Page images
PDF
EPUB

avaient couché fut trouvé chaud, et les pantoufles du chirurgien étaient encore dessous; mais le galant avait eu le temps de s'évader par une porte de derrière qui communiquait avec le dehors. Dès le jour même, le bey fit appeler le chirurgien, lui remit une bourse d'argent, lui signifia l'ordre de quitter ses états sans délai, parce qu'il ne pouvait répondre désormais de sa sûreté. Quant à la dame, il ne la punit qu'en la chassant pour jamais de son lit. »

On conviendra sans doute que voilà un grand pas vers la civilisation européenne ; et malgré ce trait de modération, dont peu de beys seraient capables, je ne conseille nullement aux galans de s'y fier.

Chaque pays a ses modes et ses habitudes. A Tunis, comme dans tout l'Orient, la beauté d'une femme consistant dans l'embonpoint, les parens n'épargnent rien pour engraisser les jeunes filles avant de les marier. La nourriture la plus propre à produire l'effet désiré, est une semence appelée drough, laquelle augmente aussi considérablement le lait des nourrices, non-seulement pour la quantité, mais encore pour la qualité. On fait encore usage d'un mets national nommé k'sk'sou. On en

gorge tellement la future épouse, qu'il est souvent arrivé d'en voir mourir la cuillère à la main. Parmi les autres moyens employés pour parvenir à la plus belle rotondité, c'est-à-dire la plus monstrueuse, le traducteur rapporte qu'on l'a assuré que les dames mangeaient de jeunes chiens. Comme il n'est point de terme où l'embonpoint d'une femme doive s'arrêter, on n'en rencontre presque point qui soient sveltes, et la plus abondamment pourvue de graisse ne laisse pas de se surcharger de vêtemens de toute espèce pour ajouter encore à ses prétendus appas.

Le Maure peut, à la vérité, épouser quatre femmes; mais en général il se contente de deux, ce qui est déjà fort honnête; il est juste de dire aussi qu'il leur associe autant de concubines qu'il peut ou qu'il veut en avoir. Le divorce étant la chose la plus facile, et ne causant aucun scandale, pas le moindre bruit, Monsieur change de femmes aussi souvent qu'il lui plaît. Je ne pense pas que nos dames françaises, si aimables, voulussent voir

s'établir une pareille coutume; mais autre pays, autres mœurs; et, comme le dit fort bien Candide, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible.

Un usage consacré dans l'Orient, c'est le grand respect qu'on y témoigne pour les tombeaux. Les Turcs les ombragent de cyprès, et les Maures les blanchissent à la chaux; on les voit fréquemment prier sur les tombes de leurs proches, et l'infidèle qui oserait pénétrer dans un cimetière serait promptement châtié de sa témérité. Les habitans d'Alger, moins scrupuleux ou plus raisonnables, laissent paisiblement entrer le chrétien dans le champ des morts; mais il faut qu'il évite de souiller les tombeaux, de s'arrêter trop près d'un enterrement, et d'approcher des femmes que la dévotion, et plus souvent la gourmandise, y attirent le vendredi.

Les arts sont totalement anéantis dans la Barbarie, et les habitans, bien dignes de porter le nom de leur pays, mutilent et détruisent toutes les statues et les bas-reliefs qu'ils peuvent découvrir; c'est par motif de religion, et par horreur de l'idolâtrie. Quelle affreuse croyance que celle qui porte à de pareils travers! aussi le gouvernenement attache-t-il une excessive défiance à la profession de peintre, qui la rendrait dangereuse pour celui qui l'exercerait sans précaution.

M. Maggill prétend que la musique mauresque, tant vocale qu'instrumentale, est du style le plus barbare, et que le braiement d'un âne est agréable en comparaison de leurs chants les plus doux. Le traducteur, beaucoup plus instruit que son original, trouve la musique d'appartement fort monotone, mais très-douce et très-expressive; elle est ennuyeuse par les répétitions sans nombre, et les voix sont nasillardes. Quant à la musique militaire, elle produit le vacarme le plus assourdissant et le moins mélodieux qu'on puisse entendre. Aussi dit-il qu'on peut appliquer à ces deux genres si opposés chez les Maures les mêmes observations que le baron de Tott a faites sur la musique des Turcs. Il est à regretter que le traducteur ait perdu tous les airs qu'il avait notés pendant son séjour en Barbarie. Un seul qui lui restait, est gravé dans l'ouvrage, et, si j'en juge d'après cet échan

tillon, la musique mauresque n'est pas aussi mauvaise que le prétend M. Maggill.

Le bey de Tunis fait seul usage d'un carrosse à quatre roues, et conduit souvent son équipage. La voiture à deux roues est permise aux consuls et aux naturels. Le consul américain en avait une fort élégante, que le bey trouva de son goût; il l'envoya demander, en priant le consul de s'en procurer une autre. Son Exc. s'étant aperçue qu'un marchand de vin possédait une belle et excellente mule, laquelle lui paraissait beaucoup trop belle pour un homme de cette classe, s'en empara sans autre forme, attendu que S. Exc. avait dessein d'en faire présent à un prince. Il est difficile de pouvoir trouver une manière plus économique pour faire des cadeaux.

En traitant le sujet, quelle nation est la plus influente à la cour de Hamouda-Pacha, bey de Tunis, on doit s'attendre que M. Maggill accorde tous les avantages à son pays, et accable d'invectives souvent très-malhonnêtes, pour ne pas dire plus, les Français et leurs agens. Le traducteur à eu le bon esprit de supprimer les personnalités; il est cependant juste d'avouer que les Anglais jouissent de grands priviléges; ils peuvent faire leurs expéditions de tel port et sous tel pavillon qui leur plaît, moyennant un droit de trois pour cent. Les autres nations ne payent pas davantage, mais à la condition que les objets qu'elles importent doivent être expédiés de leur propre port et sous leurs propres couleurs; autrement, le droit est de huit pour cent. Le commerce des Anglais a pris un grand accroissement dans la Méditerranée depuis que cette nation s'est emparée de l'île de Malte, qui fournit presque entièrement à la consommation de Tunis et d'Alger. Aussi est-il à présumer que l'intérêt de l'Angleterre doit faire naître des difficultés, et s'opposer à ce que les Français rouvrent leurs anciennes relations avec le Levant. Après un long détail sur les avantages et la supériorité des Anglais sur les autres nations, M. Maggill termine par cette phrase assez remarquable:

Si l'Angleterre avait lieu de déployer l'appareil de sa puissance en Barbarie, nulle nation ne pourrait lutter avec elle d'influence dans ces contrées; mais sa politique

semble toute différente; elle use de grands ménagemens envers les régences; et, comme si elle craignait de leur déplaire, elle se prête aveuglément à leur rendre tous les services qu'elles fui demandent. »

Cela n'est que malheureusement trop vrai; car M. Maggill pouvait dire quelque chose relativement aux humiliations que le gouvernement anglais a bien voulu souffrir sans se plaindre. Au surplus, il n'est pas une nation en Europe qui n'ait à se reprocher d'avoir accoutumé les Barbaresques à des ménagemens déshonorans pour le nom chrétien; et il faut espérer que l'Europe enfin, dégagée de ses vieilles routines, fera un retour salutaire en forçant les régences à quitter le brigandage dont elles font profession.

L'auteur paraît fortement désirer que les consuls européens envoyés en Barbarie soient revêtus d'un titre plus imposant; les raisons qu'il allègue en faveur de son opinion, paraissent peu fondées. Le traducteur pense au contraire qu'en accordant aux agens des diverses nations un plus haut degré d'importance, « on ne ferait qu'accroître la morgue et l'insolence de ces pirates, déjà trop convaincus de leur supériorité, trop accoutumés aux ménagemens qu'une mauvaise politique a toujours gardés envers eux. » Je renvoie à l'ouvrage pour lire les excellentes raisons du traducteur, qui fait connaître quelques traits fort peu honorables pour le ministère anglais. Quelquefois M. Maggil fait des concessions au gouvernement français; il veut bien avouer que l'Angleterre est de tous les pays celui qui apporte le moins d'attention dans le choix de ses agens consulaires.

« Peu, très-peu de nos consuls, dit-il, sont faits pour les emplois qui leur sont confiés. La France donne en cela une leçon à l'Angleterre en général, ce gouvernement cherche ses agens parmi les hommes habiles; mais c'est trop souvent l'intérêt particulier qui préside au choix des nôtres. » Comment, après un aveu pareil, M. Maggill parle-t-il d'intrigues que nul agent, excepté un consul de France, ne voudrait mettre en usage pour soutenir son crédit? Après s'être paré d'une grande philanthropie, M. Maggill veut que l'Angleterre ne nomme

aux places d'agens que des Anglais natifs, professant la religion de l'état, et non des catholiques romains, qui, dit-il, achètent et vendent journellement les intérêts de la nation. On conviendra sans doute que notre négociant est tolérant à d'étranges conditions. Eh quoi! opprimer une nation toute entière! la laisser végéter dans l'abjection, dans la privation de tout droit politique! et l'on parlera de tolérance, de patriotisme et de philanthropie? Le traducteur répond à cette singulière morale, et compare la tolérance de l'auteur avec celle que les Turcs accordent aux Grecs et aux Juifs.

Le tarif des droits qui se perçoivent à Tunis sur les marchandises introduites par les négocians anglais intéresse sans doute les commerçans, et je renvoie à l'ouvrage même pour s'en instruire. J'aime mieux faire connaître les causes du déclin du commerce dans les états de Barbarie, particulièrement de celui de Tunis; et, comme ce chapitre touche de très-près nos villes méridionales, je vais en citer les deux premiers paragraphes:

« Le commerce des états barbaresques avait été jusqu'ici à peu près inconnu des négocians anglais; la France, au contraire, l'avait soigneusement cultivé parce qu'il lui offrait un marché important où elle se procurait les productions nécessaires tant à elle-même qu'à ses voisins, et en même temps un débouché lucratif assez considérable pour les objets de son industrie. Jusqu'à ces derniers temps, les Français se regardaient comme les maîtres exclusifs du commerce de la côte septentrionale de l'Afrique, et considéraient les négocians des autres nations comme autant d'usurpateurs de leurs droits; une nouvelle direction donnée à ce commerce a entraîné pour eux la perte d'avantages dont une longue possession leur avait donné comme la propriété exclusive.

[ocr errors]

Depuis quelques années, ce commerce est considérablement déchu; mais, quoiqu'il fût autrefois beaucoup plus étendu, plus lucratif et plus digne de l'attention d'une puissance qu'il ne l'est de nos jours, il ne laisse pas, malgré la réduction qu'il a subie, d'offrir encore un champ assez vaste aux spéculations des négocians, et de mériter particulièrement l'attention de la Grande-Bre

« PreviousContinue »