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L'épreuve faite par le décret de l'Assemblée constituante du 8 juillet 1848, du système des associations ouvrières, a confirmé ces considérations. La commission de l'Assemblée nationale , chargée d'examiner l'emploi du crédit de 3 millions qui devait être réparti entre les associations d'ouvriers ou de patrons et d'ouvriers, a constaté tout ce qu'il y a de faux et d'impuissant dans l'idée de remplacer les entrepreneurs par des collections d'ouvriers qui , dépourvus des capitaux, des lumières et des qualités nécessaires à l'administration', ne pouvaient se soutenir qu'au moyen de subventions ruineuses du trésor public et d'un entourage administratif nombreux et compliqué.

« Jusqu'à ce jour, dit le rapporteur de la commission", un capital de 1,789,000 fr. a été appliqué par le ministère du commerce aux associations ouvrières.

« Ce capital a été réparti entre cinquante associa

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1 Dans toute entreprise, il s'agit d'apprécier convenablement l'importance de tel produit, le besoin qu'on en aura, le moyen de production ; il s'agit de mettre en jeu quelquefois un trèsgrand nombre d'individus; il faut acheter ou faire acheter des matières premières, réunir des ouvriers, chercher des consommateurs, avoir un esprit d'ordre et d'économie, en un mot le talent d'administrer. Il faut avoir une tête habituée au calcul, qui puisse comparer la valeur de la production avec la valeur que le produit aura lorsqu'il sera mis en vente. Dans le cours de tant d'opérations, il y a des obstacles à surmonter, des inquié. ludes à vaincre, des malheurs à réparer, des expédients à inventer. Les personnes chez qui ces qualités nécessaires ne se trouvent pas réunies font des entreprises avec peu de succès. (Traité d'économie politique, Jean-Baptiste SAY, t. II, p. 84.)

2 Voy. le rapport de M. Lefebvre-Duruflé déposé dans la séance de l'Assemblée législative du 4 février 1850.

tions, savoir : trente associations établies à Paris et vingt associations établies dans les départements.

« Les trente associations de Paris ont reçu 760,000 francs.

« Le montant des prix actuellement payés donne par tête d'associé 1,751 fr. 15 cent.

« Si les trentè associations reçoivent la part qui leur est destinée dans le crédit demandé par une loi qui vous est soumise, la somme totale des prêts qui leur seront faits s'élèvera à 875,000 francs, ce qui portera la moyenne, par tête d'associé, à 2,017 fr. 28 cent.

« Onze associations paraissent en bénéfices d'après leurs inventaires non contrôlés.

« Seize ont éprouvé des pertes, dont plusieurs ne sont pas assez graves pour ne point être réparées par un travail assidu, de l'harmonie et de l'ordre.

« Quant aux trois dernièrés, elles sont en déconfiture complète.....

« Sur an assez grand nombre d'inventaires, les associés figurent au passif comme créanciers de leur propre société, par suite d'une retenue volontaire, dont plusieurs associations ont cru devoir frapper leurs salaires quotidiens ou mensuels.

a L'effet de ces retenues est de réduire actuellement les ouvriers associés à un taux inférieur à celui qu'obtiennent les autres ouvriers de leur profession... »

Ainsi, le double résultat obtenu jusqu'ici des associations ouvrières à été d'une part le gaspillage des fonds de l'État, de l'autre l'abaissement des salaires des ouvriers, tandis qu'il est certain, au contraire, que les grands travaux entrepris par les communes, les dé

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partements et l'Etat sous l'empire des anciens principes déterminent presque constamment une hausse considérable et soudaine de la main-d'œuvre.

Joignez à cela l'inconvénient des complications administratives dont il a fallu environner les associations subventionnées pour les faire marcher avec quelque sécurité pour elles-mêmês et pour l'État.

« Au sommet, dit le rapporteur, se présente la haute protection du ministre de l'agriculture et du commerce; immédiatement après arrive le conseil d'encouragement, subdivisé en un conseil permanent de patronage et de surveillance ; puis viennent trois inspècteurs aux appointements de 4,000 francs chacun pour inspecter à Paris et dans la banlieue 27 associations, représentant ensemble ús capital de 717,000 francs!

« Enfin, au ministère des finances, nous trouvons l'indispensable intervention de l'agent du contentieux, et cela sans préjudice pour les associations des départements de la tutelle des préfets et du concours des membres des Chambres de commerce ou autres agents délégués pour remplir les fonctions d'inspecteurs.

« Nous comprenons très-bien que ce luxe de direction et de patronage pourrait, sans s'accroître, s'étendre sur de plus nombreuses associations; mais cependant il nous a semblé qu'il ne serait pas sans fruit dans cette question d'attirer vos regards sur toute cette complication administrative dont chaque rouage peut réclamer sa part d'utilité.

« Maintenant, que votre penséë se reporte sur ce qu'il adviendrait d'un pays dont l'industrie tout entière serait convertie en associations régies par voie

d'administration gouvernementale. Cet excès d'ordre ne finirait-il pas par engendrer un chaos fait pour confondre la raison humaine? Ce ne serait pourtant qu'une bien petite partie d'un gouvernement socialiste complet? »

L'idéal d'un bon gouvernement repose, comme le fait observer M. Macaulay, sur un principe diamétralement opposé, c'est-à-dire sur la libre expansion des facultés de l'homme sous la surveillance des lois. « Toute science expérimentale tend vers la perfection : tout être humain tend à améliorer sa condition. Ces deux principes ont souvent suffi, même lorsqu'ils ont été contrariés par de grandes calamités publiques ou par de mauvaises institutions, pour faire progresser rapidement la civilisation ; les événements malheureux, les vices de gouvernement n'auront jamais, pour rendre une nation misérable, autant d'influence qu'en auront, pour la rendre prospère, le progrès continuel des connaissances physiques et le travail constant de chaque membre de la société pour améliorer son sort. Il est souvent arrivé que la profusion des dépenses, le poids des taxes les plus lourdes, l'absurdité des restrictions commerciales, la corruption des tribunaux, les désastres de la guerre, les séditions, les persécutions, les incendies, les inondations, n'ont pu détruire le capital aussi rapidement que les efforts de citoyens parvenaient à le créer. »

Les faits confirment ce raisonnement; les causes du progrès ou de la décadence des nations résident moins dans leur constitution politique que dans leur organisation administrative; même sous la monarchie absolue, la France, maitresse de ses mouvements industriels et commerciaux, balançait la puissance anglaise et l'emportait même sur elle. Vers la fin du xviie siècle ses colonies n'étaient ni moins étendues ni moins

prospères; ses manufactures étaient égales, sinon supérieures; ses travaux publics, ses monuments, l'emportaient de beaucoup sur ceux de sa rivale. Il en est tout autrement aujourd'hui; or, d'où vient la prédominance que l'Angleterre a acquise, sinon des libres efforts qu'il lui a été donné de faire pour développer son énergie, son intelligence, son activité dans les entreprises qu'elle a poursuivies sur tous les points du globe, tandis que la France, abdiquant ses traditions d'indépendance, se mettait à la lisière entre les mains de son gouvernement et en faisait l'entrepreneur et le directeur de toutes les auvres, de toutes les transactions accomplies dans le pays?

Sachons donc enfin nous débarrasser à la fois du socialisme démocratique et de la centralisation administrative qui en est la source. Réhabilitons, encourageons, développons sous toutes les formes ce grand principe d'association auquel le monde du moyen-âge a dû les merveilles industrielles des républiques italiennes, et auquel le monde moderne doit les progrès industriels et commerciaux de l'Angleterre, des ÉtatsUnis, de la Belgique et de la Hollande.

Il ne suffit pas d'affranchir des entraves qui gênent leur essor les grandes associations; il faut les combiner avec un large système de franchises communales et départementales. La coopération des administrations locales aux entreprises publiques n'est soumise à aucun

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