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« puissent laisser long-temps subsister, entre les gouvernements d'Esa pagne et d'Amérique, des relations pacifiques. » 1) Le président Pierce termine son message en déclarant que, dans le cas où les mesures prises pour arriver à un arrangement amiable avec l'Espagne viendraient à échouer, il n'hésiterait pas à faire usage de l'autorité et des moyens que le congrès pourrait lui conférer, pour assurer le respect des droits de l'Amérique et venger l'honneur de son pavillon. Nous ne pouvons reconnaître dans ce message du président Pierce la modération souveraine qui appartient au chef d'un grand État. C'est le langage d'un homme de parti.

« Cependant ce langage n'a pas encore paru assez vif, assez tranché, à ceux qui se proposent l'agrandissement indéfini de l'Union, en commençant par la conquête de Cuba. Ceux-là se sont plaints hautement de la timidité du président, de ses moyens termes et des mesures provisoires proposées au congrès. Ils disent que si le pavillon de l'Union a été véritablement insulté, une réparation éclatante doit être exigée sur-le-champ par les armes, et ils voient au bout des hostilités la conquête de Cuba. La conduite du président Pierce n'est pas plus approuvée par les hommes modérés, et, Dieu merci ! ils sont nombreux dans le sénat, dans la chambre des représentants et dans la presse américaine, qui déplorent qu'on veuille faire un casus belli d'un incident presque vulgaire dans les relations commerciales de deux nations.

« Dans les rangs des hommes modérés, on pense que le président des États-Uois aurait dû prendre le temps de faire une enquête sérieuse avant de venir publiquement accuser une Puissance amie, et qu'il aurait dû attendre de l'Espagne les explications qu'elle a à donner avant de prononcer des paroles menaçantes qui équivalent presque à une déclaration de guerre.

« Au sein de la chambre des représentants, les passions exprimées par la presse démocratique ont trouvé des organes. Un des membres de la chambre, M. Dean, a proposé de suspendre les lois de neutralité vis-à-vis l'île de Cuba. Il est difficile de comprendre le sens d'une semblable motion. D'après l'interprétation qu'on semble y attacher en Amérique, cette suspension de neutralité se traduirait par le droit accordé à tous les citoyens de l'Union d'armer contre Cuba. Ce serait comme un appel adressé à d'autres Lopez.

« Nous espérons que le gouvernement et le congrès américains reviendront à des pensées plus sages. Nous savons que le NouveauMonde a une haute idée de lui-même : il pourrait aujourd'hui cependant prendre exemple de l'Europe, où les grandes Puissances sacrifient tous les calculs d'intérêt personnel au maintien des droits de chacun et à la défense des intérêts généraux. 2) Cette atlitude de l'Europe peut aussi avertir l'Amérique qu'il y a de ce côté de l'Atlantique un sentiment de solidarité qu'il serait imprudent d'inquiéter et d'offenser.

«E. BERRY, »

1) Voir plus loin.
) Guerre de 1854 contre la Russie.

Par tout ce qui précède, on peut reconnaitre que l'affaire de l'annexion de l'ile de Cuba est une espérance qui sommeille (peut-être même un projet), et que tôt ou tard on peut s'attendre à voir se produire le commencement du troisième acte du drame, dont les expéditions du général Lopex ont été les premiers ; nous devons espérer, dans l'intérêt du droit, de la justice et de la paix, que la France et la Grande-Bretagne s'opposeront, par les voies diplomatiques et une attitude ferme et résolu, à son achèvement.

Bien que nous ayons été dans le cas de rappeler les paroles du président Pierce, en donnant l'extrait du Constitutionnel en ce qui concerne le Black-Warrior, nous terminerons ce paragraphe en rappelant en entier le passage du message adressé au sénat.

Tout en blåmant formellement les entreprises dirigées par des particuliers contre Cuba, le président Pierce dit :

« Lorsque l'on considère la position de l'ile de Cuba, voisine « de nous, et qui touche d'une manière si intime à nos rapports « commerciaux et politiques, on ne peut espérer qu'une suite d'actes « hostiles contraires à nos intérêts commerciaux, et l'adoption « d'une politique contraire à l'honneur et à la sécurité des États« Unis puissent durer longtemps sans amener la guerre. »

En conséquence le président pense que le moment est venu de prendre des mesures provisoires. ?)

Des flibustiers.

Bien que les déprédations de toute nature sur mer, le pillage des vaisseaux, le massacre des équipages, etc., aient signalé chaque jour la vie des flibustiers (semblable en cela d'ailleurs, à la vie de tout pirate, faisant hostilités pour son propre comple, depredendi causa), on ne doit pas confondre avec les pirates ordinaires l'association des flibustiers ; toutefois, il faut bien le reconnaitre, on peut parfaitement appliquer aux uns comme aux autres la définition tracée par Azuni : « Le pirate est celui qui « parcourt les mers avec un navire armé, sans commission ou sans « patentes d'un prince ou d'un souverain, mais seulement de son « autorité privée dans la vue de saisir et de s'approprier par la

?) Il semble difficile de découvrir, dans cette phrase, le fond sérieux et réel de la pensée du président de l'Union : les mesures provisoires annoncées le seront mieux connaitre.

« force tous les navires qu'il rencontrera. » La seule différence, en effet, qui existe entre les pirates et les flibustiers, c'est que les uns ont été de toutes les époques, qu'il en existe encore, et qu'on les rencontre à peu près dans toutes les latitudes ; tandis que les flibustiers n'ont eu qu'une époque, et qu'ils formaient une association (de corsaires français et anglais), dont les déprédations, qui avaient particulièrement pour théâtre les mers des Antilles, ont cessé de se produire vers la fin du 17e siècle.

Cette association singulière, sans lois, sans discipline réelle, n'ayant d'autre esprit de corps que celui du brigandage, commença avant que la France et l'Angleterre eussent formé des établissements dans les Antilles ; elle dirigea plus particulièrement ses efforts contre les navires espagnols chargés de transporter, en Europe, l'or, l'argent et les pierreries de l'Amérique, atlaquant rarement les bâtiments venant d'Europe; elle cessa d'exister lorsque les gouvernements de France et d'Angleterre eurent organisé une administration forte dans leurs colonies des Antilles et qu'ils voulurent protéger la culture de ces iles.

Nous n'abuserons pas de l'indulgence du lecteur, en retraçant ici en de longs développements l'histoire de l'association des flibustiers, de ses expéditions, de son rapide accroissement, de sa fin ; mais il nous parait difficile de ne pas rappeler, dans cet ouvrage, le souvenir d'une société de corsaires, qui a joué un rôle aussi considérable, dans le 17e sièclé, et qui, bien qu'elle se fut placée en dehors du droit des gens, s'est trouvée en relations avouées avec les autorités officielles de St.-Domingue, lesquelles n'apportèrent aucun obstacle aux expéditions, aux brigandages, au partage du butin.

Nous serons bref toutefois : nous n'oublierons pas que si l'existence de l'association des flibustiers, fort connue d'ailleurs de tous nos lecteurs, ne fut ni poursuivie, ni combattue par les gouvernements réguliers, elle ne saurait fournir toutefois aucun enseignement utile au droit maritime des nations, que tous ses actes ont violé.

Dans le principe, ce furent les iles de la Tortue et de St.Christophe, enlevées aux Espagnols, qui servirent de lieu de rendez-vous aux divers corsaires appartenant à l'association ; plus tard, et lorsqu'il s'agissait de partager le butin, les Anglais se retiraient à la Jamaïque et les Français à St.-Domingue.

L'association des flibustiers, connue aussi sous le nom de frères de la côte, a compté des hommes d'une grande audace, d'une grande intrépidité, mais aussi des hommes d'une grande cruauté ;, si elle avait eu des chefs capables de la discipliner, de la sou

mettre à des institutions, à des lois, à une justice regulièrement organisée, elle 'serait peut-être parvenue à conserver ses conquêtes, et à former un État indépendant qui aurait pris rang parmi les États de la Chrétienté : Rome n'a pas eu des commencements plus honorables.)

Parmi les traits d'audace dont on a conservé le souvenir, on doit citer notamment les suivants : Pierre Legrand, de Dieppe, commandait un bateau armé de quatre canons et monté par vingthuit hommes ; il aborde le bâtiment du vice-amiral espagnol conduisant les galions à Cadix ; il s'empare de la personne de cet officier général et des officiers de son état-major, qu'il renvoie à terre aussitôt que l'occasion de le faire se présente, et il conduit au chef lieu de l'association le bâtiment capturé et sa riche cargaison. Devant Carthagène, deux vaisseaux de guerre espagnols sortis du port pour donner la chasse à trois petits navires monlés par des llibustiers français, sont pris par les forbans qu'ils avaient mission de détruire, et les équipages sont renvoyés à Carthagène avec dédain. Un flibustier français, nommé Laurent, commandant un petit navire, est surpris par deux bâtiments espagnols présentant ensemble cent-vingt bouches à feu : Laurent par sa vigoureuse résistance et par une intrépidité qui semble surnaturelle, intimide les deux équipages, tue un grand nombre d'Espagnols, et s'échappe après avoir infligé aux bâtiments qui l'avaient attaqué, d'immenses avaries.

Un gentilbomme languedocien, du nom de Montbars, vint se joindre aux flibustiers, obéissant à la haine qu'il portait depuis son enfance aux Espagnols dont il détestait les atrocités lorsqu'ils s'établirent en Amérique. Il devint l'un des chefs les plus intrépides de l'association ; sa férocité qui lui valut le surnom d'Exterminateur, donna un nouvel élan aux flibustiers et jeta l'effroi parmi les Espagnols dont les habitations étaient peu éloignées de la mer. Il ne fut égalé en cruauté que par l'Olonais; mais la rage de Montbars en s'exerçant sur les Espagnols, uniquement parcequ'ils étaient espagnols, ne lui fit cependant jamais donner la mort à un homme désarmé, tandis que l'Olonais semblait éprouver une volupté de chacal au meutre, à la vue du sang, aux souffrances des malheureux qui tombaient sous sa main.

Montauban, qui commanda pendant vingt ans les courses des flibustiers, a soutenu avec avantage des combats contre des bå

) Le duché de Normandie ne fut-il pas accordé, dans le 10€ siècle, à Rollon. qui, en réalité, n'était qu'un pirale norvegien, – un gentilhomme aventurier ?

timents de guerre anglais ; le commandant de l'un d'eux se fit sauter au moment où, après avoir amené pavillon, il vit Montauban et ses hommes passer sur son bâtiment. Montauban gagna la côte de Guinée. Il fut reçu à bord d'un navire anglais pour se rendre à la Barbade, et retenu prisonnier ; il fut relâché et se rendit à Bordeaux, où il mourut en 1700.

Parmi les flibustiers anglais, Morgan ou Morghan fut le plus important. Il attaqua et prit Porto-Bello, y fit couler le sang à flots et enleva d'immenses richesses de cette ville. Il s'empara du fort Ste-Catherine, et fit, en traversant l'Isthme de Panama, une expédition sur le continent espagnol de l'Amérique méridionale, enlevant partout des trésors considérables, et soumettant aux plus affeux tourments les Espagnols, les Nègres, les Indiens, en vue d'obtenir des aveux sur les lieux où des richesses avaient été déposées.

Sous la conduite de Van-Horn, d'Ostende , qui appartenait à la partie française de l'association, une expédition fut entreprise contre la Vera-Cruz; les chefs principaux dont les noms ont été conservés, sont Grammont (de Paris), Godefroy, Jouqué, et Laurent de Graff, Hollandais. La ville fut pillée, et les prisonniers furent soumis à une rançon de dix millions de francs, dont la moitié fut payée dans la journée.

Cette expédition, qui est de l'année 1683 1), fut suivie, un an plus tard, d'une entreprise contre le Pérou, qui dura quatre années. Au retour, le plus grand nombre des audacieux aventuriers périt par naufrage dans le détroit de Magellan et au Cap Horn; la majeure partie de ceux qui échapèrent aux abimes de la mer, fut enlevée par la misère et par des maladies : bien peu reparurent, à St.-Domingue.

Grammont, dont l'audace n'était point abattue, entreprit de diriger une expédition de flibustiers contre Campêche, dans la péninsule d'Yucatan. La place fut emportée ; la ville fut incendiée, et la forteresse détruite. Le jour de la Saint-Louis (et cette circonstance est bien remarquable), ces Français qui s'étaient affranchis de toute obéissances aux lois de leur pays, allumièrent un grand feu pour célébrer la fete de leur souverain, 'et brulèrent, pour un million de francs, du bois que le commerce envoie chercher à si grands frais !

1) Louis XIV qui, à la même époque, faisait châtier le Bey d'Alger, en bombardant sa ville capitale, n'aurait-il pas dû, en même temps, employer ses vaisseaux à réprimer les dévastations des fibustiers, ses sujets, et à rompre cette association de forbans aussi dangereux pour la navigation commerciale dans la mer des Antilles, que les pirates ou corsaires barbaresques dans la Méditerranée ?

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