes rançons, mais le plus grand nombre des individus enlevés de cette sorte sur la côte restaient à jamais perdus pour leur famille.

Charles V, plein d'admiration pour l'intrépidité des chevaliers de l'Ordre de St.-Jean de Jérusalem, pendant le siège qu'ils avaient soutenu, en 1522, contre une armée turque de plus de 150,000 Cussy. II.

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hommes, leur donna, en 1530, I'lle de Malte en loute propriété et souveraineté.

La position de l'ile de Malte dans la Méditerranée était admirable pour surveiller les corsaires barbaresques.

Pendant près de trois siècles, les chevaliers de Malte mirent un frein aux déprédations de ces pirates, dont l'Europe reconnut trop longtemps l'existence légale.

Lorsque la France prit possession, le 12 juin 1798, de l'ile de Malte, livrée par le grand-maitre de l'Ordre, Ferdinand de Hompesch, påle successeur des Villaret, des Villiers, de l'Ile Adam, des Lavalette, elle commit un acte à jamais déplorable, qui ne fut utile qu'aux corsaires barbaresques, et plus tard aux Anglais, qui s'emparèrent de l'ile, par capitulation, le 7 septembre 1800. (Voir chap. XXIII et XXVI.)

Le premier consul de la république française comprit la faute commise par la France en dispersant les chevaliers de l'Ordre de St.-Jean de Jérusalem ; il obtint, par le traité de paix signé à Amiens, en 1802, que l'Angleterre remettrait l'ile de Malte aux chevaliers, et que l'Ordre serait rétabli selon ses anciennes institutions ; mais l'Angleterre appréciait trop bien l'avantage de posséder Malte; elle ne s'est plus rappelée les engagements qu'elle avait pris à son sujet, par le traité d'Amiens : elle a porté le coup de mort à l'Ordre de Malte en conservant, contre toute équité, l'ancienne résidence souveraine des grands-maitres, et elle a fait consacrer cette usarpation par le traité de paix de Paris, en 1814. Les souverains alliés qui étaient heureux de voir la guerre terminée, et qui avaient reçu des subsides de l'Angleterre, ne voulurent pas soulever de difficultés nouvelles en s'opposant aux désirs de cette Puissance.

On ne saurait trop s'étonner d'ailleurs de la longanimité des Puissances chrétiennes à l'égard des corsaires barbaresques.

Les pirateries des corsaires barbaresques furent, en effet, pendant plusieurs siècles considérées en quelque sorte comme un état de choses normal; on semblait se reposer sur le courage et les efforts incessants des chevaliers de Malte pour les chatier ; mais on signait des traités avec les Deys et Beys d'Alger, de Tunis et de Tripoli, cherchant, par des présentes et des dons annuels, à soustraire la navigation commerciale des Chrétiens aux attaques de ces forbans officiels, dont l'incurie des gouvernements chrétiens avait fini par légitimer les brigandages.

Charles V tenta de réduire les États barbaresques à l'impuissance d'exercer leurs pirateries ; l'expédition qu'il ordonna dans

ce but, en 1541, fut mal combinée et resta sans effet. Sa flotte de cent vaisseaux et de vingt galères portait 30,000 soldats de débarquement.

Louis XIV voulut, de son côté, obtenir le résultat que s'était proposé Charles V; il fit bombarder Alger en 1682 et en 1683; le 4 juillet 1684, un envoyé du Dey arriva à Paris pour faire des soumissions au roi. M. d'Amfreville que Louis XIV avait envoyé à Alger pour surveiller la mise en liberté des Français réduits en esclavage, obtint également la liberté d'un certain nombre de Chrétiens de diverses nations. Quelques Anglais prétendirent que M. d'Amfreville avait songé à eux par suite de la crainte que leur roi inspirait à la France. L'envoyé français blessé de ce propos rendit immédiatement aux Algériens ceux qui l'avaient tenu.

La piraterie des corsaires barbaresques ne fut point atteinte par ses essais de répression; jusqu'à la fin du 18e siècle, elle fut du moins poursuivie et combattue par les chevaliers de l'Ordre de St.-Jean de Jérusalem ; depuis la prise de l'ile de Malte, elle n'eut plus de frein.

En 1845, une escadre des États-Unis se presenta menaçante devant Alger : le Dey se båta de faire la paix et renonça au tribut annuel.

En 1816, Lord Exmouth, à la tête d'une flotte qui comptait 700 bouches à feu, bombarda Alger ; la moitié de la ville, la flotte, les arsenaux, les magasins furent détruits. Lord Exmouth obtint la liberté de tous les esclaves chrétiens, et le Dey promit de ne plus réduire les prisonniers en esclavage; mais la piraterie ne fut point attaquée.

Il était réservé à la France de mettre fin à la piraterie des corsaires barbaresques et d'abolir le tribut honteux que plusieurs États chrétiens payaient annuellement aux États musulmans de l'Afrique.

Une insulte faite par le Dey d'Alger au consul général de France, en 1829, devint l'origine d'une expédition qui fut ordonnée par le roi de France, Charles X; les résultats de cette expédition ont été immenses. (Voir chap. XXX, S 10.)

Le Dey perdit ses États qui sont devenus une colonie française, et le gouvernement du roi très-chrétien s'empressa de conclure, les 8 et 14 août 1831, avec les Beys de Tunis et de Tripoli, des traités qui abolissent l'esclavage et interdisent à jamais la course des corsaires barbaresques.

Déjà, en 1802, le Dey d'Alger avait failli payer de la perte d'une partie du territoire soumis à sa domination, les procédés des Algériens envers les peuples chrétiens de la Méditerranée ; le premier consul de la république française, le général Bonaparte, n'aurait certes pas fait une menace vaine si le Dey ne se fut hâté d'invoquer la clémence du jeune général. Le démélé fut promplement terminé : voici en quels termes M. Thiers, dans son Histoire du Consulat et de l'Empire, a rendu compte des causes qui en étaient l'origine.

« La sûreté de la navigation dans la Méditerranée occupait, d'une manière toute particulière, la sollicitude du premier consul. Le Dey d'Alger avait été assez malavisé pour traiter la France comme il traitait les Puissances chrétiennes du second ordre ; deux bâtiments français s'étaient vus arrêtés dans leur marche et conduits à Alger ; un de nos officiers avait été molesté, dans la rade de Tunis, par un officier algérien ; l'équipage d'un vaisseau échoué sur la côte d'Afrique était retenu prisonnier par les Arabes ; la pêche du corail se trouvait interrompue ; enfin, un bâtiment napolitain avait été capturé, par des corsaires africains, dans les eaux des iles d'Hyères.

a Interpellé sur ces divers faits, le gouvernement algérien osa demander, pour rendre justice à la France, un tribut semblable à celui qu'il exigeait de l'Espagne et des Puissances italiennes. Le premier consul, indigné, fit partir, à l'instant même, un officier de son palais, l'adjutant Hullin, avec une lettre pour le Dey. Dans cette lettre il rappelait au Dey qu'il avait détruit l'empire des Mamelucks ; il lui annonçait l'envoi d'une escadre et d'une armée, et le menaçait de la conquête de toute la côte d'Afrique, si les Français et les Italiens détenus, si les bâtiments capturés n'étaient pas rendus sur le champ, et si une promesse formelle n'était faite de respecter à l'avenir les pavillons de France et d'Italie. «Dieu a décidé, lui disait-il, que tous ceux qui seront « injustes envers moi seront punis. Je détruirai votre ville et votre « port, je m'emparerai de vos côtes, si vous ne respectez la France, « dont je suis le chef, et l'Italie, où je commande. »

« Ce qu'il disait, le premier consul songeait en effet à l'exécuter, car il avait déjà fait la remarque que le Nord de l'Afrique était d'une grande fertilité, et pourrait être avantageusement cultivé par des mains européennes , au lieu de servir de repaire à des pirates. Trois vaisseaux partirent de Toulon, deux furent mis en rade, cinq eurent ordre de passer de l'Océan dans la Méditerranée. Mais toutes ces dispositions furent inutiles. Le Dey, apprenant bientôt à quelle Puissance il avait affaire, se jeta aux pieds du vainqueur de l'Égypte, remit tous les prisonniers chrétiens qu'il détenait, les bâtiments napolitains et français qu'il avait pris, prononça une condamnation à mort contre les agents dont nous avions à nous plaindre, et ne leur accorda la vie que sur la demande en grâce, présentée par le ministre de France. Il rétablit la pêche du corail, et promit pour les pavillons français et italien un respect égal et absolu. >>

En 1770, l'abbé Raynal écrivait : «A quel peuple est-il ré« servé de briser les fers que l'Afrique nous forge lentement et « d'arracher ces épouventails qui glacent d'effroi nos navigateurs ? « Aucune nation ne peut le tenter seule, et si elle l'osait, peut « être la jalousie de toutes les autres y mettrait-elle des obstacles « secrets ou publics. Ce doit être l'ouvrage d'une ligue universelle. « Il faut que toutes les Puissances maritimes concourent à l'exé« cution d'un dessein qui les intéresse toutes également. »

C'était à la nation (à laquelle appartenait l'écrivain philosophe), que la providence avait assigné, dans l'avenir, le rôle et la mission de changer, ou du moins de modifier les meurs politiques de l'Afrique septentrionale ; mais quand les efforts de Louis XIV, en 4682 et 1683, n'avaient pu amener ce résultat, on comprend que Raynal ait pu douter que la France fut destinée, seule, à délivrer la Méditerranée des déprédations des corsaires barbaresques.

Certes, le concours des Puissances chrétiennes, entre lesquelles les communications étaient d'autant plus faciles et rapides que tous les cabinets chrétiens étaient, à l'époque où Raynal écrivait, fixés en Europe, aurait obtenu, sans de grands efforts, dans le 17e siècle, le résultat que la France a obtenu seule dans le 19o ; et l'on ne peut comprendre que la ligue universelle, dont Raypal désirait la formation, ne se soit pas, en effet, organisée, qu'en expliquant cette énigme politique. par la crainte qu’ont eue les cabinets de voir, après la conquete, naitre entre les Puissances alliées de nombreuses difficultés, et éclater probablement la guerre (qui donne trop fréquemment raison à la force contre le droit et la justice !).

La France n'a point eu recours en 1830 à une ligue politique ; elle a bravé la jalousie d'une puissante rivale maritime ; seule, elle s'est chargée de mettre, par la force qui, dans cette circonstance, était l'alliée de la justice, une fin solennelle à la piraterie officielle des corsaires barbaresques, sans se préoccuper si des obstacles publics ou secrets (qui certes n'ont pas manqué de se produire), viendraient entraver ses efforts, ou chercheraient à lui faire perdre le fruit de sa conquête.

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