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pas comme autant de faits qui doivent être assimilés à la piraterie et en porter les stigmates, les attaques en pleine paix de bâtiments de guerre, la capture (sans qu'il y ait eu déclaration préalable de rupture), des bâtiments de la marine commerciale, dépourvus généralement de tous moyens de défense, voyageant sans défiance sous la foi des traités, ainsi qu'il fut ordonné et fait, de la part du gouvernement britannique, en diverses circonstances, et notamment en 1755 et 1803. (Voir les chap. IV, XI, § 4, XXII, XXVI.)

« Une guerre sans déclaration préalable », dit Gérard de Rayneval, « est un guetapens, une violation de la foi publique et un « véritable brigandage : c'est la guerre des pirates et des fli« bustiers. »

C'est aussi ce que pensait le Vicomte de Bouville, commandant la frégate française l’Espérance ; fait prisonnier, en 1755, par l'escadre anglaise de l'amiral West, et conduit à Londres, le gouvernement lui offrit de le laisser retourner en France sur sa parole ; il refusa avec hauteur, disant qu'il ne voulait de la liberté qu'en l'achetant au moyen d'une rançon, car il se regardait, disait-il, comme étant tombé entre les mains de pirates, puisqu'il avait été attaqué en temps de paix contre le droit des gens. Ces fermes paroles dans la bouche d'un homme d'un grand courage et qui pouvait revoir sa patrie en engageant sa parole de ne pas servir pendant la durée de la guerre, étaient un châtiment mérité infligé au manque de loyauté du gouvernement anglais, agresseur sur tous les points, longtemps avant la rupture, et au moment même où il doppait à l'ambassadeur de France à Londres des assurances sur son envie de garder la paix (voir chap.,IV); mais ce châtiment n'a modifié ni ses doctrines, ni ses procédés, ainsi qu'en ont fourni la preuve les événements décrits dans les chapitres VII, XI, XXII, XXVI, XXVII.

Ce que les gouvernements n'ont aucun scrupule à faire, eux qui doivent l'exemple de la moralité et de la loyauté, comment les sujets ne se laisseraient-ils pas entrainer à le faire également ? Les trois marchands de Liverpool, dont nous avons à parler, ne furent pas plus scrupuleux en 1792, que le cabinet de leur souverain ne l'avait été en 1755, en 1803, en 1807, etc.

Nous empruntons, en partie, à Malte-Brun, le fait suivant :

Un Français, le capitaine Landolphe, quitta Nantes en 1786, avec la mission que lui avait confiée une compagnie commerciale, de se rendre sur les côtes de Guinée. En 1788, il forma à Ouaré un bel établissement pour la culture de la canne à sucre, en in

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troduisant d'ailleurs dans son usine, les procédés et réglements mis en usage par les Anglais dans l'établissement qu'ils avaient créé, l'année précédente, à Sierra-Leone, en vue de travailler à la civilisation des Africains. Trois négociants de Liverpool s'enflamment de rage à l'idée de voir la philantropie et le commerce français s'établir sur une côte où l'on ne connaissait encore d'autre commerce que le trafic des Nègres. Ils arment, en conséquence une petite escadre, surprennent la colonie française dont ils s'emparent, incendient les maisons, pillent les magasins, et massacrent les Nègres cultivateurs.

Ces faits s'accomplirent en pleine paix, vers le milieu de l'année 1792. M. Landolphe échappa seul aux poursuites de ses assassins, et n'est mort qu'en 1825 à Paris.

Quelle différence, demanderons-nous aux hommes impartiaux, existe-t-il entre les attaques dirigées, au sein de la paix, en violation des traités et du droit des gens , par la marine royale d'Angleterre contre les bâtiments de guerre français le Borée, l'Eguillon, la Flore, en 1741, l'Alcide, le Lys, l'Espérance, en 1755 ; contre les bâtiments de guerre espagnols capturés, en 1804, par le commodore Moore, etc. ; et l'attaque dirigée, en 1792, contre la colonie française d'Ouaré, par les marchands négriers de Liverpool ?

Toutes ces attaques doivent, selon nous, être flétriers, da même nom: piraterie, expédition de flibustiers.

Mais avec cette différence cependant que l'acte des forbans de Liverpool est de la piraterie pure et simple, sans excuse pour ceux qui s'y sont livrés, et que la corde aurait dû punir.

Tandis que les attaques, en violation du droit des gens, des traités, de la bonne foi, de la loyauté, faites par les escadres de Roscawen, West, Moore, etc., ont été autant d'actes de piraterie ordonnés par un gouvernement qui se croit tout permis sur mer parceque les bâtiments de sa marine militaire qui la sillonnent en tous sens, sont en plus grand nombre que ceux de chacun des autres États maritimes. (Voir Livre I, titre III, $ 24.)

Si en présence des paroles de Gérard de Rayneval et du Vicomte de Bouville, on peut considérer comme une guerre de flibustiers les bostilités exécutées par la marine militaire d'un État en vertu de l'ordre donné par le gouvernement, avant que ce gouvernement ait préalablement déclaré la guerre à la nation dont il fait assaillir les vaisseaux armés , et dont il fait enlever les bâtiments marchands, a fortiori doit-on envisager de la même façon les actes accomplis par des corsaires, avec autorisation de

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l'État, lequel, contre toute moralité, leur a délivré des lettres de marque ? A la faveur de ce document, pirates légaux et officiels (mais ne pouvant exercer leurs déprédations que contre les bâtil ments de la nation momentanément ennemie), les corsaires peuvent en effet attaquer, piller, couler à fond au besoin, les navires inoffensifs du commerce, généralement dépourvus de moyens de fense ! Est-ce au patriotisme des armateurs que les lettres de marque ont été accordées ? Est-ce l'amour de la patrie ? Est-ce l'amour de la gloire qui animent le cæur des armateurs engagés dans la course sous l'égide des lettres de marque ? ...... Chacun sait que l'amour du gain, la soif de l'or, la cupidité sont les seuls mobiles qui arment les corsaires, qui les poussent à la recherche des navires de commerce de la nation momentanément ennemie, ou qui les portent à délivrer un bâtiment de leur nation capturé par l'ennemi! (Voir Livre I, titre III, SS 20 et 21.)

Pendant les dernières guerres maritimes qui ont eu lieu entre la France et la Grande-Bretagne, de 1793 à 1804, et de 1803 à 1814 (voir chap. XXI et XXVI), des masses de corsaires armés en course et pourvus de lettres de marque ont fait, de part et d'autre, la guerre au commerce pacifique des deux nations, dans les mers d'Europe et d'Amérique, ainsi que dans les mers des Indes-Orientales. Parmi les capitaines de corsaires français, il en est un dont le nom et le souvenir doivent être conservés, le fameux Robert Surcouff, né à Benic, dans les environs de St.Malo,

parceque cet homme, si renommépar son courage, ne ressemblait en rien à la plus part des autres capitaines de corsaires, tous d'une grande valeur sans doute, et doués d'une grande audace, car la profession qu'ils exerçaient réclamait impérieusement ces qualités ; mais tous à peu près également brutaux, pillards, dépourvus des plus simples sentiments d'humanité, n'ayant d'autre but que les déprédations productives, d'autre argument que la hâche d'abordage et le poignard, d'autre distraction que l'orgie après la capture.

A peine agé de vingt ans, Robert Surcouff était capitaine ; il commanda successivement, à partir de l'année 1793, les corsaires la Clarisse, la confiance, le Revenant. En 1796, il se trouvait à l'Ile-de-France, aujourd'hui Ile Maurice ; il fut chargé du commandement d'un petit navire corsaire monté par des marins indiens (ou Lascars). Il attaqua un convoi anglais et s'empara du schooner qui l'escortait ; il y fit passer son équipage.

Dans les eaux du Bengale, il rencontre le Triton, vaisseau de la compagnie anglaise des Indes-Orientales, armé de 26 canons

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et portant 150 hommes d'équipage. Il se fait passer pour un pilote du Gange, se rend à bord du Triton et s'empare de ce båtiment. Cette ruse était contraire aux lois de la guerre maritime : il est permis de simuler un pavillon, pour échapper à la poursuite de l'ennemi, mais jamais pour l'approcher ; c'est sous le pavillon du pays auquel un corsaire appartient qu'il doit lirer le coup de semonce et combattre.

En 1799, capitaine de la Confiance, de 20 canons et de 120 hommes d'équipage, R. Surcouff enleva, à l'abordage, le vaisseau de la compagnie anglaise, le Kent, de 40 canons et de 440 hommes d'équipage.

En 1809, chargé de conduire en France la frégate le Charles, il sut échapper par l'habileté de ses maneuvres, aux croisières ennemies et parvint à entrer dans le port de St.-Malo.

Comme marin habile, comme capitaine courageus , Robert Surcouff, mort en 1827, est resté cher à ses compatriotes. A ce double titre, il nous est facile d'honorer également sa mémoire, bien que nous regrettions que ce ne soit pas sur les vaisseaux de l'État qu'il ait signalé sa valeur et utilisé ses talents. Mais ce que nous regrettons surtout dans la vie de Robert Surcouff, se vouant à la guerre de corsaire, c'est qu'il n'ait pas toujours agi en se couvrant de la légalité des lettres de marque, dont l'obtention (il faut bien le dire tout en blâmant leur usage, et leur maintien de la part des gouvernements chrétiens), était, comme elle est encore, la condition déterminée par la loi des nations, à laquelle tout armateur doit se soumettre avant de se faire (à son profit personnel d'ailleurs), l'auxiliaire pillard de la marine de l'État : Deploranda lex, sed lex. Robert Sourcouff se vit sur le point, pour ne s'être pas conformé à la loi, d'être privé du produit des prises qu'il avait faites pendant les premières années de la guerre de 1793, « parcequ'il avait », dit l'un de ses biographes, « écumé la mer sans lettres de marque : en considération ce« pendant de ses services, le Directoire lui décerna, à titre de « récompense nationale, la valeur de ses prises. »

Le gouvernement français, prenant en considération les nombreux traits de courage de R. Surcouff, a pu se montrer indulgent à son égard ; mais certes si Surcouff fut tombé entre les mains des Anglais, dépourvu des lettres de marque qui légalisent la position de l'aventurier faisant la guerre à son profit, Robert Surcouff aurait été considéré par eux comme un pirate, et mis à mort.

A l'époque où le Directoire abandonna à l'audacieux aven

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turier le montant des prises qu'il avait faites, en naviguant et en combattant sans lettres de marque parfois, R. Surcouff, simple maitre au petit cabotage six ans auparavant, se vit à la tête d'une fortune de 417,000 francs ; et lorsqu'en 1813, R. Surcouff, grand et courageux marin, homme honnête et humain, renonça à la course, il possédait, selon son biographe, une fortune de près de trois millions. Comment de semblables faits n'exciteraient-ils pas l'émulation et les désirs cupides ? Or, les gouvernements doiventils en favoriser le développement ? N'est-il pas plutôt dans leur devoir rigoureux de s'opposer à tout ce qui peut les faire naitre au sein des populations qu'ils sont appelés à diriger ? Comment peuvent-ils oublier ou méconnaitre que ces sentiments cupides, cette soif des richesses qui animent les armateurs en temps de guerre, étouffent dans le cæur des hommes tout sentiment de justice, de moralité, d'humanité ? 1) Pour rester fidèle à l'accomplissement de ce devoir, en ce qui concerne la course, il faudrait que tous les États chrétiens, dont la mer baigne les côtes, s'engageassent d'honneur à ne plus délivrer de lettres de marque; et, dans le cas où l'un d'eux viendrait à manquer à ses engagements, il faudrait que le traité signé par les États maritimes autorisât chacun d'eux à traiter comme pirate tout corsaire qui serait capturé, ou qui chercherait un refuge dans un port neutre, sans qu'il fut même nécessaire de procéder à l'examen de ses papiers, du moment que le capitaine du bâtiment armé capturé, ou entré dans un port d'une Puissance amie ou neutre, ne présenterait pas une commission constatant que son bâtiment fait partie de la flotte de l'État et que les officiers et les hommes de l'équipage appartiennent à l'armée navale du pays dont le bâtiment porte le pavillon.

Qu'on se rappelle les tentatives faites, en 1794, par l'assemblée constituante de France, dans le but d'entrainer tous les États maritimes européens, à supprimer la course, qu'on lise les paroles du comte Merlin, le savant auteur du Répertoire de jurisprudence ; du comte Portalis, le laborieux homme d'État; des publicistes Mably, Azuni, Georges de Martens 2); celles d'écrivains plus modernes encore, tels que M. Emile Vincent, auteur de La législation commerciale ; M. A. Mignot, professeur de droit commercial à Rouen, etc. etc.; et la conviction deviendra de plus en

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') L'empereur des Français l'a compris : en déclarant la guerre à la Russie en 184, il a déclaré qu'il ne serait point délivré de lettres de marque ; l'Angleterre a suivi cet exemple. ( Voir Livre I, titre II, $ 10, 2e section.)

?) Voir Livre I, titre III, SS 20, 21, 26. Cussy. II.

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