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Sans rentrer peut-être dans les catégories quelque peu artificielles souvent adoptées pour classer les nations, le type d'État constitué par nos anciennes provinces offrait les caractères suivants :

Indivisibilité du territoire, érigée en loi constitutionnelle et confirmée dans divers actes internationaux;

Vie propre résistant dans sa décentralisation administrative et politique à toute assimilation étrangère, élaborant une civilisation commune dans la conformité séculaire des destinées, malgré la diversité des langues et le peu de relief des frontières;

Souveraineté propre, nonobstant la possession de diverses couronnes par le souverain, et forme contractuelle donnée au partage de la puissance publique entre le prince et son peuple par l'échange obligatoire de serments solennels;

Unité politique fondamentale résultant d'une direction centrale et de l'application à l'ensemble du pays des mêmes ressorts généraux de gouvernement;

Reconnaissance, fréquemment attestée, de la personnalité internationale des Pays-Bas et stipulations diplomatiques nombreuses plaçant divers éléments de sa constitution sous l'égide du droit des gens (1).

C'est ainsi que, malgré certaines singularités d'aspect extérieur et de physionomie interne, la Belgique d'autrefois constitua une personnalité distincte et parfaite de la république européenne.

(1) Traité d'Utrecht, art. 23 et 25; traités de Rastadt et de Bade, art. 19, 27, 28, etc.

10. -- Les périls inhérents à notre ancienne Constitution

internationale.

Le danger de notre ancienne Constitution internationale, telle que le sort des héritages princiers l'actualisa, c'était l'oscillation presque fatale du pays entre un abandon, un délaissement trop grand par des maîtres éloignés, occupés souvent d'autres intérêts majeurs pour eux, et une compromission de fait, une inféodation trop grande du pays à la politique de ces souverains à multiples diadèmes. Dans la situation où se trouvait placée la Belgique, le péril d'une impulsion et d'une direction données à la politique nationale et aux relations internationales, par des mobiles étrangers ou même opposés à l'intérêt du pays, était pour ainsi dire permanent. Il croissait en raison directe des tendances à la centralisation gouvernementale, du développement de la politique de cabinet et des besoins de ce qu'on a appelé « la grande politique internationale ». On oublie trop parfois ce qu'il a fallu de vigueur à notre peuple pour résister à de tels dissolvants.

Lorsqu'on reproche à nos ancêtres de ne pas s'être élevés à cette conception de vie publique qui correspond à une puissante unité politique et suppose une certaine subordination des intérêts locaux à un intérêt général, on ne prend pas garde que le prince seul était, à l'époque où nous nous plaçons, le représentant attitré de l'intérêt général, et que cet intérêt était toujours, sous la main des potentats disposant de la force et juridiquement armés par les légistes, le prétexte à tous les envahissements. Dans ces conditions, l'instinct de liberté devait être centrifuge. Le provincialisme favorisé à certains égards par les princes eux-mêmes, en vue de mieux pratiquer la maxime : Divide et impera, pouvait facilement se présenter d'autre part à leurs ressortissants comme le mode d'organisation le mieux adapté à la réalisation du but principal des sociétés politiques : la défense des droits de chacun et de la liberté de tous. A ce point de vue, cette localisation de la vie publique, où l'on a cru voir des institutions exclusives d'un État, apparaît comme une forme, appropriée aux temps, de conservation de l'État et de sa fin essentielle.

L'abaissement des barrières locales eût à coup sûr permis aux provinces de mieux s'entr'aider, elle eût été un moyen de les fortifier dans une résistance commune souvent nécessaire; mais en cas d'échec, c'était la voie large ouverte aux empiétements généraux et définitifs. Appréciant sans doute un instrument qui pouvait leur rapporter beaucoup mais aussi tout compromettre, nos ancêtres hésitaient fort à s'en servir. Les plus avisés d'entre nous, placés dans le milieu où ils vécurent, eussent apparemment fait comme eux. Et ceux qui ont adopté aujourd'hui pour cri de ralliement « l'Union fait la Force », eussent pris alors pour devise : « Le cantonnement fait la résistance ».

Retranchés dans la vie locale des provinces, nos ancêtres y conservaient leur individualité nationale que les circonstances ne leur permettaient guère de défendre efficacement sur un terrain plus vaste. Ils n'ignoraient pas que la sécurité dans l'indépendance est au prix d'un gouvernement non seulement légitime mais identifié avec le génie du peuple gouverné. Ils ont à diverses reprises marqué leurs aspirations dans cet ordre, et les desseins de leurs souverains à couronnes géminées ont coïncidé plus d'une fois avec ces tendances.

11. - Les essais tendant à dégager le pays des liens

de l'union personnelle.

On connait les vues et même certains projets de Charles-Quint concernant l'érection des pays de par deçà en principauté dégagée de l'union personnelle avec la couronne d'Espagne : l'instinct dynastique finit malheureusement par primer sur ce point la sagesse politique (1). Après l'émancipation religieuse et politique des provinces septentrionales, le successeur de Charles-Quint reprit et exécuta la pensée de donner à l'ensemble des Pays-Bas, par une cession de souveraineté, des princes nationaux. Encore qu'il y ait eu dans cet acte moins de réalité que de surface, Philippe II ayant cherché surtout par là un moyen de restaurer l'ancienne unité, et s'étant réservé, par une clause secrète, « pour lui, pour le prince, son fils, et pour sa couronne », le droit, « pendant le temps qui serait jugé convenable (2) », de tenir garnison dans quelques places du pays et de conserver les avantages militaires que lui ménageaient les Pays-Bas dans le mouvement politique de l'Europe occidentale, - ce grand fait n'en garde pas moins sa signification.

Il est vrai qu'après la mort sans postérité de l'archiduc Albert et la réversion des Pays-Bas au roi d'Espagne, le

(1) GOSSART, Charles-Quint et Philippe II. Étude sur les origines de la prépondérance politique de l'Espagne en Europe (MÉM. DE L'ACAD. ROYALE DE BELGIQUE, coll. in-8°, t. LIV, 1896).

(2) GACHARD, Correspondance de Philippe II sur les affaires des Pays-Bas, t. II, Intr., xcii.

statu quo ante fut le terme d'une crise qui semblait appeler un autre dénouement. Et l'on doit constater que l'esprit public, au milieu des épreuves prolongées qui suivirent, subit, non sans quelque révolte, une profonde dépression. Mais si le retour à l’union ancienne des dixsept provinces devint une chimère après le déchaînement de l'antagonisme religieux ; si la perspective d'un isolement entre le protestantisme jaloux de la Hollande et l'avidité conquérante de la France eut peu d'attrait pour nos pères; si les beaux projets, momentanément caressés par les Richelieu et les De Witt, touchant la fondation d'une république belge ne mûrirent point; si un loyalisme plus fort que tous les malheurs et un attachement profond au catholicisme l'emportèrent, dans notre pays, sur la tendance à une émancipation radicale — assez précaire, il faut le reconnaître, dans les conditions où elle pouvait s'offrir --- ; si notre individualité nationale, refoulée par une centralisation gouvernementale croissante, dut se réfugier presque complètement dans le provincialisme administratif, elle parvint pourtant à s'y maintenir à l'abri de l'assimilation étrangère; elle sut s'y défendre, jusqu'à chasser l'oppresseur, contre des entreprises trop violemment contraires au « sens du pays ». Conservant les traits fondamentaux de sa personnalité traditionnelle, la Belgique garda le germe des futures rénovations. C'est ainsi que la pensée émancipatrice devait reprendre force, devenir une stable vérité historique et attester par le fait sa correspondance avec le génie d'un peuple qui a toujours voulu rester lui-même et vivre de sa vie propre.

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