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HISTOIRE

DE FÉNÉLON.

LIVRE TROISIÈME.

Suite de la controverse de Bossuet et de

Fénelon.

. FÉNÉLON s'étonne d'abord, dans sa réponse, de ce que Bossuet a transporté tout à coup, sur des faits, une discussion qui n'avait été, jusqu'alors , agitée et traitée que sur des points dogmatiques.

» Malgrémon innocence (1),j'avais toujours » craint des contestations de faits, qui ne peu» vent arriver entre des évêques sans un scan » dale irrémédiable. Si mon livre est plein , » comme M. de Meaux l'a dit cent fois, des

plus extravagantes contradictions et des er» reurs les plus monstrucuses, pourquoi mettre

(1) Réponse à la Relation sur le quietismę.

» le comble au plus affreux de tous les scans dales, et révéler aux yeux des libertins, ce » qu'il appelle un malheureus mystère, un » prodige de séduction ? Pourquoi sortir du » livre, si le texte suffisait pour le faire censu» rer ? mais M. de Meaux commençait à s'em» barrasser et à être embarrassé sur la dispute » dogmatique. Dans cet embarras, l'histoire de » madame de Guyon paraît à M. de Meaux un » spectacle propre à faire oublier tout à coup » tant de mécomptes sur la doctrine. Ce prélat » veut que je lui réponde sur les moindres cir»s constances de l'histoire de madame de Guyon, » comme un criminel sur la sellette répondrait » à son juge ; mais quand je le presse de répony dre sur des points fondamentaux de la reli» gion, il se plaint de mes questions et ne veut » point s'expliquer. Il attaque ma personne » quand il est dans l'impuissance de répondre » sur la doctrine : alors il publie sur les toits ce » qu'il ne disait qu'à l'oreille ; alors il a recours » à tout ce qui est le plus odieux dans la société »s humaine; le secret des lettres missives qui, » dans les choses d'une confiance si religieuse » et si intime, est le plus sacré après celui de » la confession, n'a plus rien d'inviolable pour » lui. Il produit mes lettres à Rome ; il les fait

imprimer pour tourner à ma diffamation les » gages de la confiance sans bornes que j'ai eue » en lui; mais on verra qu'il fait inutilement ce » qu'il n'est jamais permis de faire. »

Fénélon montre ensuite que s'il a été trompé par madame Guyon, il a pu l'être très innocemment sur les témoignages honorables que M. Darenton, évêque de Genève, avait rendus à sa piété et à ses moeurs, depuis même qu'on avait voulu noircir sa réputation. Il rapporte, à ce sujet, des expressions très fortes d'une lettre de ce prélat, du 8 février 1695.

Il va plus loin : il oppose à Bossuet Bossuet lui-même, qui, après avoir examiné six mois de suite madame Guyon, après l'avoir eue sous ses yeux pendant ce long intervalle, dans un monastère de son diocèse, après avoir pris une connaissance approfondie de tous ses manuscrits les plus secrets, l'avait autorisée à approcher habituellement des sacrements , et avait fini, en condamnant les erreurs de sa doctrine, par approuver qu'elle exprimât, dans une déclaration authentique qu'il avait lui-même dictée, qu'elle avait toujours eu l'intention d'écrire dans un sens très catholique, ne comprenant pas alors qu'on en pút donner un

autre,

Si M. de Meaux (1), qui avait une connais» sance détaillée des manuscrits les plus secrets

(1) Réponse à la Relation sur le quiétisme.

► de madame Guyon, de ces manuscrits dont » il a rapporté, dans sa Relation, des frag» ments si remarquables, pour la représenter » comme infectée des principes les plus dange» reux et les plus extravagants, a cru cepen» dant qu'on pouvait excuser ses intentions, » comment moi, à qui tous ces manuscrits , s toutes ces visions, tous ces prétendus mira' ss racles étaient entièrement inconnus, n'au» rais-je pas eu le droit de présumer intérieure» ment en faveur des intentions de madame » Guyon, comme M. de Meaux en présumait

dans des aotes publics. » ;, »

Il rappelle également l'acte de soumission à M. le cardinal de Noailles, quemadame Guyon avait souscrit le 28 août 1696, dans lequel ce prélat l'admettait à reconnaître ses erreurs, en excusant ses intentions, et la maintenait dans la participation aux sacrements.

« J'ai donc pu être trompé sur les intentions » de madame Guyon (1), comme l'ont été des » prelats si respectables qui étaient devenus seș » supérieurs naturels par son séjour dans leurs » diocèses, et qui devaient être beaucoup plus » instruits sur les détails les plus secrets de sa » doctrine et de ses moeurs.

» Quant aux hruits qui courent contre les

(1) Réponse à la Relation sur le quiclisme.

y moeurs de madame Guyon depuis son empri» sonnement, j'en laisse l'examen à ses supé» rieurs ; s'ils se trouvaient véritables, plus je » l'ai estimée , plus j'aurais horreur d'elle; plus » j'en ai été édifié, plus je serais scandalisé de » l'excès de son hypocrisie. L'église demande» rait un exemple sur cette personne qui aurait » caché une si horrible dépravation sous tant » de démonstrations de piété.

« Je demande actuellement à M. de Meaux, » deyant Dieu, qu'il m'explique précisément » qu'est-ce qu'il est en droit de vouloir au-delà? » Qu'y a-t-il de clair parmi les hommes, si tout » ce qu'on vient de voir ne l'est pas. Le but de » M. de Meaux n'est pas de me faire condam» ner les livres de madame Guyon, mais de » persuader au public que je ne les ai jamais » condamnés jusqu'ici; il ne songe pas à me les » faire abandonner, mais à dire que je l'ai sou» tenue : c'est mon tort qu'il cherche pour sa » justification. »

On yoit que Fénélon se croyait obligé de saspendre encore son jugement sur les étranges accusations qu'on avait répandues dans le public contre madame Guyon; mais la force avec laquelle il provoquait lui-même la punition de cette femme si elle était trouvée coupable, annonçait assez son mépris pour ses vils détracteurs. Le noble dédain avec lequel il les bravait

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