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temps que l'Etat prenait pied dans l'intérieur. La force publique a été augmentée progressivement; elle atteignait, au 1er janvier 1891, 3,127 hommes. Elle est constituée en compagnies, sous les ordres de 11 capitaines, avec 10 lieutenants, 39 sous-lieutenants, 60 sergents, soit un total de 121 gradés. A la tête de l'armée se trouve le « Commandant de la Force publique.

16. — Les troupes sont réparties dans les douze districts et dans des camps d'instruction, à Léopoldville et à Equateur. Tout en exerçant la police autour des stations et le long des grandes voies fluviales, elles donnent aux commissaires de district l'appui nécessaire pour développer l'exploration des régions situées à l'écart, faire connaître aux populations éloignées le drapeau de l'Etat, et consolider son influence politique.

17. – La plupart des officiers sont Belges. Mais c'est uniquement à l'élément étranger qu'on eut recours, au début, pour le recrutement de la force publique; maintenant encore, les soldats sont, pour la plupart, recrutés au dehors. Depuis 1886, le gouvernement cherche à réagir et à créer une armée formée d'éléments du pays. Les premiers essais ont fait d'excellents soldats parmi les Bangalas, et ont autorisé l'espoir que l'Etat pourrait, avec le temps, recruter ses troupes sur ses propres territoires, s'affranchir de la dépendance de l'étranger, et diminuer ses charges militaires. On voit là, au surplus, un puissant moyen d'action sur les indi; gènes qui, enrégimentés, se forment à une école sévère de discipline et qui, plus tard, rendus à leurs foyers, deviennent, dans une certaine mesure, des propagateurs de la civilisation européenne. Jusqu'à présent, les enrôlements nationaux ont fourni un millier d'hommes. Un décret du Roi-Souverain (30 juillet 1891) a réglé le recrutement sur le territoire de l'Etat d'une armée nationale.

18. – Les postes militaires sont, en général, commandés par des Européens; toutefois, un certain nombre de postes, placés sous le commandement de sergents noirs, ont été établis autour des stations. Ils ont, le plus souvent, été installés à la demande des chefs indigènes euxmêmes, qui y trouvent un appui et une protection. En échange des avantages que leur assure la présence de cette milice permanente, ils s'engagent à nourrir les hommes cantonnés chez eux et subviennent à leurs besoins. Les postes restent placés sous la surveillance active des chefs de station dont ils relèvent, et qui ont pour instruction de prévenir et de réprimer les exactions.

19. – La marine. -- L'Etat indépendant entretient aujourd'hui sur le haut fleuve trois grands steamers de transport, pouvant contenir chacun mille cinq cents charges; six bateaux d'un type plus restreint, cinq canots à vapeur et sept allèges. Deux autres bateaux à vapeur, destinés également au Haut-Congo, sont en construction. Entre Manyanga et Issanghila naviguent trois allèges. Enfin, les établissements du BasCongo sont reliés par deux steamers, quatre chaloupes à vapeur, un schooner et une dizaine d'allèges et de canots. Les grands vapeurs sont utilisés à effectuer le ravitaillement. Les bateaux de moindre tonnage sont attachés aux stations importantes du Haut-Congo : Léopoldville, Equateur, Nouvelle-Anvers, Camp de l'Arouwimi, Camp du Sankourou, de manière qu'une chaîne de postes de police disposant de noyens de locomotion rapides couvre tout le haut fleuve. Un atelier de réparations se trouve à Léopoldville; un autre a été outillé sur le Haut-Oubanghi pour pourvoir aux besoins des bateaux naviguant dans ces parages.

20. – Le service sanitaire. — Le gouvernement ne pouvait rester indifférent aux conditions sanitaires de ses agents, des Européens établis au Congo et des populations noires établies sous sa protection. En 1885, il n'y avait que deux médecins au service de l'Etat indépendant. Il s'en trouve actuellement huit. Les soins médicaux sont donnés gratuitement aux blancs et aux noirs en service dans les stations, et aux indigènes des environs. L'usage du vaccin se généralise parmi les indigènes. Les médecins de l'Etat sont autorisés à traiter les particuliers. Des pharmacies sont installées dans toutes les stations; elles s'approvisionnent à un dépôt central à Boma. La Croix Rouge africaine se propose d'ériger un sanitorium composé de bâtiments isolés, où les malades européens seront soignés et logés. Des Sæurs hospitalières desserviront cet établissement. A ce projet s'en rattache un autre qui est inspiré par la même pensée philanthropique : celui de fonder une maison de convalescence à Moanda, sur le littoral, au nord de Banana. Au point de vue plus général de la salubrité du pays, les mesures de précaution nécessaires ont été prises pour empêcher l'introduction ou la propagation des maladies contagieuses épidémiques, pour isoler les individus contaminés et désinfecter les embarcations.

21. Finances.' – La rapidité avec laquelle l'auvre belge du Congo ' s'est développée a eu pour conséquence inévitable d'imposer à l'Etat naissant des dépenses très fortes. Celles-ci ont, dès l'origine, été notablement supérieures aux recettes fournies par le commerce sous forme de contributions diverses, et l'on comprend que, dans une colonie nouvelle, les ressources provenant de l'impôt sont nécessairement limitées par la nécessité de ne pas entraver dès leur début, par des charges trop lourdes, les établissements agricoles et commerciaux. Aussi le gouvernement du Congo n’a demandé aux entreprises diverses établies sur son territoire qu’une contribution d'un quart dans le montant total de son budget des dépenses. L'Etat ne se trouvait donc pas en mesure de faire face à ses besoins au moyen de ses ressources ordinaires. Dans ces circonstances, le gouvernement belge intervint, en 1890, pour fournir à l'Etat indépendant une partie des ressources extraordinaires destinées à couvrir les dépenses nécessaires. – V. supra, no 3.

22. Système monétaire. — Le gouvernement du Congo s'est appliqué à introduire l'usage de la monnaie. Il a adopté un système monétaire basé sur l'unité du franc, et les monnaies qu'il a fait frapper commencent à être connues et einployées. En 1886 encore, la monnaie était à peine employée, même par les Européens établis au Congo; les agents de l'Etat ne recevaient, en Afrique, aucune portion de leur traitement, qui était liquidé à leur retour en Europe seulement. Aujourd'hui, la moitié de ces traitements leur est remise en Afrique, et le salaire des soldats et travailleurs engagés à la côté leur est compté en numéraire. Les comptables de l'Etat reçoivent le produit des impôts en monnaie, et payent également en espèces les mandats émis sur leur caisse par l'autorité supérieure. La circulation monétaire devient de plus en plus active-dans le Bas-Congó. Dès le début de 1890, l'administration a pris soin d'envoyer une certaine quantité de monnaies jusque dans les stations les plus reculées, dans le but d'en faire comprendre l'usage aux populations indigènes.

23. La liberté des noirs. -- Mesures prises contre l'esclavagisme. – Parmi les mesures législatives prises pour assurer efficacement la liberté des noirs placés sous la protection de l'Etat indépendant, il faut citer les dispositions édictées par le Code pénal contre toute atteinte à la liberté individuelle, contre le trafic; le transport et la détention d'individus comme esclaves. Citons encore une loị spéciale du 8 novembre 1888, édictée en vue spécialement de donner aux noirs des protecteurs attitrés, chargés de prendre, même d'office, la défense de leurs intérêts, d'empêcher les abus dans les engagements et de garantir la sincérité ainsi que la liberté des contrats.

24, --Grâce à ces mesures tutélaires, - le commerce des esclaves et l'esclavage ont disparu des régions du Bas-Congo. Dans les contrées plus éloignées du Haut-Congo, ces fléaux disparaissent au fur et à mesure que s'étend et s'affermit l'influence des agents du gouvernement congolais. L'Etat indépendant cherche à amener la suppression du commerce des esclaves, non seulement par des poursuites directes, mais encore par des mesures que le gouvernement considère comme éminemment préventives, nous voulons dire les mesures prises pour enrayer le trafic des armes à feu et le commerce des boissons spiritueuses. La Conférence de Bruxelles a mis en relief les conséquences funestes de ces commerces sur les populations noires. Elle a édicté, à ce sujet, des dispositions spéciales dont l'Etat du Congo avait déjà inscrit les principes dans sa législation. Leur caractère purement réglementaire ne nous permet pas de les exposer ici.

25. L'effet de ces mesures antiesclavagistes n'est pas le même partout. Dans le Haut-Congo, cette politique n'a pu donner des résultats appréciables que là où l'autorité du gouvernement est représentée par des agents soutenus par des forces suffisantes pour l'imposer. Ce n'est que dans les territoires acquis à l'influence des stations, le long des voies navigables, où la police est faite couramment par les steamers, que le commerce des esclaves et la traite sont vigoureusement attaqués. Dans les régions de l'est et du nord-est du Congo belge notamment, les chasseurs d'hommes ne rencontrent pas les mêmes obstacles, et leurs méfaits ne peuvent pas toujours être châtiés. Toutefois, là encore on a organisé une chaîne de postes défensifs contre les envahissements des esclavagistes. D'heureux résultats ont été ainsi obtenus. Les populations indigènes, jusqu'alors terrorisées par les Arabes et vivant dans une crainte perpétuelle, viennent actuellement se gronper autour de ces postes militaires ; elles y fondent des villages et apprennent de leurs nouveaux alliés à défendre leur vie et leur liberté. Il est, dès maintenant, certain que la marche en avant de l'invasion esclavagiste est arrêtée du nord au sud du territoire congolo-belge; elle commence un mouvement rétrograde.

26. Les cultes. Les missions. — Le Congo est ouvert à tous les cultes. On y compte aujourd'hui une trentaine de missions religieuses et. d'écoles fondées soit par les missionnaires catholiques belges, soit par les différentes sectes du culte protestant, anglaises, américaines, suédoises, etc.

27. La situation de l'Etat, au point de vue de la religion catholique a, au début, attiré l'attention du gouvernement. Il s'attacha à la régulariser et obtint du Saint-Siège l'affranchissement de l'Etat de toute ingérence étrangère en cette matière. Le bref pontifical du 11 mai 1888 a érigé le vicariat apostolique du Congo belge : ce vicariat, confié à la congrégation du Coeur Immaculé de Marie, de Scheut-lez-Bruxelles, comprend la totalité des territoires, à part l'extrémité orientale de l'Etat indépendant, qui est restée attribuée aux Pères d'Alger, sous le nom de vicariat apostolique du Tanganika occidental, et les régions du Lunda, qu'il est question de confier à l'ordre des Jésuites. Par décret du 13 février 1891, la Sacrée Congrégation de la Propagande a nommé le premier provicaire apostolique.

28. — Conseil supérieur. Par décret du Roi-Souverain, en date du 16 avril 1889, il a été institué pour le Congo « un conseil supérieur », à la fois Cour suprême de justice et Conseil d'Etat, dont le siège est à Bruxelles. Il connaît, comme Cour de cassation, des pourvois dirigés contre tous jugements rendus, en dernier ressort, en matière civile et commerciale et des prises à partie. En cas de cassation, le conseil statue sur le fond de l'affaire. En matière civile et commerciale, lorsque la valeur du litige excède 25,000 francs, il connaît de l'appel des jugements rendus en premier ressort par le tribunal de Boma. Le conseil se compose d'un président, de conseillers, d'auditeurs et d'un secrétaire, tous nommés par le Roi-Souverain. Le secrétaire et les auditeurs n'ont pas voix délibérative.

Les arrêts sont rendus par cinq conseillers en cas de pourvoi en cassation, et par trois conseillers en cas d'appel. Le conseil donne, en outre, son avis sur les questions dont Sa Majesté croit devoir le saisir. Les membres du conseil ont été choisis parmi les plus hautes notabilités du monde juridique belge. Un décret donné à Ostende, le 8 octobre 1890, a réglé la procédure devant le conseil supérieur, et le mode suivant lequel il exerce ses attributions comme Cour de cassation, comme Cour d'appel et comme Conseil d'Etat.

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