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DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE COMPLÈTE

de J.-B. André GODIN (1)

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III

Règle morale pratique. A la recherche de la véritable organisation du travail industriel. Etat de l'industrie chez Godin en 1856. Règlements d'ateliers, participation aux bénéfices et fonds de secours mutuels.

Se considérer comme élément d'un système; se gouverner soi-même en vue du bien de l'ensemble; se prêter à toute mesure tendant à baser, pour chacun, l'exercice du droit sur le devoir accompli, c'est-à-dire à maintenir chacun, par l'organisation même de la responsabilité individuelle, dans la voie la plus utile au bien collectif: telle est la loi d'ordre pratique indiquée par les enseignements de la Science.

Quels furent les efforts de Godin pour traduire en faits cet idéal de morale pratique dont il était si hautement animé, et quelles leçons ressortent de ces efforts mêmes c'est ce que nous avons à voir maintenant.

Dès 1855, Godin, à proposide la tentative faite à Réunion, Texas, fournissait à ses amis ces indications: «Etablir (2) les choses de façon à ce que chacun

(1) Appendice, p. 60, tome 26°, Le Devoir, janvier 1902.

(2) 1re partie, chapitre XLI, p. 324 à 328, Le Devoir, tome 25, juin 1901.

COLL

OCT 20
CAMBRIDGE,

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se sente à l'aise, maître de ses mouvements et à ce qu'il endosse, en même temps, autant que possible, toute la responsabilité morale et matérielle de ses actes. » Il signalait comme « œuvre indispensable la nécessité << de rétribuer le plus grand nombre possible des mem<«<bres de la Société, en raison de l'importance des bé«néfices de chaque spécialité de travail.

« Il faudrait », disait-il, « une comptabilité telle« ment organisée qu'elle rendît compte des frais et des << produits de chacune des divisions et subdivisions du << travail dans l'association, et qu'elle servit comme « élément de preuve du fruit de chaque fonction et, << autant que possible, du travail de chaque sociétaire. »

Les bénéfices engendrés par chaque spécialité de travail, ou même, comme l'indique Godin, par le travail de chacun des membres d'un établissement, ne sont véritablement acquis que lorsque le produit a trouvé consommateur. Autrement, ce produit reste à l'état de valeur non encore efficace. La véritable organisation de l'industrie exige donc l'intime rattachement de la production à la consommation.

Bien que non encore pourvue des rouages facilitant son vrai rôle social, la consommation trie les produits, en contrôle dans une certaine mesure la qualité et, par l'acceptation ou le rejet de ceux d'entre eux qui répondent ou non à ses besoins, elle détermine en dernier ressort, et les bénéfices engendrés par la production et la quantité et la qualité des produits nouveaux à mettre sur le marché ; c'est elle, en un mot, qui sanctionne la valeur de la production. Mais en l'état présent des choses et à défaut de l'organisation nécessaire, cette sanction ne s'exerce qu'indirectement, à trop long terme pour la bonne gouverne des faits industriels généraux.

Cependant c'est la consommation qui peut être l'in

corruptible et vigilante gardienne de la bonne exécution des produits de l'industrie; c'est elle qui proteste contre la détérioration des denrées et l'avilissement des marchandises; c'est donc bien après prononcé de sa sanction, après acceptation par elle, s'il y a lieu, des produits du travail, qu'en cas de bénéfices les producteurs doivent procéder à la répartition selon les services. rendus par chacun d'eux.

A chacun suivant les services rendus, telle est la formule en laquelle Godin résume toute la conférence sur la grande loi du Travail, donnée par lui, au Familistère, le 20 décembre 1882 (1). Mais la solution du problème ne peut être improvisée. Elle se dégagera de recherches pratiques laborieuses, vu la complexité des termes mêmes du problème.

Rappeler ici une de ces recherches pratiques, un de ces premiers et rares exemples d'organisation de responsabilité entre producteurs et consommateurs, est évidemment le meilleur moyen de faire saisir l'idéal dont Godin cherchait les approches, bien trop lointaines à son gré, à travers ses efforts pour baser sur la valeur effective même du travail, et cela dès la fondation de son établissement, les attributions de salaires.

<< L'organisation de la responsabilité est l'essence même de l'esprit coopératif » a dit notre ami et collaborateur M. J. Pascaly, dans un travail (2) auquel nous allons emprunter l'exemple dont nous avons besoin.

Ayant entre autres choses. montré dans ce travail comment la coopération en Grande-Bretagne a organisé non seulement la vente en gros, mais aussi la production d'une partie des objets très usuels de sa vente; comment

(1) Le Devoir, tome 7e, N° du 7 janvier 1883, p. 7 à 10.

(2) Particularités et généralités coopératives, par J. Pascaly, « Le Devoir », Mars 1901, p. 147 à 157.

la quantité et la qualité des objets à fabriquer ainsi dans les usines relevant des magasins de gros (Wholesales) sont à l'avance déterminées approximativement par la connaissance des besoins auxquels on a déjà satisfait l'année d'avant; comment enfin le consommateur étant l'actionnaire, le commanditaire, l'aboutissant obligé de cette production coopérative qui n'existe que par et pour une clientèle exclusive, la production ne pouvait être falsifiée, défectueuse, sans entraîner réclamation et redressement, M. Pascaly termine par un exemple d'organisation de la responsabilité, exemple emprunté aux relations coopératives entre la GrandeBretagne et le Danemark et d'autant plus suggestif que l'objet en est plus fragile et délicat.

<< Toute question morale, » dit excellemment l'auteur, << aboutit à une question de responsabilité... »

Et voici l'exemple:

« S'imagine-t-on qu'une fermière du Danemark puisse être rendue responsable d'un oeuf consommé au fond de l'Angleterre ?

<< Consommateur, parmi des millions de consommateurs, et producteur, parmi des milliers de producteurs, s'ignorent forcément et le premier ne semble avoir aucun moyen d'agir sur le second, si la marchandise vendue, un œuf parmi des milliards d'oeufs importés, ne présente pas les qualités de consommation requises. L'organisation coopérative vient combler cette énorme. lacune faite d'ignorance et de distance, et établir d'une manière infaillible la responsabilité encourue.

<< Voici comment procède l'association danoise des fermiers pour l'exportation d'oeufs Les oeufs de chaque associé sont portés, au moins trois fois par semaine, aux gares les plus proches; là, à l'aide d'un appareil des plus ingénieux, un agent de l'association examine

les œufs pour s'assurer qu'ils sont frais et les classe d'après leur grosseur. Un timbre en caoutchouc imprime sur la coquille la marque spéciale de chaque producteur.

« Et maintenant va, petit cuf!... La crémerie anglaiseil y en a une qui compte plus de 400 établissements à Londres ayant intérêt à ne servir à sa clientèle que des oeufs suffisamment frais, n'aura qu'à renvoyer la coquille marquée au numéro du producteur pour exercer son action jusqu'à la fermière qui n'a pas expédié à temps la marchandise produite par ses poules, en passant par l'employé préposé à la réception. »

Quel accord entre une telle organisation et la formule résumant les indications données par Godin aux chefs de la Société de Réunion en 1855-1856 (1): Organiser les choses de manière à utiliser les hommes, à les entrainer progressivement vers l'idéal, sans trop les gouverner ni les conduire.

« Consommateur, parmi des millions de consommateurs, et producteur, parmi des milliers de producteurs s'ignorent forcément », venons-nous de lire. Cette ignorance personnelle respective tourne à l'avantage même de l'organisation de la responsabilité individuelle dans le travail, une fois trouvée la vraie méthode.

Impossible, en effet, au producteur mis en faute d'attribuer la plainte au parti-pris, d'y voir un grief personnel. La mauvaise exécution du travail parfois si difficile à relever, pour le surveillant, contre un producteur qui peut être irascible, vindicatif, se révèle si ingénuement par la méthode susdite, que le producteur en faute, mis seulement en face de lui-même, s'efforcera tout naturellement de s'épargner à l'avenir pareil désagrément.

(1) 1re partie, chap. XLI, p. 321 et s., Le Devoir, tome 25o, juin 190!.

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