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Par conséquent, la question qui va nous occuper présente un intérêt indéniable, non seulement en raison de l'importance qu'elle a directement, mais encore en raison de l'actualité palpitante qui attire l'intention sur elle.

Si nous interrogions cent personnes pour savoir si elles considèrent comme nécessaire l'existence des lois et des autorités dans la vie sociale, quatre-vingt-quinze au moins trouveraient la question oiseuse et étrange. Accoutumées à se voir constamment entourées de liens légaux, à respirer depuis le premier instant de leur entrée dans le monde un air imprégné d'autorité et de contrainte, il leur semble que la vie sociale serait aussi impossible en dehors des conditions actuelles, que le serait la vie physique si la lumière et la chaleur solaire venaient à manquer.

Et elles auraient raison en partie, mais en partie seulement. Elles auraient raison en ce sens que la vie actuelle, avec toutes ses particularités, résultat de la combinaison des innombrables éléments qui constituent l'atmosphère dans laquelle nous nous mouvons, cesserait d'ètre ce qu'elle est, si ces éléments venaient à changer. Mais elles n'auraient pas raison en cet autre sens que cette modification, si elle faisait disparaître les facteurs qu'actuellement nous connaissons, en mettrait à leur place d'autres dont l'ensemble déterminerait une autre forme nouvelle de la vie.

Sans la lumière et sans la chaleur du soleil, sans les autres forces qui, jointes à celles-ci, constituent le milieu cosmique, dans lequel vivent les êtres en nombre infini qui, à l'heure présente, peuplent le globe terrestre, la majorité, sinon la totalité de ces êtres devraient disparaître, au moins tels qu'ils existent aujourd'hui. Mais, de son côté, le milieu cosmique nouvellement créé produirait une autre flore et une autre faune. Il y a mieux que cela : la vie toute entière ne consiste pas en autre chose qu'en un incessant changement de ces forces et de ces conditions, qu'en une substitution rapide et continuelle d'un milieu à un autre, et, comme conséquence (1),

(1) Notre profonde ignorance touchant la nature des énergies de l'univers et d'efficacité relative de chacune d'elles et de leur ensemble, nous met dans l'obli

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d'une flore et d'une faune à une autre flore et à une autre faune. Le même individu - si l'on peut réellement dire que l'individu existe (1) n'est pas identique à lui-même à deux moments distincts de sa vie, si rapprochés qu'on les suppose. Chaque nouvelle situation des choses (chaque nouveau milieu) détermine et provoque en lui des impressions distinctes et, comme conséquence, des jugements distincts. A chaque instant, son individualité est différente de ce qu'elle était quelques instants avant, sans qu'on puisse dire qu'elle est meilleure ou pire (2).

gation de considérer comme spontanés et autonomes certains actes et certains êtres, qui sont aussi nécessaires que les autres. Tout dans le monde est déterminé d'avance, depuis le mouvement des astres jusqu'à la germination d'une plante, ou jusqu'à l'acte humain en apparence le plus volontaire. L'enchaînement et la solidarité entre les êtres de la nature sont tels que chacun d'eux n'est autre chose que le produit des autres. et que leurs changements (leur nouvelle manière d'être) s'effectuent non par une impulsion qui leur est propre, mais par une contrainte extérieure. L'ensemble de tous les êtres ainsi que leur action et leur réaction réciproques forment le milieu dans lequel ils se meuvent, chacun en particulier, le milieu qui détermine leurs changements. A chaque modification de ce milieu correspond, d'une manière inévitable, une modification de l'être. De cette façon, on peut dire que chacun vit la vie des autres, et les autres, la sienne; qu'il est l'effet nécessaire de tous, et, en même temps, la cause non moins nécessaire, agissant, avec un nombre infini d'autres causes, dans le but de produire les autres; qu'incessamment il engendre et est engendré ; que jamais il ne commence et jamais il ne finit, que la seule chose solide en lui, c'est son instabilité...

(1) Si ce qui a été dit dans la note qui précède est exact, on peut bien affirmer que l'individualité (toute individualité) s'efface et se perd dans l'océan immense des causes dont elle est le résultat. Dans cette hypothèse, loin d'envisager la vie, comme on le fait habituellement, comme le produit du flux et du reflux entre l'individu et le milieu, comme une adaptation du premier au second, il faudra la considérer exclusivement comme une concrétion particulière des éléments qui composent le milieu. Il n'y a plus alors de vie individuelle, il n'y a plus qu'une vie d'ensemble; l'individu ne vit plus comme tel, il vit seulement dans l'ensemble et comme partie intégrante de cet ensemble.

L'importance que cette conception, si elle est considérée comme exacte, peut avoir en ce qui concerne la vie sociale entière, n'a pas besoin d'être démontrée. Elle saute aux yeux même de l'homme à courte vue: il n'y a qu'à songer aux grandes transformations qu'elle obligerait d'introduire dans l'éducation sous ses mille formes, dans la science du droit pénal, dans la science législative, dans la manière de gouverner, etc.

(2) Ces concepts de « bon », « mauvais », « meilleur », « pire », auxquels nous avons l'habitude de donner une valeur absolue, n'ont en réalité qu'une valeur relative et très relative. Tout ce qui existe dans le monde, tout être, tout acte, sont «bons », « meilleurs », « mauvais », « pires », suivant le point de vue sous lequel on les considère. Ce qui est bon ou excellent pour les uns peut-être très mauvais pour d'autres; le « meilleur » dans certaines circonstances peut être << le pire dans d'autres circonstances. Ce qui est vrai, c'est que l'observateur, placé toujours au point de vue de son intérêt particulier (ou de celui qu'il envisage comme tel), par conséquent, à un point de vue relatif (par rapport à lui), transforme facilement ce point de vue relatif en un point de vue absolu et donne la qualité de « meilleur », de « parfait » pour lui, dans les circonstances présentes.

Ce qui se produit dans le milieu physique, se produit également dans le milieu social. Celui-ci, comme le premier, est dans un continuel changement, motivé par la transformation incessante de ses facteurs. Dans l'un comme dans l'autre, l'individu se trouve contraint, déterminé à travailler, au lieu d'être spontané, actif et presque tout-puissant, comme il le croit lui-même; dans l'un comme dans l'autre, il considère comme les meilleures, les plus parfaites, comme invariables et définitives, les institutions qu'il a trouvées en vigueur lors de sa venue au monde ; et il s'imagine que, sans elles, la vie sociale serait de tous points impossible. C'est pour cela que les hommes «< civilisés » dés nations actuelles poursuivent comme des criminels ceux qui cherchent à changer « l'ordre » présent (qui, pour les premiers, est nécessaire et incommutable d'une manière absolue), c'est-à-dire l'ensemble des institutions qui nous régissent (milieu social), et à le remplacer par un autre différent (socialistes, anarchistes, révolutionnaires de tout ordre).

L'observateur (actuel), placé dans ce milieu qu'il respire à toute heure, accoutumé à le voir depuis son enfance la plus tendre, se figure que les rapports et les forces avec lesquels il se trouve en contact constant et plus ou moins direct, sont des rapports et des forces de valeur fixe, uniforme, imposés par la nature (absolue et éternelle) des choses; des rapports et des forces qui correspondent aux exigences d'une raison inflexible, aux ordres d'une loi naturelle, égale pour tous, indépendante des temps, des lieux, etc.

Parmi ces forces et ces rapports, une place très importante est réservée aux lois et aux autorités qui, par cela même, sont considérées par la grande majorité des hommes comme les éléments essentiels de la société, comme ses bases inébralanbles, comme les conditions sine quibus non de l'existence, en un mot, comme des institutions de droit naturel (en donnant au droit naturel le sens qu'on lui donne généralement, c'est-à-dire en

Ainsi, le peuple auquel il appartient, il le considère comme « meilleur », plus parfait, plus noble, plus généreux, plus vaillant, etc., etc. que les autres ; le temps dans lequel il vit, c'est l'époque de la « civilisation », par rapport aux temps antérieurs qui ont été des époques de barbarie et de cruauté..... Et, cependant, sous combien de rapports ne sont pas et ne seraient pas supérieurs à l'homme « civilisé de nos jours les « sauvages » du centre de l'Afrique, les troglodytes, etc... pour ne pas parler des Babyloniens, des Mèdes et des Grecs !

le considérant comme un ordre supérieur, extra-réel, de justice auquel doit se conformer, comme s'il s'agissait d'un modèle, la réalité).

Naturellement, pour quiconque envisage de cette manière l'autorité et la loi, celles-ci ne peuvent pas être transitoires; elles peuvent encore moins mettre obstacle au progrès social. Au contraire, elles sont la condition nécessaire de ce progrès; et la fonction de semblables institutions doit être fixe, invariable et agir dans une sphère d'action constamment la même.

En revanche, pour ceux qui aspirent à un ordre social différent de celui qui règne aujourd'hui et dans lequel on n'aurait pas à déplorer les inégalités, les violences qui existent actuellement et qui ont pour origine et pour raison d'être les lois et les organes du pouvoir public; dans lequel la paix, la justice et le bien-être collectifs dériveraient du nouvel état des choses, résultant de l'amour réciproque entre les hommes, de leur sympathie mutuelle, de la coopération spontanée, ennemie de la lutte et de la domination, aujourd'hui régnantes..., les autorités et les lois ne sont autre chose que des obstacles considérables venant se mettre en travers de la réalisation de leurs désirs; des obstacles qu'il convient, par suite de repousser et de supprimer le plus tôt possible, fût-ce à l'aide de moyens violents.

Ces deux manières de voir ont quelque chose de fondé à notre avis (1); mais elles ont, toutes les deux, le même

(1) Il y a lieu ici de faire l'observation suivante : Tandis que, d'un côté, les lois civiles, commerciales, politiques, administratives, reconnaissent et assurent aux individus, en admettant qu'on ne puisse pas dire qu'elles leur concèdent réellement, la jouissance et l'exercice d'un grand nombre de droits et de facultés qui, sans elles, leur seraient disputés et pour la conservation desquels il serait nécessaire de faire à tout instant appel à la force; tandis que les lois pénales ont pour but de contenir dans de justes limites les perturbateurs et les malintentionnés et de les empêcher de commettre des actes dommageables aux particuliers et à la collectivité; ces mêmes lois, d'un autre côté, engourdissent de telle sorte dans beaucoup de circonstances et mettent tant d'obstacles à la liberté des mouvements des hommes de bonne volonté, qu'il vaudrait peut-être mieux qu'elles n'existassent pas. Combien n'ont pas crié contre elles, et non toujours sans raison, les individualistes de tout ordre (principalement ceux de l'ordre économique et quelques sociologues comme Spencer !) Combien n'ont-ils pas crié contre l'excès de législation, contre le prurit législatif du présent siècle, contre le futur esclavage vers lequel nous tendons en voulant faire tout prévoir et règler par la loi ! Et combien de fois n'a-t-on pas vanté comme antidote contre les maux qui en déri

défaut, celui d'être trop idéalistes, ou, mieux encore, trop abstraites. Le manque de sens historique et réaliste, qui à été si fréquent dans les jugements et les appréciations des écrivains de ce siècle, apparaît ici immédiatement.

Les partisans de la loi et de l'autorité (ce qui arrive à tous les conservateurs à courte vue, aux laudatores temporis acti), trouvant à leur goût tout ce qui existe actuellement, c'est-à-dire l'ensemble des institutions qui leur rapportent tant d'avantages, suivant leur manière de voir, font de ces institutions comme une incarnation du suprême idéal de raison et de justice, comme une espèce de sancta sanctorum, intangible, sacré, excellent. Ils oublient que cet ensemble d'institutions, qui constituent pour eux « l'ordre » immuable, a eu un commencement, a subi mille transformations, et il y a lieu d'espérer qu'il en subira d'autres dans la suite des temps, comme tout ce qui est humain et ils ne songent pas qu'avant de parvenir à s'implanter et à prédominer, ce qui existe aujourd'hui était combattu comme révolutionnaire et contraire à l'ordre, au nom également des éternels principes de justice, par ceux qui à cette époque, étaient les défenseurs de « l'ordre >>> qu'ils considéraient comme impérissable et qui dut cependant céder le pas à l'ordre actuel qui vint le remplacer.

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En sens contraire, les autres, les adversaires de l'autorité et de la loi, voyant seulement les avantages qui accompagnent celles-ci, mais non leurs bienfaits, et mécontents de toute la présente organisation sociale, prétendent la supprimer totalement, l'anéantir, pour mettre à sa place une organisation nouvelle qui jaillira subitement de leur cerveau et dans laquelle tous les hommes seront esclaves de leur devoir, non par l'effet d'une contrainte extérieure, par l'obligation positive à eux imposée par la loi et les pouvoirs publics, mais par l'impulsion spontanée de l'amour du prochain et comme conséquence du mouvement, que rien ni personne ne troublerait, des activités individuelles. Ils pensent que le monde peut se transformer en un jour, au gré de leur désir, qu'il peut se modeler sur leur idéal; et ils ne se rendent pas compte que les changements, même les plus petits, mais surtout les changements

vent la nécessité de laisser libre jeu à l'activité ex lege du citoyen, à l'initiative individuelle !

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