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radicaux et collectifs, doivent forcément être l'œuvre des siècles, parce que les éléments réels qui servent de base aux institutions que l'on veut renverser luttent sans cesse pour se maintenir et, au lieu de laisser volontiers le champ libre afin que les autres puissent l'occuper, résistent autant qu'ils peuvent, d'abord chacun pour soi, et, plus tard, lorsque le péril augmente, en se groupant tous en un faisceau serré et en se protégeant et se défendant mutuellement. Voilà pourquoi les transformations qu'apportent avec elles les révolutions qui n'ont pas été préparées par le lent travail du temps sont éphémères, non viables; voilà pourquoi elles provoquent immédiatement une réaction d'autant plus violente qu'a été plus insensé le mode de procéder de ces révolutions.

Aucune de ces deux tendances que nous venons d'examiner, ne conçoit le problème de la fonction de la loi et de l'autorité comme, à notre avis, il devrait être conçu, c'est-à-dire historiquement, dans son devenir, Toutes les deux sont idéalistes : celle-là, idéaliste, pouvons-nous dire, du présent; celle-ci, idéaliste du futur. L'une et l'autre pourraient remarquer leur imperfection (1), si elles faisaient appel aux données de l'histoire et aux résultats des études comparées de toute espèce, principalement aux résultats de l'ethnographie et de la jurisprudence archéologique, qui enseignent que le droit, la loi et les autorités sont, tels que nous les voyons aujourd'hui, des formations déjà très avancées; mais que, de même que toute formation naturelle, ils ont eu dans le temps une origine très humble, origine qu'il faut connaître pour se rendre compte de leur existence actuelle, de leur mission, de leur efficacité et de leurs possibles contingences futures.

C'est l'étude génétique seule des institutions sociales qui peut donner au sociologue les explications qui les concernent, de même que l'étude génétique des individus naturels sert au naturaliste pour avoir l'explication de ces derniers.

(1) Nous disons imperfection et non erreur, parce que, suivant ce que nous avons fait observer plus haut, ces deux opinions renferment, chacune, une part de vérité, mais non toute la vérité. Chacune d'elles s'attache à un aspect seul de la réalité et néglige les autres, ou, si l'on aime mieux, chacune d'elles surprend uniquement une partie d'un processus historique complexe et, idéalisant cette partie et les facteurs qui la constituent, érige en principes absolus, vrais dans tous les lieux et à toutes les époques, les facteurs qui existent à une époque et en un lieu déterminés.

Les peuples primitifs, dont on reconstitue avec tant de peine la vie et l'état social, grâce aux investigations préhistoriques et archéologiques, durent vivre sans des lois écrites, comparables à celles que nous connaissons, respectons et exécutons, et sans une organisation compliquée d'autorités qui, au nom de la collectivité, pouvaient mettre un frein aux dérèglements des individus isolés et aux violences et aux représailles des uns envers les autres.

Leur vie se rapprochant beaucoup de celle des animaux (avec lesquels ils avaient de grandes ressemblances, biologiquement, psychologiquement et socialement), ils consacraient tout leur temps et toutes leurs forces à rechercher les moyens d'alimentation qu'ils prenaient directement à la nature ou qu'ils disputaient à ceux de leurs semblables qui s'en étaient déjà emparés. L'unique activité qu'on déployait alors, ou, pour mieux dire, l'activité prépondérante, c'était l'activité ctétique d'Aristote.

Et l'exercice de cette activité n'était pas réglé par d'autre loi que celle de la violence. La lutte pour la vie devait, par suite, être très rude. Le groupe le plus fort parmi ceux qui combattaient, ensemble, et, dans le groupe, l'individu ou les individus les plus téméraires, les plus audacieux ou les plus puissants, étaient ceux qui obtenaient la victoire et imposaient leur caprice (loi) aux autres. Le développement intellectuel de ces hommes était si rudimentaire, si limité, qu'ils ne comprenaient aucune forme de solidarité entre eux et leurs semblables (en admettant qu'on puisse parler de semblables lorsqu'il s'agit d'hommes de ces époques reculées). L'unique mobile de toute action, c'était l'utilité (de même qu'aujourd'hui d'ailleurs, avec cette différence qu'aujourd'hui le concept de l'utile est bien plus large et plus complexe); et le criterium exclusif, le prisme à travers lequel on observait cette utilité, c'était l'intérêt immédiat, matériel et égoïste de l'individu (1).

(1) Il n'est pas étonnant qu'alors, tandis que le processus psychologique des hommes et la somme de leurs connaissances étaient respectivement, l'un si limité et l'autre si faible, on appréciât l'intérêt personnel d'une manière si imparfaite; car aujourd'hui même, après de nombreux siècles de vie sociale, au milieu de sociétés qui se qualifient de civilisées, les choses se passent de la même manière en ce qui concerne l'immense majorité des hommes. Ils sont bien peu nombreux ceux qui savent élever leur vue au-dessus de l'utilité étroite et immédiate, ceux qui sont capables de comprendre que leur intérêt vrai n'est pas en lutte avec

Cependant, il nous semble qu'en considérant la vie sociale. primitive sous ce seul aspect, on s'expose à commettre une erreur, parce qu'on adopte ainsi un point de vue trop unilatéral et que, de cette façon, rien ne peut être jugé avec certitude. Ici, comme toujours, à côté de la lutte, a dû se produire la coopération. Et il n'est pas rare que les sociologues affirment que les hommes primitifs ne vivaient pas isolés individuellement les uns des autres, comme dans un espèce d'état de nature analogue à celui dont nous parlent Hobbes et Rousseau, mais bien par groupes plus ou moins importants (1)

celui des autres, mais qu'au contraire il est solidaire avec l'intérêt de ces der niers, et que, par conséquent, en cherchant le bien-être d'autrui, on cherche et on poursuit son propre bien-être.

(1) « Plus nous pénétrons dans les ténèbres de nos origines, plus nous entrons dans les détails de la vie des sauvages modernes, et plus nous nous voyons contraints d'arriver à la conclusion suivante : que la « confraternité » la « gens », la « cognatio hominum qui vera coierunt » pour employer une expression familière à César, ont été l'unique moyen qui a permis le développement de l'existence de l'homme primitif. » (MAXIME KOVALEWSKY : Les origines du devoir (Revue internationale de Sociologie, 2 année, 1894, page 82). Cette idée est très répandue parmi les fervents de la sociologie et du droit comparé. Gumplowicz répète fréquemment dans tous ses ouvrages cette affirmation, à savoir que l'élément social primordial n'est pas l'individu, mais bien le groupe, la tribu, la horde dont les membres se jugent unis par les liens d'une origine commune; et cette conception est une des bases fondamentales de tout son système de sociologie et de politique. Wundt dit, lui aussi, que la tribu est l'unité primitive, l'institution centrale. D'après lui, la lutte primitive, le bellum omnium contrà omnes, de Hobbes, est inexact en ce qui concerne les individus, mais devient une réalité lorsqu'il s'agit de tribus qui à l'origine combattent les unes contre les autres (Voir GINER : La seconde théorie de Wundt sur la personnalité de l'organisme social (en esp.) dans la Revista général de Législacion y Jurisprudencia, tome LXXXVII, 1895, pag. 244-245). Sumner Maine assure également que les sociétés antiques se sont formées par l'agglomération d'unités sociales dont chacune d'elles avait sa vie indépendante et dont les membres qui la composaient se considéraient comme unis par le lien d'un ascendant commun, la parenté ayant été, par suite, le premier lien de solidarité qui ait existé parmi les hommes (voir toutes les œuvres de cet auteur, et plus spécialement ses études sur la parenté, la tribu, la famille dans son volume « Les institutions primitives ». Les autres chercheurs modernes arrivent aussi sur l'origine du droit, de l'Etat, de la famille, etc., à des conclusions analogues à celles qui viennent d'être indiquées (Voir VACCARO : Les bases sociologiques du Droit et de l'Etat, 2e édition, traduction J. Gaure, Paris, 1898; POST: Der Ursprung des Rechts, cité par MORASSO : L'Evolution du Droit (en ital.) Turin, 1893, 1re partie, § 4, et les travaux de Bachofen, Mac-Lenan, Lubbock, Morgan Engels, Starke, Westermarck et tant d'autres qui ont écrit sur ce sujet, et dont les travaux ont été résumés par A. Posada dans sa brochure Théories modernes sur l'origine de la famille, de la société et de l'Etat). Mais là peut-être où l'on peut trouver mieux que partout ailleurs l'idée de la solidarité existant entre les individus appartenant à un même groupe et l'idée suivant laquelle le groupe seul avait une existence réelle et non chacun des membres séparément qui le composaient, c'est dans la recherche des origines de la pénalité, lorsqu'un seul homme se trouve encourir la responsabilité collective de tous ceux qui font partie d'une famille, d'une classe, d'une tribu, etc., pour les actes accomplis par l'un de ses

dont les membres, tout en considérant les autres groupes comme des ennemis perpétuels (comme cela s'est produit en Grèce, à Rome, au moyen-âge ; c'est ainsi encore, que, chez les nations modernes, les barbares, les étrangers, etc., sont des ennemis), à l'égard desquels, par suite, tout était permis et même obligatoire, l'homicide, le vol, etc., s'estimaient unis aux autres membres de leur propre groupe par les liens de la solidarité et se croyaient obligés pour cette propre raison, de les respecter dans la possession pacifique de leur vie et des autres biens qui leur appartenaient et même de leur faire du bien.

La conscience plus ou moins confuse d'une origine commune et de certains intérêts communs entre tous ceux qui provenaient de la même souche, et la persuasion, acquise à force d'expérience, où ils étaient que l'état de lutte et d'agression mutuelles était en somme préjudiciable à tous, parce qu'il affaiblissait le groupe entier et le plaçait dans un état d'infériorité pour disputer le butin, les moyens d'alimentation aux autres groupes voisins, tout cela eut pour résultat d'amener un certain degré d'intimité entre les membres d'un même groupe, d'empêcher et de punir, au nom et dans l'intérêt de la communauté, les querelles et les luttes qui pouvaient se produire entre eux. La nécessité même de lutter et de s'armer le mieux possible pour obtenir la victoire est également une cause d'union et d'association pour le combat et fait naître entre les associés des liens de cohésion et de coopération forcée qui, avec le temps, finissent par se convertir en liens. de coopération volontaire, de solidarité consciente, de sympathie et de fraternité réelles (1).

frères. (Sur cette responsabilité collective, on peut voir, en dehors des recherches ethnologiques et sociologiques des auteurs cités ci-dessus et d'autres encore, les écrits des criminalistes, particulièrement de ceux qui ont consacré leurs études à l'histoire de la criminalité et de la répression pénale).

(1) Pour nous, donc, loin d'être primitive, spontanée, fille de la pure inclination humanitaire et de ce que nous appelons l'amour du prochain, comme le croient certains sociologues (TARDE: Transformations du Droit, et jusqu'à un certain point, GUYAU: Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction, Paris, 1885), la sympathie que l'on remarque parmi les hommes appartenant à la même collectivité, même dès les débuts des sociétés, est une sympathie dérivée, qui a sa racine dans une pure nécessité physiologique, à savoir, la nécessité de se réunir et de s'aider mutuellement pour la défense commune contre les agressions des groupes étrangers et pour la conquête des moyens d'alimentation, d'habitation, etc. (Voir également dans le même sens MORASSO: L'évolution du Droit (en ital.).

On voit par là que la règle de conduite commence à prendre deux directions opposées d'une part, la conduite envers les étrangers, envers les membres des autres groupes, conduite qui n'implique aucune règle et aucune limitation, qui permet tout, dont l'unique guide est le caprice, l'égoïsme, la force de l'agent; d'une autre part, la conduite envers ses semblables, envers les membres du groupe auquel on appartient, conduite réglée et limitée par les nécessités de l'intérêt commun (1). Il est, par suite, indispensable que nous étudiions l'origine et la fonction du Droit et de l'Etat, de la loi et de l'autorité dans une double direction dans les groupes simples, c'est-à-dire dans les rapports existant entre les individus qui se réputent membres d'un même tout, et dans les groupes composés, en d'autres termes, dans les rapports existant entre les agrégats distincts qui sont venus se fondre en un seul comme conséquence de la lutte et de la superposition.

Dans les groupes simples, dans ces unités sociales dont les

(1) Cette double conduite, c'est l'objet de toute l'histoire, depuis les premiers âges (les peuples les plus anciens nous apparaissaient toujours en guerre les uns contre les autres, sans connaître d'autres relations entre eux, s'attaquant et se conquérant mutuellement, complètement étrangers à ce que nous appelons aujourd'hui Droit international, tout imparfait et tout en retard qu'il soit), jusqu'à la période du droit classique (hostilité perpétuelle des Grecs et des Romains contre l'étranger, refus à celui-ci de tous droits), jusqu'à la période du moyen âge (invasions et conquêtes des Barbares et des Musulmans, état perpétuel de lutte et de pillage entre les seigneurs féodaux et entré les minuscules Etats qui existaient à cette époque), jusqu'à la période moderne (découverte et conquête de l'Amérique, système colonial d'exploitation de la colonie, guerre de conquête et d'agrandissements territoriaux sous les monarchies absolues, négation de tous droits aux étrangers, aux aubains), jusqu'à l'époque contemporaine (protection du national et non de l'étranger, protectionnisme aveugle en toutes matières, guerres internationales fréquentes, brutales et acharnées, indemnité de cinq milliards payée par la France à l'Allemagne à l'occasion de la guerre de 1870, haines internationales etc., etc.) Le progrès justement a consisté et consiste encore, sous ce rapport, à supprimer ce dualisme dans la conduite, à faire que l'étranger soit considéré au même titre que le național ou mieux encore, à élargir les frontières de la nation (de la communauté dont les membres se sentent unis par les liens de solidarité) au point d'embrasser ceux qu'aujourd'hui nous appelons des étrars. Le jus civile, le jus gentium, le droit du citoyen ou national et le droit de ranger, malgré les importants progrès réalisés (Article 57 du Code civil du présil, article 3 du Code civil italien, article 27 du Code civil espagnol) sont encore bien distincts. Actuellement, les efforts de tous doivent tendre à les confondre, à faire que le cercle dans lequel les individus estiment leurs intérêts solidaires et pensent que le bien-être et le profit des autres viennent se mêler à leur propre bénéfice, soit de jour en jour plus large, afin qu'il puisse renfermer en même temps l'étranger et le national.

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