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exposé, et comme il participe aux avantages des indigènes, il doit se résigner également à participer à leurs calamités. La guerre extérieure ou civile entre bien évidemment dans la catégorie de ces chances, dont les effets déplorables sans doule, mais souvent indépendants de la volonté des hommes, frappent, dans une ville assiégée, le coupable el l'innocent. Livourne s'est mise en révolte ; elle s'est refusée opiniâtrément à toutes les propositions de paix qui lui ont été faites ; il a fallu employer les armes pour la réduire, entrer de vive force dans les maisons, pénétrer dans les magasins d'où l'on tirait sur les soldats, et dès lors, s'il est arrivé que dans les désordres et les hasards inséparables de tout assaut, quelques propriétaires anglais aient été englobés dans le dommage qu'ont souffert les propriétaires du pays, on ne saurait voir pourquoi, seuls, ils auraient droit à être indemnisés de leurs pertes, quand le gouvernement toscan ne serait pas tenu à indemniser ses propres sujets. Ces raisons nous semblent si claires, que la Toscane s'étant adressée à nous pour demander notre arbitrage dans cette affaire, l'empereur, malgré le vif intérêt qu'il lui porte, n'a pas cru poavoir obtempérer à ce désir. Il a paru à S. M. qu'il ne s'agissait point ici d'une pure question de chiffres, du montant plus ou moins considérable d'une indemnité à payer ; mais que, ne pouvant admettre le principe même d'une indemnité quelconque, réclamée comme droit légitime, encore moins exigée de force, S. M. aurait l'apparence de sanctionner implicitement ce principe en prêtant aux deux partis son arbitrage, supposé que l'Angleterre consentit à y déférer. Puisque la Toscape est disposée à entrer dans la voie des explications conciliantes, notre intention ne saurait être de chercher à la détourner d'un arrangement à l'amiable avec le gouvernement anglais. Mais nous attendons de la justice et de la modération du gouvernement anglais lui-même qu'il n'emploie, pour l'obtenir, que des moyens également conciliants, et nous devons, en ce qui nous concerne, faire dès à présent nos réserves sur ce que nous regardons comme peu conforme aux maximes reconnues du droit des gens.

« Pour peu que le cabinet de Londres veuille donner l'attention qu'elles méritent aux observations du gouvernement autrichien, il reconnaîtra aisément qu'elles touchent à une question des plus graves pour l'autonomie et l'indépendance de tous les États du continent. En effet, si le droit qu'il cherche à établir en ce moment à l'égard de Naples, comme de la Toscane, venait à être une fois admis comme précédent à faire valoir en toute occasion, il en résulterait au dehors, pour les sujets britanniques, une position exceptionnelle, fort au-dessus des avantages dont jouissent les habitants méme des autres pays, et pour les gouvernements qui les accueillent une intolérable situation. Au lieu d'étre, comme jusqu'ici, un bienfait pour les contrées où ils s'établissent et où ils apportent, avec leurs richesses et leurs moyens industriels, les habitudes de moralité et d'ordre qui distinguent si honorablement le peuple anglais, leur présence y deviendrait un inconvénient perpétuel, et, dans certains cas, un véritable fléau. Elle y serait pour les fauteurs de troubles un encouragement à la révolte, car si derrière les barricades révolutionnaires devait se dresser continuellement l'éventualité menaçante de réclamations sutures en faveur de sujets anglais lésés dans leurs biens par la répression, tout souverain que sa position ou sa faiblesse relative expose aux mesures coërcitives d'une flotte anglaise se trouverait frappé d'impuissance en face de l'insurrection. Admettre que la révolte une fois comprimée, un gouvernement étranger ait le droit, pour s'en faire payer après coup les conséquences inévitables, l'examiner le détail des mesures employées à la répression, d'en discuter la nature ou d'en contester la nécessité et la convenance, que serait-ce, sinon le reconnaître juge de toutes les questions intérieures entre souverains et sujets rebelles, et autorité suprême en matière de gouvernement ? Je n'ai pas besoin d'ajouter que l'empereur ne saurait, dans aucun cas, souscrire à des conséquences semblables, et qu'il est décidé pour sa part à ne point transiger sur les principes de droit public que nous avons exposés plus haut. Quelque disposé qu'il soit et qu'il ait toujours été à accueillir avec bienveillance les individus apparlenant à la nation britannique, pour le caractère de laquelle son estime est assez connue, néanmoins si des réclamations du genre de celles qui sont faites en Sicile et en Toscane venaient jamais à être appuyées par des moyens autres que ceux de la conciliation, S. M. se verrail inévitablement conduite à examiner et à préciser d'une manière plus formelle les conditions auxquelles dorénavant elle consentira à accorder dans ses États aux sujets britanniques le droit de résidence et de propriété.

« Veuillez bien, Monsieur le baron, faire part de mes réflexions au premier secrétaire d'État, en lui donnant connaissance et copie de la présente dépêche. Nous espérons qu'il les accueillera dans l'esprit d'impartialité qui les a dictées, et qu'il ne les perdra pas de vue dans la conduite à adopter à l'égard des cours de Naples et de Toscane. Leur cause est celle de tous les États faibles dont l'existence n'est garantie que par le maintien des principes tutélaires que nous invoquons en leur faveur. Dans le moment actuel, peut-être plus qu'à toute autre époque antérieure, le respect de ces principes par les grandes Puissances peut seul préserver l'Europe des plus graves perturbations.

Recevez, etc. »

$ 3. Examen de la conduite de l'Angleterre envers les États étrangers.

La lettre si remarquable du comte de Nesselrode, en date du 19 février 1850, au baron de Brunow, ambassadeur de Russie à Londres, est terminée par les réflexions suivantes : « Il s'agit « de savoir si le gouvernement britannique, abusant de la situa« tion que lui fait son immense supériorité maritime, prétend « s'enfermer désormais dans une politique d'isolement, sans souci « des transactions qui le lient aux autres cabinets ; se dégager Cussy. JI.

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« de toute obligation commune , de toute solidarité d'action, et « autoriser chaque grande Puissance, toutes les fois qu'elle en « trouvera l'occasion, à ne reconnaitre envers les faibles d'autre « règle que sa volonté, d'autre droit que la force matérielle. »

Cette phrase nous porte tout naturellement, à examiner quelle a été, depuis deux-cents ans, la conduite du cabinet anglais ; peut-être le lecteur trouvera-t-il avec nous qu'il a toujours eu pour règle sa volonté , et la force matérielle pour droit maritime.

Ne semble-t-il pas que le cabinet britannique, de tout temps, ait eu pour but invariable , dans sa conduite envers les États étrangers, - d'une part, le triomphe de sa politique, à l'égard des gouvernements puissants, par tous les moyens, dússent les principes du droit des gens et les droits de l'humanité, etre sacrifiés ; à l'égard des gouvernements faibles, par l'intimidation, non pas accompagnée uniquement d'un imposant déploiement de forces, mais par l'intimidation suivie, trop fréquemment, de mesures extrêmes de coërcition ; d'autre part, la suprématie de l'Angleterre sur la mer, soit de fait quand les circonstances ont été favorables à son existence non-contestée ; soit comme prétention et par amour-propre national, en cherchant à persuader aux étrangers, alors qu'on aurait pu douter de sa réalité, que cette suprématie devait exister et qu'elle existait effectivement ; et, dans ce but, le cabinet de St.-James ne s'est-il pas, autant qu'il lui a été possible de le faire, tenu en dehors des principes du droit maritime international consacrés par les autres États ?

En effet : quand son intérêt du moment le lui commande, quand il s'agit de faire prévaloir sa politique, le ministère anglais, dut le blame l'atteindre dans l'histoire, ne recule devant aucune mesure ; jamais il n'a été arrêté par la pensée qu'en agitant les peuples, qu'en soulevant des différends entre les souverains, qu'en donnant des ordres secrets pour qu'on s'emparat des bâtiments de commerce naviguant en sécurité sur la foi des traités, il signait, d'avance et de sang froid, l'arrêt de mort d'un nombre infini d'hommes, et la ruine d'une quantité de familles.

Cette opinion est-elle empreinte d'exagération ?

L'histoire des 17, 18€ et 19e siècles fournirait une bien longue liste de faits à l'appui de l'opinion que le cabinet anglais ne recule devant aucune difficulté, n'bésite devant aucun moyen qui peut aider au succès : serait-ce par ce qu'il a considéré, jusqu'à présent, l'Angleterre comme étant à l'abri de tout châtiment matériel derrière sa ceinture de mer ?

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Rappelons quelques faits et le lecteur jugera.

Quels flots de sang ont été répandus pour satisfaire la marvaise humeur excitée en Angleterre contre Louis XIV, à l'occasion d'un titre honorifique, devenu illusoire par les traités, accordé, par ce grand monarque, comme un témoignage de bienveillance personnelle et d'égards commandés par l'hospitalité, au descendant d'une race de rois privée du trône, race royale illustre et malheureuse qui, au nombre des infortunes dont la Providence l'a frappée pendant plusieurs siècles, comptait la mort d'un roi conduit à l'échaffaud, il y avait cinquante ans à peine, par la révolte de ses sujets !

Le cabinet anglais s'est-il opposé aux excès commis par les corsaires britanniques avant et pendant la guerre de 1739 contre l'Espagne ?

N'a-t-il pas, au mépris du droit des gens, des traités publics, de la morale et de l'humanité, fait enlever, au moyen d'ordres secrets, en 1755, 1776, 1803, avant toute déclaration préalable de la rupture de la paix, les bâtiments de commerce français naviguant sous la garantie des traités ?

N'a-t-il pas fait attaquer, aux mêmes époques, et sans déclaration de guerre des bâtiments de la marine militaire de France et d'Espagne ?

N'a-t-il pas, en plusieurs circonstances, endormi la vigilance de la nation qu'il se proposait d'attaquer, par des assurances de paix, au moment où il faisait commencer les hostilités ?

N'a-t-il pas repoussé maintes fois comme attentatoire aux droits de l'Angleterre, la doctrine du respect da aux convois militaires ?

Ne s'est-il pas refusé à l'abolition de la course, proposée par la France, sans doute parceque la marine de l'Angleterre pouvant armer en guerre un plus grand nombre de bâtiments que celle de tout autre pays, doit accomplir nécessairement un plus grand nombre de déprédations que ne pourra le faire la marine commerciale, armée en course, de l'ennemi du moment ?

En 1793, tous les efforts du cabinet de St.-James n'ont-ils pas eu pour but avoué de faire périr par la famine une grande nation ?

Continuons.

Deux fois, en 1804 et en 1807, le cabinet anglais a condamné Copenhague à l'incendie par le bombardement; de 1803 à 1814, il a prodigué les trésors du Royaume-Uni pour maintenir l'Europe en armes et lancer les bataillons coalisés sur les bataillons d'un puissant souverain dont le génie effrayait le commerce et l'industrie britanniques ; d'un grand homme que, rivale haineuse et persévérante, l'Angleterre voulait renverser du trône où la gloire militaire et la science du législateur et du grand administrateur l'avait fait monter : ennemi loyal et vaincu, Napoléon a fait appel à la loyauté de l'Angleterre ; il s'est rendu comme son hóte sur ses vaisseaux de guerre, et le cabinet britannique. l'a envoyé mourir, captif, à Ste.-Hélène, en souffrant qu'il fut abreuvé, aussi longtemps qu'il a vécu, de tous les dégoûts, de toutes les humiliations que pút forger le cerveau malfaisait du géolier,

Abusant de sa force dans les Indes-Orientales, le gouvernement anglais détrône, l'un après l'autre, les faibles souverains de ces vastes contrées, et usurpe leurs États ; en Europe, depuis 1815, il menace de ses canons, à diverses reprises, la capitale du royaume des Deux-Siciles ; il attaque la Grèce, dont il a concouru, peu d'années auparavant, à faire un royaume indépendant: il fait trembler la Toscane ; et quelle fatale influence n'a pas exercée de nos jours, sur la tranquillité et la prospérité des peuples, sur le respect du à l'autorité des rois, en Espagne, en Portugal, en France, dans toute l'Italie, en Suisse, l'action cachée, active, égoïste du cabinet anglais !

De même que le cabinet anglais a su se couvrir du manteau de la philantropie pour précher aux cabinets étrangers l'abolition de la traite des noirs, dont le succès doit surtout nuire, pendant un grand nombre d'années, à la prospérité des colonies possédées par les États européens dans les Antilles 1); de même il a su, pour agiter l'Italie en vue des intérêts de la politique anglaise du moment, et par haine pour le catholicisme, faire entendre partout les mots pernicieusement magiques dans ce siècle, de constitutions et d'indépendance.

« L'indépendance de l'Italie ! » dit M. Am. Pellier 2); a mais « l'Italie n'a jamais été indépendante qu'une fois, ce fut lorsque, « dans les temps antiques, elle écrasa le monde. Depuis, soit « expiation providentielle, soit irrémédiable impuissance, elle a lou« jours dépendu de plus forts qu'elle, qui l'ont envahie, occupée, « gouvernée. Au moyen-âge, l'Allemagne pesa sur elle ; au sei» zième siècle, la France commença de la disputer à la maison

1) Voir chap. II.

2) M. Am. Pellier, l'un des écrivains publicistes distingués du journal l'Assemblee nationale, dans un article du 2 août 1852, consacré à rendre compte de l'écrit de M. le prince de Joinville, ayant pour titre : L'escadre de la Méditerranée, écrit dans lequel respirent les plus nobles sentiments et le patriotisme le plus pur et le pius élevé.

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