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CLERGÉ DE FRANCE

DEPUIS

L'INTRODUCTION DU CHRISTIANISME DANS LES GAULES

JUSQU'A NOS JOURS

LXII.

RÈGNE DE LOUIS X, SURNOMMÉ HUTIN. „ÉTAT. POLITIQUE DU ROYAUME. - EN

GUERRAND DE MARIGNY SURINTENDANT DES FINANCES. SON ARRESTATION ET SON SUPPLICE. - REPENTIR DU COMTE DE VALOIS. ACCUSATION PORTÉE CONTRE UN ÉVÊQUE. ACQUITTEMENT DE CE PRÉLAT.

- ÉDIT POUR L’AFFRANCHISSEMENT DES SERFS. — JUIFS RAPPELÉS EN FRANCE. EXPÉDITION EN FLANDRE. — MORT DU ROI. - RÉGENCE.

La postérité de Philippe-le-Bel passa comme une ombre, dit Bossuet (1); ses trois fils, qui promettaient une nombreuse famille, se succédèrent l'un à l'autre en moins de quatorze ans, et moururent tous sans laisser d'enfants males.

L'ainé, Louis X, surnommé Hutin (2), monta sur le trône à l'âge de vingt-cinq ans. L'Etat n'était pas tranquille;

(1) Abrégé de l'Histoire de France. (2) C'est-à-dire querelleur.

le soulèvement du peuple en quelques provinces, et la confédération de la noblesse inspiraient de sérieuses alarmes.

Le comte de Valois, chargé d'apaiser ces troubles par sa prudence et son autorité, termina promptement l'affaire des seigneurs en les rétablissant dans les prérogatives qui leur appartenaient du temps de saint Louis, et s'engagea, pour calmer le peuple, à lui sacrifier le principal ministre auquel on imputait la misère publique, les nouveaux impôts, l'altération des monnaies et tout ce qui, sous le précédent règne, avait occasionné du mécontentement.

Ce ministre, qui s'appelait Enguerrand le Portier de Marigny, était parvenu, par son esprit, par son habileté dans les affaires, et par son ambition, aux plus hautes dignités de l'État. Philippe-le-Bel l'avait appelé dans son conseil privé, l'avait fait son chambellan, comte de Longueville, surintendant des finances, et n'agissait que par ses avis. Un tel crédit, une telle puissance, lui avaient attiré la jalousie des grands; une réponse insolente, qu'il fit au comte de Valois, fut cause de sa perte. Il s'agissait un jour, dans le conseil du nouveau roi, de l'embarras des finances et des moyens d'y remédier ; le comte de Valois, indisposé contre Marigny, prit aussitôt la parole, et dit que ce ministre, ayant eu l'administration du trésor, c'était à lui d'en rendre compte et d'expliquer ce qu'il en avait fait. « Je suis tout prêt à donner des explications, répondit Marigny.

Que ce soit à l'instant, répliqua vivement le comte de Valois. – J'en suis content, dit sur le même ton le ministre offensé. Je vous ai donné à vous-même une partie des fonds dont vous parlez ; le reste a été employé au service du roi. Vous mentez, s'écria Valois, transporté de colère. — C'est vous-même qui mentez, » répartit Enguerrand. Le prince mit alors la main sur son épée pour percer le surintendant, mais il fut retenu par quelques assistants.

Peu de temps après cette scène, Marigny fut arrété, jeté dans un cachot et mis en accusation, sans qu'on voulut entendre sa défense. Cependant Louis X, nonobstant les plus vives instances qu’on fit auprès de lui, pour lui persuader que Marigny était coupable et méritait la mort, voulait senlement le bannir du royaume et le reléguer en Chypre. Alors on eut recours à un autre moyen. Le comte de Valois ayant fait arrêter la femme du surintendant, produisit des témoins qui déposèrent qu'elle avait employé, à la sollicitation de son mari, un magicien, nommé Jacques de Lor, pour attenter sur la vie du roi, par le moyen de figures do eire, dont l'effet, disait-on, était de faire passer dans les personnes qu'elles représentaient les opérations magiques qui s'exerçaient sur ces images; de sorte qu'en les piquant ou en les brûlant, ces impressions se faisaient sentir à celui qu'on voulait tourmenter, et lui causait enfin la mort. Oni mit en prison ce prétendu magicien, qui se pendit de désespoir. Cette mort fut considérée comme une conviction de son crime, et Marigny, condamné sur ce futile indice, fut pendu et mis au gibet de Montfaucon, qu'il avait luimême fait élever pour y exposer les corps de malfaiteurs après leur supplice. Ainsi finit cet homme d'État, dont le poi regretta bientôt la perte et l'injuste condamnation, ce qu'il montra par un legs de dix mille livres qu'il fit à ses enfants.

Le comte de Valois, frappé d'apoplexie, et par suite paralysé de la moitié du corps, reconnut à ce châtiment la justice de Dieu. Il ordonna qu’on distribuất une somme considérable à tous les pauvres de Paris; et ceux qui faisaient cette distribution disaient, comme il l'avait preserit en remettant l'aumône à chaque pauvre: Priez Dieu pour monseigneur Enguerrand et pour monseigneur Charles.

Pierre de Latilly, évêque de Châlons-sur-Marne, accusé d'avoir fait périr par le poison l'évêque son prédécesseur et le roi Philippe-le-Bel, fut déchargé de tout soupçon, renvoyé absous par un concile, et rétabli dans son siége.

Cependant, le trésor royal se trouvant sans ressource, l'on eut recours, pour avoir de l'argent, à un moyen qui n'était pas nouveau, mais qu'on n'avait jusque-là que trèssobrement employé (1).

Les habitants de la campagne et d'un grand nombre de petites villes étaient encore à cette époque comme aux premiers temps de la monarchie, c'est-à-dire serfs. On les appelait gens

de corps, gens de morte-main, et quoiqu'il leur fût permis d'avoir la possession de quelques terres et d'autres revenus, néanmoins, ils ne pouvaient, ni eux, ni leurs enfants, sortir du domaine de leur seigneur; ils étaient attachés à la terre, addicti glebæ, et ne pouvaient ni s'établir, ni se marier ailleurs, sans la permission de ce maître. D'après les articles 7 (2) et 11 (3) du titre XIV de la loi

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(1) Philippe-le-Bel s'était servi de ce moyen, en 1302, dans l'étendue du baillage de Caen.

(2) Si vero ingenua femina aliquemcumque de illis sua voluntate secuta fuerit, ingenuitatem suam perdat.

(3) Si quis ingenuus ancillam alienam sibi in conjugium sociaverit..... ipse cum illa in servitium inclinetur.

D'après les dispositions des Assises de Jérusalem, les veuves et les filles au-dessous de soixante ans qui possédaient des fiefs de corps (on appelait fiefs-liges ceux dont les seigneurs, entre autres devoirs personnels, étaient obligés d'aller eux-mêmes à la guerre ou de s'acquitter en personne des services militaires dus au seigneur féodal), étaient nonseulement obligées de se marier pour faire desservir leurs fiefs, mais elles devaient encore prendre des maris qui fussent agréables à leurs seigneurs, parce que ceux-ci avaient intérêt à ce que les fiefs fussent desservis par des hommes fidèles. Aussi, lorsqu'une de ces dames avait choisi un mari, elle devait obtenir du seigneur la permission de l'épouser, et quand elle n'avait encore jeté les yeux sur personne, ou quand le seigneur n'avait pas voulu admettre le mari proposé, ce seigneur, suivant l'usage de Jérusalem, était en droit d'offrir trois barons et la dame devait, à moins d'excuses légitimes, épouser l'un des trois; et si elle en épousait un autre sans le consentement du seigneur, celui-ci pouvait saisir le fief qu'elle possédait et en jouir pendant tout le mariage.

D'après les lois d'Écosse, les vassaux, liges de corps, ne pouvaient ma

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