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luxe de sa cour; il percevait, pour l'alimenter, la plus grande partie des revenus ecclésiastiques du royaume de France et humiliait la dignité de sa tiare usurpée sous le bon plaisir du roi qui le soutenait. « Lamentable situation! s'écrie à ce propos Clémengis, qui tenait cependant pour le pape d'Avignon. Notre pontife Clément s'était tellement rendu l'esclave des hommes de cour qu'il recevait d'eux, sans oser se plaindre, les traitements les plus indignes. C'était aux courtisans qu'il conférait les évêchés et les autres dignités de l'Église. Il s'attachait les princes par des présents, par les décimes qu'il leur accordait sur le clergé, par l'ascendant qu'il leur laissait prendre sur les ecclésiastiques; en sorte que les seigneurs séculiers étaient plus papes que le pape Clément lui-même.» Le Père Maimbourg, auteur d'une Histoire du grand schisme favorable aux papes d'Avignon, dit également', en parlant de l'antipape Clément : « Voulant vivre dans toute la splendeur et la magnificence d'un grand prince, et fournir à ses cardinaux de quoi entretenir leur cour et leur pompe mondaine, proportionnée à la sienne, il fut réduit à la fâcheusé et cruelle nécessité d'opprimer l'Église gallicane par des exactions insupportables,... peu appliqué aux affaires et peu scrupuleux. »

Il faut dire cependant que Clément VII fit quelques choix honorables pour l'Église : il créa cardinal le bienheureux Pierre de Luxembourg, qui brilla comme un astre de sainteté et de pureté à la cour d'Avignon. Pierre appartenait à cette illustre maison de Luxembourg qui venait de donner coup sur coup trois chefs à l'empire, et quatre rois à la Bohême. Il naquit le 20 juillet 1369, au château de Ligny, en Barrois. Son père était Guy de Luxembourg, comte de Ligny et de Roussiac, châtelain de l'Isle et seigneur de Richebourg; sa mère, Mathilde de Châtillon, comtesse de Saint-Pol et dame de Fienne. Dès sa plus tendre enfance, il montra la plus vive piété. Étudiant à l'université de Paris, il devint le modèle de tous ses condisciples par sa douceur, sa modestie et sa pureté ; il

1 Livre IV. Le P. Maimbourg est un historien du dix-septième siècle.

; s’exhalait de sa personne comme une bonne odeur de vertu dont tous ceux qui l'approchaient ressentaient l'heureuse influence, et qui gagnait tous les cæurs. Il avait déjà, malgré son extrême jeunesse, le titre de chanoine de Paris, lorsque Clément VII, qui n'était sans doute pas faché d'attacher à ses intérêts une illustre et puissante famille, le fit archidiacre de Dreux; peu de temps après, en 1383, il le mit à la tête du diocèse de Metz. Pierre n'avait pas quinze ans. Il paraît du reste qu'il ne reçut jamais des ordres sacrés que le diaconat, de sorte qu'il n'était qu'administrateur du diocèse. Mais, si la faveur l'avait élevé, il la méritait par son excellente vertu. Il partageait tout son temps entre la prière et le soin de son troupeau. Deux ans après, Clément VII le créa cardinal et l'appela auprès de lui. Le jeune prélat ne vit dans cette extraordinaire élévation qu'un motif de plus d'aspirer à la perfection. Dès lors, ses mortifications ne connurent plus de bornes; il réduisait sa chair en servitude par un rude cilice, des disciplines sanglantes, des jeûnes fréquents, des oraisons qui se prolongeaient fort avant dans la nuit. Plus d'une fois Clément VII lui recommanda de modérer ses pieuses pénitences : « Plut à Dieu, s'écria-t-il alors en

soupirant, plat à Dieu que ces recommandations fussent a nécessaires ! mais je ne fais aucun bien ! »

Le corps débile de Pierre de Luxembourg ne put supporter tant de rigueurs. Les médecins lui conseillèrent le séjour de Villeneuve. Ce changement ne produisit rien. L'heure de la récompense était venue; il le comprit et ne songea plus qu'à se préparer à la mort. Chaque jour il recevait deux fois l'absolution de ses péchés avec une grande effusion de larmes et se nourrissait du pain des forts. Quand le moment suprême arriva, il attacha au ciel un regard plein d'amour, et prenant entre ses mains le crucifix : « Seigneur, dit-il, je remets mon ame entre vos mains, » et il expira. C'était le 2 juillet 1387; il n'avait pas dix-huit ans. Les paroles ne sauraient rendre l'expression de joie sereine et d'ineffable beauté qui se peignit après la mort sur le visage pâle et décoloré du prédestiné. On eût dit que ce corps, si pur pendant sa vie, participait déjà au bonheur et à la gloire de son ame. Les nombreux miracles qui honorèrent le tombeau de Pierre de Luxembourg le firent plus tard inscrire au rang des bienheureux, sous le Pontificat du pape légitime Clément VII. « En parcourant, dit l'abbé Christophe, une carrière où le spectacle de la division afflige partout les regards, le catholique se repose avec complaisance sur ces vertus qui ne semblent pas appartenir à la terre. »

Sainte Catherine de Sienne avait précédé le bienheureux Pierre de Luxembourg dans la joie et le bonheur du paradis. Un jour, le 29 avril 1380, qui était un dimanche, une pieuse veuve de Rome, appelée Semia, qui avait coutume de goûter dans la société de Catherine les douceurs d'une allégresse toute spirituelle, 'eut une merveilleuse

1 Histoire de la Papauté, livre XIV.

vision. Il y avait trois jours qu'elle n'avait pu visiter sa sainte amie qu'elle savait sérieusement malade, mais sans la croire en danger. Ce dimanche-là, voulant aller à l'office solennel, elle avait résolu de dormir moins qu'à l'ordinaire afin d'avoir plus tôt préparé les choses nécessaires au ménage. Et comme il arrive à ceux qui sont très-occupés, en dormant, elle avait l'inquiétude du réveil. Tout à coup un enfant d'une merveilleuse beauté lui apparut et lui dit : « Ne te lève pas avant d'avoir vu ce que je vais te montrer. » Semia, bien que réjouie à cette vision, était toute préoccupée de l'office; elle répondit : « O bel enfant, laissez-moi me « lever, car il ne m'est pas permis de manquer aujourd'hui « la messe. » Et l'enfant dit : « Non, il faut que tu voies ce « que Dieu daigne te montrer. »

Puis, la prenant par sa robe, il la conduisit dans un lieu assez vaste, en forme d'église; il y avait au sommet un tabernacle d'argent ciselé et fermé : « Attends un peu, dit« il, et tu verras ce qui est dans ce tabernacle. ». Et voilà qu’un autre jeune enfant apporte une échelle pour atteindre au riche tabernacle. Avec une clef d'or il en ouvre la porte, et Semia voit une jeune fille d'une ravissante beauté. Sa robe blanche était ornée de bijoux précieux ; elle portait sur sa tête trois couronnes :

; la première, blanche comme la neige, était d'argent; la seconde, d'argent mêlé d'or et de pourpre; la troisième, d'or pur, était rehaussée de perles et de pierres brillantes.

, Semia cherchait en elle-même qui pouvait être cette jeune fille si bien parée; elle lui trouvait de la ressemblance avec Gatherine de Sienne, mais elle savait que celle-ci était plus agée. L'enfant qui lui avait d'abord:apparu lui dit : « Eh bien !-reconnaissez-vous cette belle jeune fille ? »

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Semia répondit : « Elle ressemble de figure à Catherine de « Sienne, mais elle en diffère par l'âge. »

Pendant qu'elle la considérait toujours avec attention, la belle jeune fille sourit et dit aux enfants : « Vous voyez « bien qu'elle ne me reconnaît pas. » Alors vinrent quatre autres enfants semblables aux deux premiers : ils portaient une espèce de lit nuptial drapé de pourpre; l'ayant déposé, ils montèrent l'échelle d'argent et voulaient porter la magnifique fiancée sur le lit, mais elle leur dit : « Laissez

moi auparavant m'approcher de celle qui me voit, et qui « ne me reconnait pas... Semia, dit-elle alors tu ne me re« connais donc plus ? Je suis vraiment Catherine de Sienne.» Et Semia de s'écrier : « Quoil vous êtes Catherine, ma « mère spirituelle? — En vérité, je suis ta mère, garde « bien le souvenir de ce que tu verras. » Les enfants la placèrent sur le lit nuptial et la portèrent dans le ciel.

Semia, suivant du regard cette trace lumineuse, vit sur un trône le roi couronné, tenant de sa main droite un livre ouvert. Catherine se prosterna aux pieds du roi et l'adora. Et le roi dit : « O ma fille! ô mon épouse bien-aimée ! « soyez la bienvenuel » Et elle lut dans le livre l'espace d'un Pater et d'un Ave. Puis le roi la releva, et elle se tint debout à côté du trône. Cependant la reine s'approchait, suivie de la magnifique cohorte des vierges. Chacune portait le signe de son martyre : Catherine d’Alexandrie, sa roue formidable; Marguerite pressait du pied le dragon hideux, et la très-douce Agathe montrait ses mamelles sanglantes. Catherine descendit les degrés du trône et se mit à genoux devant la reine, qui lui dit en la relevant et lui donnant le baiser de paix : « Fille chérie, soyez la bienvenue ! » Elle embrassa ensuite toutes les saintes vierges en prononçant

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